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Today — June 2nd 2020Bridge> Bastamag

Priscillia Ludosky – Marie Toussaint : « Nous voulons une justice libre, impartiale et indépendante »

Elles mènent désormais leur combat en commun : Priscillia Ludosky, l’une des figures du mouvement des gilets jaunes, et Marie Toussaint, euro-députée écologiste, unissent leur force pour la justice sociale et environnementale. Une convergence ici qui fait écho aux mouvements de protestation qui montent ailleurs dans le monde. Entretien.

La première a lancé la pétition dénonçant les inégalités sociales de la taxe carbone qui a donné naissance au mouvement des gilets jaunes. La seconde est à l’origine de la pétition l’Affaire du siècle, avec l’association Notre affaire à tous, qui a lancé une action en justice climatique contre l’État français. Priscillia Ludosky et Marie Toussaint, aujourd’hui eurodéputée EELV, poursuivent leur combat pour la justice sociale et climatique en publiant Ensemble nous demandons justice, pour en finir avec les violences environnementales (éd. Massot, 2020). Une mise en commun de leurs observations et de leurs réflexions, articulées autour des témoignages de victimes et de militants : les populations tsiganes polluées suite à l’incendie de l’usine Lubrizol, les algues vertes en Bretagne, les boues rouges à Cassis, les ouvriers du bâtiment face au réchauffement climatique… Un « tour de France » des injustices sociales et environnementales qui dessine aussi une envie de créer un vrai contre-pouvoir citoyen.

Basta ! & Politis : Vous dénoncez l’opposition caduque entre gilets jaunes et gilets verts, c’est-à-dire entre social et écologie, et son instrumentalisation par « les productivistes, les lobbys, les forces de l’argent et les pouvoirs publics ». Mais la difficulté de ces mouvements à se rencontrer n’a-t-elle pas des causes plus profondes, au sein même de ces forces et mouvements politiques ?

Priscillia Ludosky : J’ai souvent entendu des personnes dire qu’elles préféraient d’abord remplir leur frigo et que, dans un second temps, elles verraient si elles peuvent acheter des produits bio. Cela reflète l’urgence, la détresse. On se focalise toujours sur ce qui manque dans le portefeuille, moins sur l’origine de ce manque. Mais, en creusant, on s’aperçoit que toutes ces personnes parlent aussi d’écologie : l’accès difficile à des produits sains, payer un loyer très cher et vivre à côté d’une usine, être malade à cause des rejets de cette même usine… Seulement, cela ne colle pas avec l’image de l’écologie construite au fil des années, restreinte au label bio ou à l’alimentation vegan. L’écologie, c’est faire partie d’un tout, vivre ensemble sur terre, avec l’animal et le végétal, et donc avoir droit à un environnement sain. Or, nous avons été tellement conditionnés à dissocier l’écologie du reste que c’est difficile de tout relier aujourd’hui. Ce livre décrit les luttes par la base, pour montrer à ceux qui n’en ont pas conscience qu’ils se questionnent déjà sur ces questions écologiques.

Marie Toussaint : Nos mouvements ont le même élan pour la justice sociale et environnementale. Ce lien a souvent été nié au cours de l’histoire. En Angleterre, au XVIIIe siècle, les paysans ont été sortis des campagnes pour densifier les villes et constituer une main-d’œuvre épuisable mais interchangeable pour les mines de charbon. Leur milieu de vie et leur culture ont été détruits pour les asservir. Parfois, les écolos ont contribué à ces mouvements : pour la création des grands parcs naturels aux États-unis, exportée ensuite en Amérique latine ou en Inde, une politique colonialiste a expulsé les habitants des territoires en considérant qu’ils n’avaient pas de valeur. Or, ceux qui voulaient défendre leur cadre de vie défendaient aussi la planète. On le voit encore aujourd’hui avec des luttes comme celle des Sioux contre l’oléoduc Dakota Access. En France, le collectif Front de mères se bat pour une bonne alimentation dans les cantines pour les enfants, mais aussi pour le bien de la planète.

Pourquoi avoir choisi de mettre le concept de « justice » au cœur de votre livre et pas celui des inégalités face à l’environnement et à la crise écologique ?

