FreshRSS

🔒
❌ About FreshRSS
There are new available articles, click to refresh the page.
Today — November 12th 2019Bridge> Slate

Faire preuve de gentillesse rallongerait votre espérance de vie

Une raison de plus de répandre le bien autour de vous dans ce monde de brutes.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur BBC

«Sois gentil, pas méchant, c'est pas gentil d'être méchant...» Et si la clé de la longévité résidait dans les paroles chantées par l'inclassable Dewey dans la série télévisée Malcolm? Selon un groupe de scientifiques qui étudie les bienfaits de cette vertu, la gentillesse pourrait nous permettre de vivre plus longtemps.

Associée en psychologie à l'empathie, à l'altruisme et à la générosité, la gentillesse est parfois loin de faire partie de notre quotidien. L'Institut Bedari Kindness de l'Université de Californie à Los Angeles, où travaillent entre autres des anthropologues et des psychologues, s'efforce de comprendre les bénéfices de ce type de comportement en étudiant ses effets psychologiques et physiques ainsi que les mécanismes qui peuvent conduire à se comporter ainsi.

D'après les recherches de cet organisme, nous aurions tout intérêt à être gentil·les le plus souvent possible. «Avoir un comportement centré sur la gentillesse ou même réfléchir à la manière dont on peut être davantage aimable avec les autres fait baisser la tension artérielle», déclare Daniel Fessler, directeur de l'Institut. Parmi les autres avantages thérapeutiques figure le traitement de «la dépression et l'anxiété».

A contrario, évoluer dans un environnement hostile, où vous adoptez une attitude désagréable envers autrui, aurait pour conséquence d'augmenter votre stress, votre rythme cardiaque et in fine de «raccourcir littéralement votre vie».

Même avis pour Kelli Harding, médecin de l'Université de Columbia, qui estime que bienveillance et empathie «boostent le système immunitaire et aident globalement les gens à vivre mieux et plus longtemps». D'autres recherches ont aussi établi que les personnes qui font du bénévolat seraient moins sujettes à la dépression. Elles auraient tendance à «mieux évaluer leur sentiment de bonheur, leur qualité de vie et leur estime de soi», selon une étude publiée dans la revue Journal of Health and Social Behaviour.

Être gentil·le avec soi-même

Être gentil·le ne veut pas dire se promener tous les jours avec un sourire faussement mielleux, c'est surtout adopter un comportement honnête et bienveillant avec soi-même. «Il est souvent plus facile d'être gentil avec les autres qu'avec nous-mêmes», commente Kelli Harding à la BBC. Pourtant, prendre le temps de réfléchir à des pensées positives et s'autocomplimenter serait tout aussi bénéfique, d'après une étude publiée en 2019 et réalisée par les universités d'Exeter et d'Oxford.

«Il y a tellement d'occasions de favoriser la gentillesse envers soi-même et envers les autres, ajoute Kelli Harding. Sur son lieu de travail, à l'école ou encore à la maison.» Même des interactions à première vue triviales, comme sourire à un serveur dans un café ou lui demander comment il va, peuvent participer à son bien-être et au vôtre.

La délicate question du consentement des personnes âgées en Ehpad

En matière d'aide et de soin, les frontières entre contrainte et consentement sont plus floues qu'il n'y paraît.

Temps de lecture: 7 min

Monsieur Duclos vient de donner son accord pour entrer dans un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes, autrement dit un Ehpad. Il a enfin signé son contrat de séjour. Obtenir son adhésion n'a pas été une mince affaire. À la fin de son hospitalisation dans un service de psychiatrie, il voulait en effet rentrer chez lui, mais entre-temps son appartement a été vendu avec l'aide de ses enfants. Il a fini par accepter la solution qui lui était proposée, les personnels soignants ayant usé de quelques artifices.

Ils l'ont accompagné chez lui, comme il le souhaitait, mais en évitant de préciser que son chez-lui était désormais l'Ehpad. Pour faciliter les choses, ils ont soutenu ce pieux mensonge par une petite mise en scène. Avec l'aide des proches et du personnel de l'Ehpad, ils ont pris soin de placer dans sa future chambre quelques-uns de ses meubles et de tapisser les murs de photos de sa femme et de ses enfants. Monsieur Duclos s'est tout de suite senti chez lui.

Rassuré, il a signé sans protester le précieux contrat de séjour. Il semble même retrouver ses habitudes. À table, il aime accompagner son repas de quelques verres de vin. Certes, il aurait préféré avoir sa propre bouteille. Mais non, cela ne se passe pas ainsi dans l'Ehpad. Le directeur explique:

«Monsieur Duclos est un peu porté sur l'alcool. Il faut faire attention. Dans ce genre de cas, on utilise de petits verres. Comme cela, on lui sert du vin quand il demande... mais en faibles quantités. On répond à ses attentes, mais pas trop, et tout le monde est content.»

Cet exemple fictif illustre bien les difficultés de mise en application des principes de la démocratie sanitaire, en particulier en ce qui concerne la notion de consentement, dont les frontières sont parfois pour le moins incertaines.