M. T. : Le mot « justice » est polysémique : il renvoie à la fois aux lois, aux tribunaux, à la police et à la justice sociale. Dans le livre, on dit notamment qu’on veut une justice libre, impartiale et indépendante. Dans la vallée de l’Orbiel, les habitants sont pollués à l’arsenic depuis des décennies, des ouvriers syndicalistes se sont mis en lutte pour dénoncer cela, ainsi que les problèmes liés à la mine de Salsigne et aux déchets accumulés là-bas. Or, leur seule chance de gagner quelque chose devant la justice, c’est ce qu’on appelle « le préjudice d’anxiété ». On a donc besoin de changer les lois, et les pratiques, car il y a beaucoup de restrictions pour saisir la justice. Puis beaucoup de difficultés à obtenir des réparations pour les victimes ! Les combats sur l’amiante, les pesticides, les algues vertes, etc. : ce sont des années de travail pour prouver les liens de cause à effet, prouver que c’est une maladie professionnelle… Nous avons besoin que soit reconnu – pas seulement en théorie – que l’environnement a des droits et que les citoyens ont des droits environnementaux.

P. L. : Les inégalités sont au cœur du sujet mais la vraie question est « comment les réduire ? ». Quels outils les citoyens peuvent-ils utiliser ? Les lois actuelles sont à degrés variables : si un citoyen lambda jette ses déchets ou s’il enfreint la loi, il est sanctionné ; en revanche, les grandes sociétés et les lobbyistes ne le sont pas toujours et parviennent à s’en sortir. C’est le nœud du problème. Au fil des récits de lutte, nous voyons se dessiner les mêmes schémas : l’absence de sanction pour non-respect des lois environnementales, le lobbying des grandes sociétés pour que les lois soient en leur faveur, notamment pour cacher leurs crimes environnementaux, avec toujours les mêmes organismes qui font barrage aux militants…

Quand on demande plus de lois et de sanctions, il faut aussi avoir un moyen de contrôle derrière, et en l’occurrence, virer ceux qui défendent toujours leur intérêt. Aujourd’hui, il n’y a pas d’outils de contrôle indépendant qui appartiennent aux citoyens, qui permettent d’empêcher les conflits d’intérêts. Il faudrait aussi faciliter l’accès aux documents pour les citoyens qui veulent vérifier des informations liées à un projet : c’est très important pour les militants qui se retrouvent face à une administration qui leur fait barrage, et qui doivent très souvent autofinancer des études indépendantes, notamment sur le plan sanitaire pour espérer peser.

Une autre victime en filigrane est le principe de précaution, qui devrait pourtant protéger les populations…

M. T. : Dans la loi, le principe de précaution a été une victoire « arrachée » mais personne ne veut vraiment l’appliquer. Ce principe, tout comme celui de pollueur-payeur, existe dans le traité de l’Union européenne mais quand on les utilise dans des actions en justice, ils ne sont jamais considérés comme des éléments prioritaires. C’est censé être reconnu mais, dans les faits, on observe que le principe de précaution est quasiment toujours tordu au service des puissants, même en France, pays plutôt bien loti.

P. L. : Dans l’Aude, les militants racontent que des décrets interdisent de cultiver les jardins partagés et qu’ils se sont habitués à ce que leurs légumes soient empoisonnés par les produits issus de l’exploitation minière du coin. Ce n’est pas normal de s’habituer à manger de l’arsenic dans ses tomates ! Quand les gens meurent à petit feu à cause de sociétés ayant déversé des produits toxiques dans l’environnement, ça pourrait relever du crime contre l’humanité. Et la justice devrait s’auto-saisir dès que notre environnement est menacé.

M. T. : Le cas des incinérateurs est très intéressant : l’étude montre que non seulement on installe des pauvres à côté des incinérateurs, mais on installe aussi des incinérateurs à côté des pauvres ! Et c’est la même chose pour les gens du voyage, les habitants des quartiers populaires depuis les années 1970 : on a détruit leur milieu de vie, et empêché l’accès à la nature. L’urbanisation ne doit pas signifier la destruction du cadre de vie de certaines personnes, toujours les mêmes, invisibilisées. Au contraire, il faut garantir l’accès à un environnement sain pour tous.