L'adhésion doit rester libre

Depuis maintenant deux décennies, les politiques sanitaires et sociales cherchent à rendre plus démocratiques les prises en charge des patient·es ou des résident·es. Au centre de cette procédure: le consentement éclairé.

Sauf exception –en psychiatrie notamment–, aller à l'encontre de l'avis des personnes, les contraindre à se soigner ou à entrer dans tel ou tel établissement n'est pas autorisé, du moins en principe. L'individu doit consentir. Plus encore, il doit être informé, être tenu au courant des risques liés à l'intervention qui le concerne, et plus largement des conséquences de ses choix. Bref, il doit être éclairé et son consentement ne saurait être forcé. Son adhésion doit rester libre.

De ce point de vue, la procédure qui permet de faire entrer Monsieur Duclos dans un établissement ou de l'empêcher de boire trop de vin ne semble pas rentrer dans les cases de la démocratie sanitaire. Certes, il a bien signé un contrat de séjour. Mais il est clair que son consentement n'a pas été entièrement libre ni entièrement éclairé. Privé de son domicile, il n'avait plus d'autre choix que l'Ehpad. Les subterfuges imaginés par les aides-soignant·es avec l'aide des enfants, pour conjurer un éventuel refus et pour éviter le recours à la force, peuvent difficilement être considérés comme des informations visant à aider Monsieur Duclos à faire ses propres choix. La signature atteste de l'existence d'un consentement formel; mais celui-ci paraît plus embrumé qu'éclairé.

Peut-être n'y avait-il pas d'autres moyens pour obtenir l'acceptation de Monsieur Duclos. Et puis, pour les proches comme pour les professionnel·les qui avaient à cœur de trouver le meilleur cadre de vie possible pour Monsieur Duclos, cette solution constitue un compromis acceptable. Il n'en demeure pas moins que cette méthode qui s'appuie sur la ruse ne saurait servir de modèle.

La patientèle partenaire du personnel

Le modèle, il faut le chercher ailleurs. Notamment dans les formulaires d'information et de consentement qui sont proposés au patient ou à la patiente dès lors que celle-ci fait l'objet d'une intervention. Ces documents clarifient les choses. Ils constituent la preuve que la personne a bien été informée par le médecin, puisqu'ils expliquent les tenants et les aboutissants de l'intervention et listent tous les risques encourus, que ceux-ci soient mineurs ou majeurs, qu'ils soient rares ou fréquents. Ils indiquent ce qu'il convient de faire pour les réduire.

Ainsi éclairé·es, les patient·es, devenu·es partenaires des professionnel·les qui les soignent ou les prennent en charge, peuvent décider en toute connaissance de cause. Une telle démarche tend à être largement diffusée. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux notices que l'on retrouve dans le moindre médicament ou bien encore aux contrats de séjour qui indiquent les droits et les devoirs de la résidente ou du malade quand celui-ci est hospitalisé ou, comme Monsieur Duclos, hébergé.

Un tel modèle produit certainement des effets positifs. Il fixe un idéal grâce auquel peut être mesuré l'écart entre la théorie et la pratique. Il est clair en effet –chacun·e peut en faire l'expérience– qu'on n'est jamais sûr qu'un consentement soit librement consenti.

Un modèle intéressant, mais à la portée limitée

L'information communiquée à la personne sur tous les risques auxquels celle-ci s'expose en prenant un traitement ou en acceptant une intervention suffit-elle à en faire un·e patient·e éclairé·e? La personne a beau être avertie, elle se lancera rarement dans une étude bénéfices/risques approfondie avant de prendre sa décision. Il y a fort à parier que, devant la masse des informations transmises, elle s'en remettra plutôt à l'avis ou à la prescription des praticien·nes, à la confiance qu'elle leur accorde ou non, à l'avis de proches, etc.

Le modèle n'est pourtant pas inutile. Il est même performatif au sens où il indique au patient ou à la patiente que celle-ci a désormais son mot à dire, et où il invite le ou la professionnel·le à faire preuve de vigilance concernant les droits et libertés des usager·es. Dans le cas de Monsieur Duclos, l'existence de ce modèle aide à s'interroger sur la qualité de sa prise en charge; il force le questionnement éthique.

Mais ce modèle a son revers. Il focalise en effet l'attention sur un moment particulier de la prise en charge et du soin, celui de l'acte proposé par un·e professionnel·le et que le patient ou la patiente accepte ou refuse. L'intervention chirurgicale en est la figure paradigmatique, mais on peut également évoquer la prise d'un traitement ou l'entrée dans un établissement par exemple.

De tels actes, ainsi détachés de leurs contextes, s'accommodent bien d'une approche en matière de choix rationnel selon laquelle l'individu, libre et dûment informé par un tiers, choisit entre deux options. Mais le soin ne se réduit pas à une succession de moments, détachables les uns des autres ni à une relation de face à face.

Un insaisissable consentement?