Vous racontez le scandale du chlordécone aux Antilles, les cas de leucose bovine à La Réunion, les projets miniers et l’orpaillage illégal en Guyane. Ces injustices environnementales sont-elles aussi post-coloniales, voire raciales ?

P. L. : Le chlordécone est un bon exemple de l’évolution des méthodes d’accaparement : on arrive, on asservit et on se sert, sans se soucier de la base, et cela perdure encore aujourd’hui. Après l’abolition de l’esclavage, on ne pouvait plus faire de sucre sans l’exploitation esclavagiste. Les grands propriétaires terriens se sont adaptés avec la monoculture de la banane tout en continuant d’exploiter les ouvriers, dans des conditions indignes : heures non déclarées, retraite minuscule et travail au contact de ce pesticide sans protection…

L’un des fils rouges, c’est le business, l’asservissement et la surproduction. La méthode d’exploitation, des gens comme de l’environnement, s’est simplement adaptée pour passer entre les mailles du filet. L’autre, c’est le profil des exploitants : les familles descendant des grands esclavagistes sont celles qui détiennent aujourd’hui la majorité des commerces dans les DOM-TOM. C’est un schéma qui se reproduit, se multiplie et évolue dans le temps : la colonisation, les pillages, l’esclavage, et cela prend désormais d’autres formes s’inscrivant dans le capitalisme : la version 2.0 de l’exploitation. Et encore, je pense qu’en Occident nous n’avons que la version édulcorée de ces pratiques.

M. T. : Ces injustices sont restées sans réparations et les inégalités perdurent. La distance est un facteur important : loin des instances décisionnaires principales, les projets se développent plus facilement. On ne va pas bloquer la Montagne d’or comme on a pu se rendre régulièrement à Notre-Dame-des-Landes… Et les préfets ont plus de pouvoir dans les territoires ultra-marins qu’en métropole, ce qui donne des situations d’illégalité invraisemblables : on interdit les forages en mer le long des côtes hexagonales, mais pas dans les DOM-TOM… Il est intolérable que des citoyens de la République, en fonction de leur lieu de naissance et de leur couleur de peau, n’aient pas accès à la même qualité d’environnement. Ce sont en effet des formes d’injustice et de racisme.

Le terme « classe sociale » n’apparaît pas, à aucun moment, dans votre livre : considérez-vous que c’est une lecture dépassée de la société que de raisonner en termes de classes sociales ?

P. L. : Je crois que cela n’a été un sujet de discussion à aucun moment pour Marie et moi ! Je pense que ça révèle qu’il n’y a pas de volonté de dissocier les profils des victimes…

MT : C’est vrai qu’on n’a pas travaillé à définir précisément de catégories sociales. Les gens à qui nous donnons la parole sont très différents, dans leur métier, leurs parcours et leurs modes de vie, mais ils représentent tous ceux que l’on considère souvent comme le « bas » de la société… On a donc plutôt opté pour la formule « eux contre nous », un peu comme Vandana Shiva parle du 1% contre le 99%, avec une proportion assez semblable : le « eux » visent au final un nombre très restreint de personnes.

Le « eux contre le nous », comme le « 1% contre le 99% », est certes une arme rhétorique intéressante, mais cette formulation binaire n’est-elle pas un peu limitée pour affronter la réalité ? Le mouvement des gilets jaunes a montré qu’il était complexe, hétérogène, habité par des représentations politiques très différentes… Diriez-vous que c’est un sentiment de « révolte » qui lie toutes ces personnes ?

P. L. : Votre question sur la « classe sociale » est intéressante, car, pour moi, il est important que les gens ne se sentent pas catégorisés… Au contraire même, on devrait plutôt sentir que les rôles se sont inversés : ce sont eux qui pointent ce qui ne va pas, eux qui disent comment on est censé vivre et ce qu’est une société plus juste, eux finalement qui donnent des leçons à la place de ceux qui leur en donnaient habituellement. On a souvent mis les « 1% » sur un piédestal, en créant l’envie de leur ressembler. Cela a pu générer du complexe d’infériorité, le fait de ne pas oser se battre, dénoncer certaines choses parce qu’on n’avait pas les mêmes moyens financiers ou logistiques, ou parce que qu’on ne pensait pas avoir la légitimité de s’exprimer en dehors des votes. Notre idée est de renverser cette vision des choses, et de montrer que les vrais responsables sont très peu nombreux, en réalité.