Le soin est un processus dans lequel sont enrôlées de multiples parties prenantes –soignant·es, soigné·es, proches, administrations, institutions, objets techniques, médicaments...– et où s'enchevêtrent des myriades de gestes et d'actes, les uns très techniques, les autres très banals, tous plus ou moins interdépendants.

Ces différentes activités ne peuvent être toutes anticipées, ni attribuées à chacun des acteurs et encore moins figurer dans des formulaires de consentement. Dans ces conditions, la décision est difficilement localisable dans l'espace et dans le temps. Elle se déploie dans toute la chaîne des intervenant·es sans pouvoir être véritablement attribuée avec certitude à l'un·e d'entre elles ou eux.

Or, dès lors que le soin est envisagé non plus comme un acte isolé et situé dans le temps, mais comme une activité faite de processus et de relations, le consentement change de nature. Il n'est plus donné –par le ou la patient·e– ni reçu –par le ou la professionnel·le– pour un acte déterminé, mais produit par de multiples interactions entre parties prenantes. Le consentement comme la décision résultent en quelque sorte d'un travail d'influence fortement distribué et dont la visibilité est particulièrement faible.

Ainsi, pour que Monsieur Duclos puisse se sentir chez lui, il aura fallu qu'une grande diversité d'acteurs s'emploient au travers de diverses micro-actions, plus ou moins coordonnées, à rendre in fine l'acceptation pratiquement inévitable. Il aura fallu que des proches se chargent de sélectionner des photos puis de les afficher, que le directeur de l'Ehpad accepte la personnalisation de la chambre, que le déménageur arrive en temps utile, que les aides-soignant·es aient déjà préparé le terrain quotidiennement, etc.

Cette approche du soin comme processus ouvre des questions éthiques qui sont loin d'être résolues. Comment en effet penser la démocratie sanitaire, comment s'assurer de la validité et de la légitimité du consentement individuel quand celui-ci devient insaisissable parce qu'enchâssé dans un processus de décision collective?

Monsieur Duclos a finalement accepté sa nouvelle demeure. Sait-il que ce faisant il accepte de se soumettre aussi aux horaires des repas, à l'heure du coucher et à diverses autres règles? Probablement pas. Il les découvrira au fil du temps et finira peut-être par les accepter, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Quoi qu'il en soit, il ne peut revenir en arrière, c'est-à-dire retourner chez lui. En ce sens, son consentement actuel peut être considéré comme un peu forcé. Non point seulement par les règles de l'institution, mais aussi paradoxalement par lui-même, en raison des divers consentements qu'il a pu donner consciemment ou non, sans en mesurer toujours les conséquences, tout au long de la trajectoire de sa prise en charge.

Ce texte prolonge l'intervention menée par Livia Velpry dans le cadre du cycle national de formation 2018-2019 de l'Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST).

Pour en savoir plus: Livia Velpry, Pierre A. Vidal-Naquet et Benoît Eyraud (dir.) (2018), Contrainte et consentement en santé mentale – Forcer, influencer, coopérer, Presses universitaires de Rennes.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Comment les Allemands de l'Est dépensèrent l'«argent de bienvenue» octroyé par l'Ouest

Dans les jours qui ont suivi la chute du mur de Berlin, des millions de personnes se sont ruées dans les magasins ouest-allemands.

Temps de lecture: 9 min

Ce 10 novembre 1989, à peine passée l'euphorie de cette nuit de fête historique, durant laquelle les Ossis ont déboulé en masse dans les rues de Berlin-Ouest pour fêter bras dessus, bras dessous avec les Wessis leur liberté retrouvée, les premières personnes arrivées de RDA font la queue devant les banques ouest-allemandes dès le début de la matinée. Elles viennent chercher leur «argent de bienvenue» (Begrüßungsgeld), cette somme offerte par l'Allemagne de l'Ouest à tout individu issu de l'ancienne RDA qui se rend sur son territoire.

Cette mesure avait été mise en place par la RFA en 1970 de manière à compenser le peu d'argent (70 Ostmarks) que les rares Allemand·es de l'Est autorisé·es à quitter leur pays avaient le droit d'emporter dans leur bourse, l'économie est-allemande étant toujours à court de devises. Ces personnes qui transitaient recevaient 30 Deutsche Mark (DM) à leur arrivée sur le territoire ouest-allemand, avant que cette somme ne soit finalement portée à 100 DM en 1987. Cent DM. Un précieux sésame pour partir à la découverte de l'Ouest et de son système capitaliste, diabolisé des décennies durant par la propagande communiste. Willkommen im Kapitalismus!

Trois millions de personnes

Les citoyen·nes de l'Est ont reçu ce cadeau de bienvenue à bras ouverts: rien que les 10 et 11 novembre 1989, ce sont plus de 3 millions de personnes qui ont empoché leurs 100 DM. Environ 16 millions d'entre elles sont venues réclamer leur dû dans les semaines qui ont suivi la chute du Mur, soit presque la totalité de la population est-allemande, juste avant de faire leur baptême du feu dans la société de consommation. Au point que les supermarchés de Berlin-Ouest et des villes allemandes situées à proximité de la frontière de la RDA se sont retrouvés en rupture de stock au bout de quelques jours et que les magasins ont commencé à ouvrir le dimanche pour satisfaire la fièvre acheteuse qui s'était emparée des Ossis, après des décennies de rationnement et de privations. Trente ans plus tard, neuf Allemand·es de l'Est partagent leurs souvenirs avec nous.

Regina S., des jouets pour enfants

Regina S. avait 32 ans quand le Mur est tombé. Quelques jours plus tard, cette Leipzigeoise a pris le train pour Berlin avec une amie et leurs enfants. Elle n'avait qu'une idée en tête avant d'aller faire des emplettes: «voir la porte de Brandebourg depuis l'autre côté du Mur». Elle ne se souvient pas s'être acheté quelque chose ce jour-là. Le seul souvenir qu'elle ait ramené étant un bout du mur de Berlin. Mais elle a accompagné sa fille et son fils dans un magasin de jouets. Leur choix: une Barbie et des Legos.

La porte de Brandebourg (Berlin, Allemagne). | Ondřej Žváček via Wikimedia

Andreas S., des disques de pop rock

Andreas S., 14 ans à l'époque, se souvient lui aussi de sa toute première visite à Berlin-Ouest, qu'il avait rejoint en train de banlieue en compagnie de ses parents et de son frère, avec émerveillement: «Comparé au village gris et sinistre dans lequel nous vivions à l'Est de Berlin, qui ressemblait aux pires films qui ont été faits sur la RDA, Berlin-Ouest ressemblait, avec toutes les guirlandes de Noël qui décoraient les rues, à un petit paradis plein de lumière».

Fan de pop rock anglais, il investira ses premiers DM dans des vinyles, emportant avec lui la liste des albums qu'il rêvait d'avoir. «La musique était quelque chose de très particulier pour nous, car les disques étaient une denrée rare en RDA, à part quelques rares best of qui étaient immédiatement pris d'assaut. Les personnes qui parvenaient à les acheter se voyaient tout de suite demander de les copier sur cassette. Les vinyles étaient incroyablement recherchés.» Ce jour-là, Andreas s'est acheté trois disques: Wild!, d'Erasure, Big Thing, de Duran Duran, et We Too Are One, d'Eurythmics.

Andrea M., les disques d'Eurythmics

Andrea M., 18 ans lorsque le Mur s'est effondré, a fait le voyage dès le lendemain avec sa mère pour rendre visite à sa sœur qui vivait à Berlin-Est et sont allées toutes les trois dans l'autre moitié de la ville. «Nous avons demandé où se trouvait le plus grand centre commercial de Berlin-Ouest, et nous sommes allées dans la Schloßstraße, où nous avons passé la journée à faire du shopping, se souvient-elle. Mon tout premier achat a été un yaourt d'une marque que je connaissais à cause des pubs de la télévision de l'Ouest», s'amuse-t-elle. Elle a investi le reste de son argent dans des vinyles d'Eurythmics: «J'étais une grande fan de ce groupe. Certains étaient soldés, du coup j'en ai acheté huit ou neuf d'un coup», se souvient-elle, tandis que sa sœur s'est elle acheté un walkman. Aujourd'hui encore, Andrea a toujours ces disques dans son salon, qu'elle garde précieusement en souvenir de cette journée particulière.

Ellen H., du vin et une chaîne hifi

Ellen H., 41 ans à l'époque, ne s'est pas précipitée à l'Ouest quand elle a appris que le Mur était tombé. Ce ne sont que des semaines plus tard qu'elle s'est rendue avec son mari et ses enfants à bord de leur Wartburg le long de la route des vins d'Allemagne, dans la région du Rhin. «Nous avons acheté du bon vin et nous avons mis notre argent en commun avec nos fils pour acheter une chaîne hifi. Avec mon mari, ils avaient l'oreille musicale et étaient passionnés de musique.» Elle a aussi rapporté un panier plein de cèpes de son escapade en Allemagne de l'Ouest: «Nous avons trouvé des quantités de champignons dans la forêt, que les gens ne ramassaient plus à cause de Tchernobyl.»

Kaey K., un paquet de cacahuètes

Pour Kaey K., 10 ans à l'époque, la première journée à l'Ouest, des mois après la chute du Mur, conserve un goût légèrement amer, mais désopilant: «Avec ma famille, nous sommes allés à Helmstadt, une petite ville bavaroise qui était jumelée avec la nôtre, Halle. Nous avons passé la journée à faire du shopping, ma famille était en pleine fièvre acheteuse. C'était la première fois que je voyais des cacahuètes entières, et j'en ai acheté un paquet. J'ai demandé à ma mère si je pouvais les manger telles quelles. Je ne sais pas si c'est parce qu'elle était surexcitée ou déconcentrée, mais elle m'a dit que oui, avant d'exploser de rire quand elle a vu la tête que je faisais après avoir croqué une cacahuète entière.»