Vous incarnez deux postures politiques très différentes, qu’on peut également avoir tendance à opposer. Priscillia, vous avez notamment défendu des formes de démocratie beaucoup plus directe, avec le référendum d’initiative citoyenne (RIC) par exemple. Qu’est-ce que cela vous fait de travailler en collaboration avec une parlementaire, qui endosse donc un mandat de représentation que vous avez pu dénoncer par le passé ?

P. L. : Je trouve le parcours de Marie très intéressant. Chez les gilets jaunes, certains aussi ont fini par se dire : « J’ai tout fait, les actions de blocage et de désobéissance civile, etc., depuis des années, mais ça ne fonctionne pas… » Ils ont cru qu’avec le mouvement des gilets jaunes il y aurait du changement, ils ont été déçus et ont donc décidé de franchir le pas d’aller en politique, pour passer dans un cadre où ils seraient peut-être plus entendus. Personnellement, je ne m’inscris pas dans ce cadre, en tout cas pas maintenant. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt de pouvoir apporter ma pierre un peu partout… mais pas n’importe où ! Je considère qu’il faut contribuer à créer du débat, à donner l’envie aux gens de se battre face à des injustices. Avec toujours, selon moi, le même objectif : réduire les inégalités !

M. T. : On avait déjà porté des projets ensemble, comme celui de la Convention citoyenne pour le climat. De mon côté, je vois que le Parlement européen n’est pas un endroit où il y a beaucoup de pouvoirs – et où, par ailleurs, la plupart de mes collègues sont complètement coupés de ce qui se passe dans la société. J’ai beau m’inscrire dans le cadre politique, je pense qu’on a, avec Priscillia, une volonté commune de dire qu’on a besoin d’une démocratie beaucoup plus « remontante ». Je ne sais pas si on a le même horizon idéal sur ce que devrait être une « bonne » démocratie, mais en tout cas on partage la même analyse sur la nécessité de chambouler les structures représentatives, inefficaces aujourd’hui !

C’est par ailleurs une forme de « convergence » qui semble dans l’air du temps – comme on peut la voir avec le « plan de sortie » mené conjointement par la CGT, Greenpeace et Attac, par exemple.

M. T. : Je pense que Priscillia et le mouvement des gilets jaunes ont une grande responsabilité dans ce mouvement de convergence. Le mouvement écolo parlait déjà de justice sociale avant, bien sûr, mais ça restait un peu en l’air. Depuis, on voit vraiment des coopérations se développer avec les syndicats, des marches se faire ensemble – comme celle menée avec Assa Traoré, le 15 mars dernier. Ce sont des moments forts, importants.

P. L. : Tout au long de 2019, il y a eu des actions communes et des collaborations un peu inédites. Avec Marie, on s’est rencontrées à la Base, un lieu à Paris réunissant les militants, c’est très symbolique. Ce livre reflète les transversalités qui se multiplient, les envies de sortir du traditionnel cloisonnement des luttes. Celui-ci est nécessaire pour acquérir de l’expertise, apprendre à défendre un sujet précis. Mais unir nos forces entre luttes devient vital quand on se rend compte qu’on a toujours les mêmes responsables face à nous. Cela permet aussi de se nourrir de l’expertise, de l’énergie des autres et d’adresser son propre message à de nouvelles personnes. C’est aussi comme ça que nos combats entrent dans plus de foyers.

Recueillis par Barnabé Binctin (Basta !) et Vanina Delmas (Politis)

En photo : Lors de la marche des solidarités, le 30 mai à Paris, en soutien notamment aux travailleurs migrants et aux sans-papiers / © Serge d’Ignazio

Before yesterdayBridge> Bastamag

« On est là ! » : le récit de la lutte des gilets jaunes en photos

Serge D’Ignazio, collaborateur de Basta !, a photographié tous les cortèges parisiens des gilets jaunes depuis le premier rassemblement, le 17 novembre 2018. Une souscription est lancée en vue de publier un livre, On est là !, rassemblant 150 de ses photos en noir et blanc.