Ina G., collants et rouge à lèvres

Quand elle a appris que le mur était tombé la veille en buvant son café le matin, Ina G., 31 ans, est partie le jour même, à la fin de sa matinée de travail, rendre visite avec sa fille à une cousine de Berlin-Ouest. Ce n'est qu'une semaine plus tard qu'elle est revenue, seule, chercher ses 100 DM. «Ma mère m'avait toujours dit que, si un jour j'avais la chance d'aller à l'Ouest, il fallait absolument que j'aille au KaDeWe [le Kaufhaus des Westens, le grand magazin de l'Ouest, l'équivalent allemand des Galeries Lafayette, ndlr], au sixième étage, au rayon épicerie fine, se rappelle Ina. C'est donc ce que j'ai fait, j'ai pris un café et j'ai regardé les gens chics qui faisaient leurs courses. Puis j'ai pris l'escalator et je me suis arrêtée à chaque étage. J'y ai passé toute la journée et suis rentrée ravie à la maison», se souvient-elle, les yeux brillants.

La façade nord-ouest du KaDeWe en 2008. | Jochen Teufel via Wikimedia

Au rez-de-chaussée, elle essaye les parfums et tombe en pâmoison devant une paire de collants Yves Saint Laurent gris anthracite. Tandis qu'elle évoque la scène, elle sort la paire de son sac à main, qu'elle n'a jamais portée et qui est restée dans son emballage d'origine. «Les collants étaient deux tailles trop grandes, mais en réduction. Ils coûtaient 9 DM au lieu de 29, dit-elle en désignant l'étiquette. Je me suis dit que c'était l'occasion unique de m'acheter des collants français. Je ne les ai ensuite jamais portés, de peur de les abîmer. Je les ai gardés en souvenir dans mon armoire.» Elle s'achète également ce jour-là un rouge à lèvres Chanel, «le symbole du luxe absolu pour moi», qu'elle osera utiliser. Elle gardera les 40 DM qu'il lui restait en poche, de peur que ce ne soit les derniers: «À cette époque, on ne savait pas du tout si le Mur allait rester ou pas.»

Willy S., un jeu vidéo et des Legos

Willy S., 9 ans lorsque le Mur est tombé, se souvient avoir été très choqué, lorsqu'il faisait la queue avec ses parents et ses frères pour retirer leur «argent de bienvenue» devant Bahnhof Zoo, la fameuse station de métro où Christiane F. se shootait à l'héroïne, de voir pour la première fois de sa vie des SDF et des junkies. Passé cette vision inquiétante de cet Ouest mythifié, le petit garçon qu'il était a suivi sa famille au KaDeWe. «Mes deux frères et moi avions le droit de dépenser chacun 10 DM sur les 100 que nous avions reçus. Nous étions comme paralysés quand nous nous sommes retrouvés au rayon jouets. Nous étions complètement dépassés par cette offre pléthorique.»

Les trois frères ont mis leur argent en commun pour s'acheter un jeu vidéo et des Legos. «Il s'agissait d'un nouveau jeu et nous y avons joué sans relâche. C'était une course de voitures», se souvient Willy. Son père étant un militant pacifiste en RDA, il a été interviewé quelques mois plus tard par un journaliste vedette de la chaîne de télévision ZDF, Volker Panzer, et invité avec toute sa famille à se rendre en Allemagne de l'Ouest. «Il nous a amené à Mc Donald's directement après avoir passé la frontière. C'était totalement excitant pour nous les enfants, et je me souviens que l'herbe y était bien plus verte que de l'autre côté de la frontière.»

Volker Panzer en 2009. | Elke Wetzig via Wikimedia

Clemens M., «Steve Harley and Cockney Rebel–Greatest Hits»

Le Berlinois Clemens M.*, 30 ans à l'époque de la chute du Mur, n'a lui pas reçu 100 mais 300 DM au total. Explications: «Je faisais partie des rares chanceux qui avaient déjà obtenu l'autorisation d'aller à l'Ouest. J'avais pu rendre visite à un parent à Hambourg en 1988 et en mars 1989, en allant à chaque fois chercher mon “argent de bienvenue”, puisqu'on y avait droit une fois par an.»

En novembre 1989, alors qu'il a déjà reçu la somme annuelle allouée à chaque citoyen·ne de RDA se rendant en Allemagne de l'Ouest et que son passeport a été tamponné, il tente toute de même sa chance –avec sa carte d'identité. Au vu du chaos qui règne alors dans les banques, personne ne se rend compte de la supercherie. Clemens mettra cet argent de côté. Quelques mois plus tôt, il s'était acheté la compilation Steve Harley and Cockney Rebel–Greatest Hits à Hambourg avec son premier «argent de bienvenue» de l'année 1989.

La pochette de la compilation. | Ajsmith141 via Wikimedia

Uta M., tout sauf des feutres

Impossible pour Uta M. de se souvenir de sa toute première acquisition de l'autre côté du Mur. Elle avait 42 ans à l'époque. Mais une anecdote désagréable est restée gravée dans sa mémoire: «Je suis allée à la frontière avec mes deux enfants. Il y avait là une classe d'enfants ouest-allemands qui sont venus nous parler et qui voulaient offrir des feutres de couleur aux miens “puisque nous n'avions rien”. Ils nous prenaient vraiment pour des moins que rien. Mes enfants ont refusé, en leur disant qu'il valait mieux les offrir à ceux qui étaient vraiment dans le besoin», se souvient-elle, indignée par la condescendance avec laquelle de nombreux Ossis ont parfois été traités par les Wessis lors la Réunification.

Hautement symboliques ou dérisoires, ces achats reflètent les désirs et les aspirations d'un peuple coupé du monde occidental pendant plusieurs décennies, de sa prospérité, de sa liberté et de sa futilité. Avec cette centaine de Deutsche Mark, tout le monde a pu ramener un petit morceau de l'Ouest capitaliste chez soi, en plus d'un morceau du Mur de Berlin. Deux souvenirs très particuliers d'un événement historique unique en son genre, qui ont profondément marqué les Allemand·es d'ex-RDA.

* Le prénom a été changé.

Éclat et zones d'ombre de «J'accuse»

La transposition à l'écran de l'affaire Dreyfus est un thriller historique mené avec maestria, où Roman Polanski suggère un très contestable parallèle avec sa propre situation.

Temps de lecture: 4 min

Du 5 janvier 1895, jour de la dégradation publique du capitaine Alfred Dreyfus, au début de 1907, le film raconte avec brio et méthode une histoire qui fait partie de l'histoire de France. Mais quelle histoire?

On pourrait aussi bien poser la question en disant: qui est accusé par ce «J'accuse»? Roman Polanski accompagne en effet ce qu'on appelle «l'affaire Dreyfus», mais il le fait d'une manière très particulière.

Cette manière est, d'abord et de manière incontestable, marquée par le brio de la mise en récit, à la fois haletant (sur un canevas dont tout le monde connaît l'issue), très riche en notations précises et en figures secondaires, et remarquablement rythmé.

Il bénéficie également d'une interprétation impeccable, à commencer par son acteur principal, Jean Dujardin, qui prouve ici à qui en douterait l'ampleur et la diversité de son talent.

Dujardin interprète le lieutenant-colonel Picquart, qui a joué un rôle décisif dans la mise à jour des malversations, manipulations et dénis de justice commis par l'armée et la justice française au cours de l'«affaire».

Suivant scrupuleusement l'enquête menée par le responsable du renseignement militaire et les principales étapes devant des tribunaux dont aucun ne reconnaîtra la vérité, le J'accuse de Polanski rappelle au moins deux faits majeurs que la perception commune de l'affaire a occulté, même si les historien·nes les connaissent très bien.

Les faits historiques et le roman

D'une part, le film rappelle que Dreyfus n'a été entièrement reconnu innocent que très tardivement, sept ans après avoir été gracié par le président de la République contre un ultime verdict judiciaire absurde (traître avec circonstances atténuantes), et qu'il n'a jamais été rétabli dans la totalité de ses droits et possibilités de carrière.

D'autre part, il remet en lumière combien toute l'affaire s'est déroulée sur fond d'un déchaînement de violence antisémite d'une grande part de la population française –violence massive et durable dont on a perdu, ou effacé, l'ampleur.

Jean Dujardin dans un rôle à la Gary Cooper ou à la George Clooney. | Via Gaumont

Au cœur du récit tel que le compose Polanski, on trouve donc Picquart –et pas Dreyfus qui, reclus à l'île du Diable, ne sait pendant quatre ans rien de ce qui se passe en métropole et n'en sera ramené que pour être, d'abord, à nouveau insulté et condamné. Louis Garrel, qu'on voit logiquement peu, donne une intense présence au capitaine juif, en particulier en ne cherchant jamais à le rendre sympathique à titre personnel.

Fondée sur des faits historiques, la manière dont est traité le lieutenant-colonel qu'incarne Jean Dujardin n'en est pas moins singulière. Personnage important de l'affaire, et personne de toute évidence digne d'estime, il devient devant la caméra du réalisateur de Chinatown bien autre chose: un héros de fiction.

Il est d'ailleurs significatif que, pour raconter cette histoire qui a fait l'objet d'un gigantesque travail de recherche depuis un siècle, le film s'inspire… d'un roman.

Celui-ci, D., de l'écrivain britannique spécialiste des romans historiques à suspens Robert Harris, également ici coscénariste, compose une relation des faits où les besoins spectaculaires et dramaturgique pèsent inévitablement.

Le combat d'un héros solitaire

Construit sur le modèle de l'homme providentiel dont Hollywood a fait un archétype aussi efficace que simplificateur, ce dispositif tend à polariser sur un seul individu une affaire qui fut autrement plus complexe et à bien des égards collective, y compris de manière conflictuelle parmi ceux qu'on va appeler les dreyfusards.