Serge D’Ignazio a eu plusieurs vies. La première, ouvrier ajusteur dans une entreprise d’aéronautique de 18 à 40 ans. Après un licenciement « économique » et une reconversion, il deviendra, pendant 20 autres années, agent du patrimoine dans une bibliothèque municipale. Sa troisième vie, il la consacre à la photographie. Serge D’Ignazio a photographié tous les cortèges parisiens des gilets jaunes depuis le premier rassemblement, le 17 novembre 2018. Son travail, par sa qualité photographique et son humanisme, est un document sans équivalent.

Ce livre, publié aux Editions Adespote, rassemble cent cinquante de ses photos en noir et blanc. Elles sont accompagnées d’une dizaine de textes - récits ou commentaires - d’acteurs et d’actrices de ce mouvement historique.

Pour souscrire, c’est par ici. L’intégralité des droits d’auteur du livre sera versé à La ligue des droits de l’homme (LDH).

Des militants du mouvement social dénoncent « une épidémie de répression antisyndicale et autoritaire »

Si la réforme des retraites a été suspendue, ce n’est pas le cas des poursuites judiciaires engagées à l’encontre de militants suite à des actions de blocages et des rassemblements. Depuis la fin du confinement, les convocations au commissariat se multiplient.

Les convocations au commissariat ont repris immédiatement après la fin du confinement. Plusieurs militants engagés contre le projet de réforme des retraites, à Nancy, en font les frais. Poursuivies pour des faits « d’entrave concertée et avec violence ou voie de fait à l’exercice de la liberté du travail », neuf personnes devaient initialement être convoquées au commissariat de Nancy le 18 mars. L’épidémie a conduit le parquet à demander le report de toutes « les enquêtes non urgentes ». Le 16 mars, Emmanuel Macron annonçait même la suspension de la réforme des retraites.

Depuis le 11 mai, la machine répressive se remet en marche. À Nancy, ce ne sont plus neuf mais treize convocations qui ont été envoyées, dont l’une auprès d’un mineur. Les militants poursuivis risquent trois ans de prison et 4500 euros d’amende ! Les faits remontent au 10 janvier, lors d’un rassemblement devant le dépôt de tramway et bus Kéolis, en plein mouvement de contestation contre la réforme des retraites. « Cinquante personnes ont été évacuées ce jour-là par les forces de l’ordre accompagnées d’une brigade canine, habituellement réservée au terrorisme et au trafic de stupéfiants », relate le syndicaliste. Les deux principales organisations syndicales de l’entreprise Kéolis affirment que cette action n’a pas eu d’incidence sur le fonctionnement de l’entreprise et qu’aucun salarié n’a été empêché de faire son travail [1]. « Pourtant, les militants poursuivis encourent de la prison » dénonce Roberto Toscano, porte-parole de Solidaires en Meurthe-et-Moselle.

« La vie démocratique, c’est aussi la liberté d’expression et de rassemblement »

Les convocations au commissariat de Nancy s’enchaînent. Les contrôles d’identité et verbalisations, aussi. « Nous n’avions pas appelé à un rassemblement mais nous nous sommes retrouvés lundi à une vingtaine pour accompagner les personnes auditionnées au commissariat », relate Roberto Toscano. Bien conscients de l’interdiction des rassemblements de plus de dix personnes en raison de l’état d’urgence sanitaire, les soutiens présents portaient un masque, respectaient la distanciation sociale et n’ont pas formé de groupes de plus de neuf personnes, comme en témoignent les vidéos consultées par Basta !. Toutes ont néanmoins fait l’objet d’un contrôle d’identité et ont été verbalisées. Le même scénario s’est reproduit deux jours plus tard, le 27 mai, en présence d’un huissier de justice cette fois-ci en vue de contester les verbalisations [2].

Toutes celles et ceux venus en soutien aux personnes auditionnées au commissariat de Nancy le 25 mai 2020 ont été verbalisées de 135 euros. Motif : « rassemblement interdit en raison de l’état d’urgence sanitaire ». © SUD-Solidaires 54

Pour les policiers sur place, il s’agissait bien d’un rassemblement [3]. Roberto Toscano y voit « une guerre sociale contre les militants et contre toute forme de contestation. Le Premier ministre a affirmé que la vie démocratique devait reprendre. La vie démocratique ce n’est pas seulement l’organisation du deuxième tour des municipales, c’est aussi la liberté d’expression et de rassemblement. Comment expliquer qu’on ait plus de droits dans un supermarché que lorsqu’on soutient des camarades victimes de répression ? »

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Lui-même est poursuivi pour « entrave à la circulation », suite à une marche aux flambeaux contre la réforme des retraites début février. « Nous étions 300 à 400 personnes sur une place qui longe les voies du tram », se remémore Roberto. « On a demandé aux forces de l’ordre de se déplacer sur une place plus grande et plus visible mais ça nous a été refusés. Le rassemblement a finalement débordé sur les voies du tram, bloquant ce dernier pendant une quinzaine de minutes. » Le syndicaliste encourt deux ans de prison et 4500 euros d’amendes. Des étudiants et lycéens ont également subi des gardes à vue pendant l’hiver. « Cela fait beaucoup pour une ville comme Nancy qui n’est pas un foyer d’insurrection "ultra radical". Cela fait deux ans qu’il est interdit de manifester à Nancy en centre-ville. »

« Il y a une volonté de faire taire la parole dissidente »

Nancy est loin d’être un cas isolé. Des poursuites similaires contre des militants soupçonnés d’avoir participé à des blocages ont lieu à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), La Roche-sur-Yon (Vendée), Millau (Aveyron), et en Ardèche. « Une épidémie de répression antisyndicale et autoritaire s’abat sur les militants, dont Solidaires, engagés dans la lutte contre la réforme des retraites », dénonce Elie Lambert, secrétaire national. « Les poursuites concernent à chaque fois des blocages de l’économie. » D’un lieu à l’autre, la même procédure : le ou la militante est d’abord convoqué.e pour une audition libre en étant soupçonné.e d’avoir participé au blocage des transports, l’un des modes d’actions les plus utilisés en décembre et janvier dernier.

Environ 80 personnes sont venues soutenir, le 12 mars 2020, les huit militants convoqués au commissariat de Chalon-sur-Saône. © Eragon

Le 12 mars, huit personnes ont ainsi été convoquées au commissariat de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Elles sont soupçonnées d’avoir tenté d’empêcher les trains de circuler le 10 février. Elles encourent six mois d’emprisonnement et 3750 euros d’amende pour « délit d’entrave à la circulation ferroviaire ». Pascal Poyen, porte-parole départemental de l’Union syndicale Solidaires, fait partie des personnes poursuivies [4]. « Il y a eu une occupation des voies avec une banderole "non à la réforme des retraites" », précise-t-il. « Nous ne sommes pas des délinquants, nous avons agi dans le cadre d’une réforme que nous contestons », rappelle-t-il.

Jugé sans audience et sans débat contradictoire

En Vendée, Stéphane Thobie fait lui l’objet d’une procédure bien particulière. Cet enseignant, président d’Attac Vendée et militant de Sud Éducation, est convoqué au tribunal de la Roche-sur-Yon le 22 juin où lui sera notifiée une ordonnance pénale, c’est-à-dire une décision qui aura déjà été prise sans audience publique, ni débat contradictoire, par le Président du tribunal. En contrepartie, aucune peine d’emprisonnement ne peut être prononcée dans ce cadre (seulement des amendes ou des peines restrictives), et la décision du juge peut être contestée sous 45 jours.

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Accusé d’avoir occupé des voies de train lors d’une action le 14 janvier, il est poursuivi avec une militante gilet jaune pour délit d’entrave à la circulation. Cette dernière a d’ailleurs été auditionnée au commissariat le 27 mai, et un autre militant vient d’être convoqué pour les mêmes faits le 4 juin prochain. « Je risque une peine d’amende allant jusqu’à 5000 euros et une déchéance de certains droits » précise Stéphane Thobie. « À la Roche-sur-Yon, on n’est pas habitué à être poursuivi pour des actions syndicales même si certaines d’entre elles enfreignent la législation. »

Pour Elie Lambert, ce mouvement de répression ne cesse de croître depuis la loi Travail. « Il s’agit de criminaliser. Il y a une volonté de faire taire la parole dissidente car ils sont incapables d’avoir une parole politique empreinte de justice sociale. » Une manifestation de solidarité avec les migrants et pour la régularisation des sans- papiers, prévue le 30 mai à Paris, serait d’ailleurs interdite par la préfecture.