Plus cérébral que physique, mais capable de se battre (par exemple en duel contre son adjoint traître répugnant), Picquart devient un personnage à la Gary Cooper (plutôt que John Wayne) ou George Clooney (plutôt que Matt Damon). Mais pour l'essentiel, il s'occupe de tout –y compris de l'amour: il est le seul à avoir droit à une compagne.

À l'exception d'une scène très tardive dans le déroulement du film où surgissent Zola et Clémenceau, puis de la diffusion du pamphlet en première page de L'Aurore qui, le 13 janvier 1898, allait marquer un tournant de l'affaire, toute la dimension collective de l'organisation de la défense du condamné devient invisible. Ce n'est pas qu'une facilité dramatique, c'est une autre idée de l'histoire.

Le J'accuse de Zola et ses livres brûlent lors des violentes émeutes antisémites qui répondent à la recherche de la justice. | Via Gaumont

Autre simplification: Polanski montre, à juste titre, les déchaînements de haine contre les Juifs, en des scènes dont la brutalité est aussi un utile avertissement pour aujourd'hui où, de Zemmour au commissariat du coin en passant par les sectarismes de tout acabit, le racisme le plus odieux s'affiche à nouveau impunément sur le territoire français.

Mais il ne montre jamais l'existence d'un soutien populaire à l'accusé de l'île du Diable, soutien qui ne fut pourtant pas seulement le fait d'une poignée de personnalités. Dans le film de Polanski, la France n'est pas «coupée en deux» par l'affaire (fut-ce en parts inégales), selon la formule devenue classique depuis le fameux dessin de Caran d'Ache: elle est entièrement antisémite.

Un plaidoyer pro domo

C'est faire disparaître beaucoup de choses au profit d'une efficacité dramatique; c'est également servir un autre but, dont Polanski ne fait pas grand mystère.

Condamné aux États-Unis pour le viol d'une adolescente alors âgée de 13 ans, toujours poursuivi et ayant eu à subir plusieurs inconvénients de cette situation, dont une incarcération en Suisse, le réalisateur qui a depuis été accusé de viol par cinq autres femmes, dont récemment la photographe Valentine Monnier, n'a pas hésité à comparer explicitement son propre cas au sort de Dreyfus.

Pour renforcer cette approche, il a besoin de construire des figures solitaires, maltraitées par les puissances officielles et occultes comme par la populace haineuse. La dramaturgie historiquement simplificatrice de son J'accuse sert ainsi à la fois les intérêts du show et une plaidoirie pro domo, implicite mais reconnaissable.

Par une singulière distorsion, puisqu'il y a une affaire Polanski comme il y a une affaire Dreyfus, le «J'accuse» du titre concerne désormais aussi les personnes qui s'en sont prises à Roman Polanski. Le moins que l'on puisse dire est que ça se discute.

J'accuse

de Roman Polanski, avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Grégory Gadebois, Melvil Poupaud.

Séances

Durée: 2h12. Sortie: 13 novembre 2019.

«Je pense à ce pervers qui vit en toute impunité»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Alison, dont la mère est hantée par un traumatisme indélébile.

Temps de lecture: 5 min

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Voilà un an que ma mère m'a fait une confession des plus troublantes, dont je voudrais témoigner. Ma mère est une femme qui souffert d'une longue dépression pendant douze ans et qui garde un penchant très sensible. Elle a fait des tentatives de suicide à plusieurs reprises. Elle a sombré dans la tourmente de l'anorexie, jusqu'à ne plus porter que 35 kilogrammes de peau, d'os et d'organes. Elle a été internée près de trois mois, nourrie à la sonde six mois, fait mille thérapies.

Mais un jour, elle a fait le deuil de sa douleur, mis dans une boîte des cauchemars, regardé l'horizon et réappris à vivre, doucement. Elle reste une femme fragile, une femme blessée à jamais, mais aussi une femme qui veut se battre pour ne pas se laisser abattre. Jusqu'ici, le non-dit avait toujours régné sur les causes de ses démons. Puis elle m'a raconté.

Elle m'a parlé des viols incestueux subis de ses 10 à ses 14 ans, commis par son frère –ce frère qu'elle a esquivé le plus possible, au point de perdre le lien avec le reste de sa fratrie (une famille de dix frères et sœurs). Elle m'a parlé de ses penchants anorexiques, qui étaient déjà là à l'adolescence. Elle m'a parlé de l'amnésie de cet épisode traumatisant de sa vie pendant les années où elle a connu l'amour, où elle a fondé une famille, où elle s'est construite. Et elle m'a parlé de comment, un jour, ses cauchemars ont refait surface pour la hanter jour et nuit.

J'ai eu mille questions après cet aveu. Pourquoi n'avait-elle pas parlé? Pourquoi n'avait-elle pas fait appel à la justice? Si elle pensait qu'il y en avait eu d'autres, etc..