Sophie Chapelle

Photo de une : mobilisation de soutien le 12 mars 2020 aux huit militants convoqués au commissariat de Chalon-sur-Saône / © Eragon

À la RATP, les intérimaires distributeurs de gel hydroalcoolique sont les nouveaux charbonneurs du monde d'après

Dans les médias et les réseaux sociaux, les images de ces hommes et femmes en bleu distribuant du gel hydroalcoolique aux usagers du métro parisien ont fait l’objet de nombreux commentaires enjoués. Pourtant, derrière le coup de communication, des conditions de travail difficiles posent la question d’une mission vouée à se pérenniser. Reportage auprès de ces premiers de corvée.

Ils n’avaient pas imaginé qu’ils deviendraient, dès leurs premières heures de travail, une attraction pour les voyageurs du métro parisien. « À peine on avait commencé notre mission qu’il y avait plein de journalistes autour de nous, se souvient Peter, 42 ans, en poste à Châtelet-Les Halles avec quatre autres personnes. Je me suis même reconnu dans une des photos publiées », s’amuse-t-il. « C’est normal, les gens n’ont pas l’habitude, réagit sa compagne et collègue, Lenuta, 30 ans, c’est tout nouveau pour tout le monde ! ». Ces travailleurs, reconnaissables dans les couloirs du métro parisien à leur veste bleue, leur visière vissée sur la casquette et leur masque, ont surtout étonné avec leur énorme sac à dos muni d’un tuyau que prolonge un pistolet. Depuis lundi 11 mai, début du déconfinement progressif, ils inaugurent un nouveau travail dans les stations principales de la RATP. Leur mission : distributeur de gel hydroalcoolique. C’est l’intitulé même de leur contrat. 

Postés à proximité des sorties des grandes stations de métro ou au niveau des points de jonction avec d’autres lignes, les travailleurs, à très grande majorité des hommes, opèrent aux heures de pointe : du lundi au vendredi, de 7h à 10 h et de 16h à 19h. Leurs profils : des étudiants en pause du fait du confinement ou des travailleurs précaires, souvent jeunes, dont les missions intérimaires ou les CDD se sont brusquement arrêtés. Sur leur sac à dos, le sigle de la RATP apparaît en grosses lettres mais ces travailleurs ne sont pas des agents de la régie de transports parisiens. Comme de nombreux autres sous-traitants de la RATP, ils sont intérimaires, recrutés pour une mission censée durer jusqu’au 5 juin 2020, au moins. 

Du gel hydroalcoolique dans des sacs à bière

Tous ont signé un contrat qu’ils renouvellent chaque semaine soit avec Force Interim soit avec Samsic Emploi, la société intérimaire du groupe Samsic, spécialisé dans les services aux entreprises. C’est d’ailleurs une autre société du groupe, Samsic City, qui a obtenu ce marché de distribution de gel hydroalcoolique auprès de la RATP. Les gros sacs à dos sont, eux, la propriété du Stade de France. Jusqu’à récemment, ils servaient à la distribution de bières aux spectateurs des grandes rencontres de football ou de rugby. Lors de la préparation du déconfinement dans les transports, Samsic City a conclu un partenariat avec le Stade de France pour une réutilisation de ces sacs avec du gel hydroalcoolique à destination des voyageurs de la RATP. Une aubaine économique pour un marché qui assure le transport de près de 10 millions de personnes chaque jour. Selon la RATP, ces intérimaires seraient une trentaine, 80 selon Samsic City.