Ma mère a tenté à maintes reprises de le dire à ses parents, en vain. Trop de peur, trop de honte. Sa sœur la plus proche ne l'a pas écoutée. Elle s'est sentie rejetée par ses frères et sœurs, qui ont toujours été très soudés. Elle a pensé qu'ils ne la croiraient jamais, elle qui avait pris ses distances sans dire mot (en vérité pour ne pas avoir à faire face à son agresseur). Elle n'a pas voulu dévoiler ce secret et provoquer une tornade dans la famille, mettre tout le monde sous le choc et l'incompréhension. Elle ne veut pas être à l'origine de l'éclatement familial. Elle n'a pas fait appel à la justice, parce qu'il y a prescription (je n'ai pas vérifié la loi) et parce qu'elle a honte.

Elle m'a parlé de ce frère, ce violeur également violent avec son ex-femme, qui a fui en emportant ses deux petites filles avec elle, coupant tout contact avec leur père pendant des années (contact qu'elles ont repris en devenant adultes). Je me suis souvenue de lui disant le sourire aux lèvres, avec un brin de fierté: «Des conneries, j'en ai faites beaucoup, je les ai peut-être toutes faites».

S'emparer du corps d'une femme, d'une enfant n'est pas une «connerie», c'est un crime.

Ma mère m'a fait promettre de ne rien dire; ça m'a fait mal, j'avais envie de le hurler à tout le monde. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas promettre de faire semblant face à lui, le jour où je le verrai. La colère m'a envahie, elle ne m'a d'ailleurs pas quittée.

Quand il m'a envoyé un message, je lui ai craché mon venin. Je lui ai dit que je savais, je lui ai dit de ne plus jamais m'écrire, je lui ai dit qu'à mes yeux, il n'existait plus. Et pourtant, il existe bien plus qu'avant. Il est présent dans mes pensées conscientes et inconscientes. Il garde vif mon sentiment d'injustice. Je me sens muselée, impuissante. Je crois que j'ai aussi un peu peur.

Je pense à ce pervers qui vit en toute impunité et du sentiment de supériorité qui doit être le sien, parce que personne n'a osé dire, parce que personne n'a rien fait. Je pense à toutes ces femmes qui ont subi des violences, à nous, les femmes, qui vivons au quotidien entourées d'hommes dont le masque n'est pas tombé. Je pense au système de justice qui a des failles et qui semble soutenir les hommes. Je pense à cette société patriarcale et sa culture du viol qui me donne la gerbe.

Dans une situation comme celle-ci, comment puis-je agir? Que faire?

Alison.

Chère Alison,

C'est une juste et saine colère que vous ressentez. Vous pouvez déjà être fière de votre mère, qui a enfin mis des mots sur sa souffrance. Elle veut désormais cesser de souffrir de son expérience douloureuse, et vous pouvez accompagner ce processus de reconstruction en proposant des thérapies et thérapeutes. Sur les traumatismes comme le sien, les thérapies EMDR peuvent se révéler utiles. Votre mère a vécu toutes ces années avec le poids d'une violence terrifiante sur les épaules. Elle sait désormais qu'elle n'est plus seule. Vous êtes sa famille et vous allez l'accompagner.

Comment pouvez-vous agir? Je vous propose de transformer l'énergie de votre colère en énergie positive envers d'autres femmes en souffrance. Engagez-vous. Il y a dans toutes les villes de France des associations de soutien aux femmes battues, agressées sexuellement ou violées, proposez votre aide. Donnez de votre temps pour aller tracter ou coller des affiches. Formez-vous pour recevoir la parole.

Si vous avez besoin d'être active, il y a mille façons de l'être, toutes aussi utiles les unes que les autres. Les associations ont besoin de personnes engagées mais aussi d'argent, de locaux, de café et de petits gâteaux pour celles qui viennent témoigner. Ça peut paraître bête et trivial, je sais, mais ces gestes, même les plus petits, sont inestimables.

Quand on voit enfin cette violence et combien elle est partout, on ne peut plus l'oublier. Et quand on est du côté de celles qui souffrent, je peux vous assurer que juste une main posée sur l'épaule, une heure de conversation sans jugement devant un thé bien chaud, savoir qu'il existe un espace où on peut se sentir en sécurité, ça n'a pas de valeur.

Là, vous avez envie de tout brûler et je partage tellement votre sentiment. Mais vous faites déjà quelque chose: vous êtes l'appui de votre mère. Si vous voulez vous engager davantage, allez proposer votre aide à une association ou à un groupe de parole. Rien de ce que vous pourrez faire ne sera anodin. Chaque petit geste compte. Et vous savez pourquoi? Parce que ce soutien, il est rare.

Le monde a besoin de plus de personnes aptes à recueillir et accepter la parole des victimes. Et il a aussi besoin que cette parole soit partagée. Casser cette spirale toxique de silence, c'est déjà donner des coups de marteau dans le système de domination patriarcal. Votre réaction vis-à-vis de votre mère et vos mots aujourd'hui sont déjà un acte de rejet. Vous pouvez en être fière. Ne vous arrêtez pas.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

❌