« La RATP met à votre disposition du gel ! N’hésitez pas ! Bonne journée ! » Il est 7h30 ce lundi 25 mai et à Châtelet-Les Halles, après les portes battantes qui mènent aux RER B et D, la voix guillerette de Lenuta détonne. La travailleuse d’origine roumaine, en France depuis 13 ans, ne manque pas d’enthousiasme vis-à-vis des nombreux voyageurs qui pressent le pas pour se rendre au travail. Elle n’hésite pas à aller au contact des utilisateurs du métro pour proposer du gel tandis que d’autres viennent spontanément à elle, tendant leur bras pour une petite dose avant de repartir très vite avec un “merci” ou un “bon courage” adressés à la jeune femme. Tous ceux rencontrés ce jour-là disent apprécier le service, comme Philomène, 55 ans, assistante maternelle. « On est tout le temps pressé, d’arriver au travail, de rentrer chez nous. Et aujourd’hui, avec ce virus, c’est vraiment important de se désinfecter les mains régulièrement dans les transports. Alors, leur présence nous aide beaucoup et ça nous évite de perdre du temps à chercher notre gel au fond du sac. »

12 kilos sur le dos : une pénibilité réelle

Le sac de Lenuta, qu’elle porte sur le dos quotidiennement pendant six heures malgré sa petite taille, pèse 12 kilos. « Ça va, je ne me plains pas. Heureusement, comme il y a du monde à ces heures-là, le gel part vite, ce qui allège aussi le sac. On le remplit tous les deux jours. » Lenuta ne se plaint pas car elle, qui travaille habituellement comme serveuse dans la restauration, n’a pas pu embaucher durant deux mois en raison de la situation sanitaire. C’est le cas d’un grand nombre des travailleurs rencontrés, des intérimaires sans revenus fixes pour qui ce type de travail, dans le contexte actuel, est indispensable pour subvenir à leurs besoins. Certains, d’origine étrangère, doivent également envoyer une partie de leurs salaires à leurs familles restées au pays.

À quelques mètres de Lenuta, Ghiles, collègue de 26 ans et étudiant algérien, a démarré son contrat le 13 mai 2020 après avoir reçu un SMS de Force Interim pour qui il a l’habitude de travailler. Depuis, la charge du sac le fait régulièrement souffrir.

« C’est un travail pénible. Depuis le début, je ressens des douleurs au niveau des épaules, c’est surtout le côté droit, je ne sais pas pourquoi, témoigne-t-il. Sans compter le fait qu’on est debout pendant 6 heures chaque jour, qu’on bouge beaucoup pour aller à la rencontre des voyageurs, en faisant des pas en avant, des pas en arrière… » À Gare de Lyon, Patrick, un des autres intérimaires distributeurs de gel posté juste avant les escaliers qui mènent au RER D et à la ligne 14 du métro, ressent lui aussi les mêmes douleurs. Pourtant, l’homme de 37 ans est un grand gaillard. « C’est aux épaules que ça fait le plus mal », raconte-t-il. « On a le droit à vingt minutes de pause toutes les trois heures, mais ça nous arrive de nous arrêter trois, voire quatre fois par vacation, précise Ghiles. Certains ont arrêté la mission à cause de la pénibilité ». En poste à Gare de Lyon depuis la mi-mai, à quelques mètres de Patrick, Jean, 25 ans, confirme. « Ici, quatre collègues ont abandonné le travail au bout de quelques jours. Ils n’ont pas tenu. Ils disaient que c’était difficile. »  

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Selon les témoignages que nous avons recueillis, les intérimaires ne bénéficient d’aucun lieu de repos pour leurs pauses. Lors de notre rencontre à Châtelet-Les Halles, Ghiles prenait sa pause à l’endroit même où il est posté pour distribuer son gel aux voyageurs. « Moi, je continue à distribuer du gel aux voyageurs même quand je suis en pause, confie Patrick. Ils passent à mes côtés pendant que je m’arrête et que je suis accoudé à cette barrière. Alors s’ils me demandent, je leur donne ». Contactée, la RATP n’a pas répondu à nos questions à ce sujet.

Des sacs à dos ramenés au domicile chaque soir

Ce n’est pas tout. La pénibilité du travail poursuit ces intérimaires jusqu’à leur domicile. Comme ses autres collègues, chaque soir après sa vacation s’achevant à 19h, Jean trimballe dans les transports en commun son gros sac à dos qu’il doit obligatoirement ramener chez lui. Demeurant à Cergy, ses trajets pendulaires domicile-travail durent au moins une heure. « On nous a dit qu’il n’y avait aucune sécurité ici, qu’il y avait trop de passages dans les locaux de la gare de Lyon pour qu’on laisse les sacs. » Et que se passe-t-il s’il arrive quoi que ce soit aux sacs à dos chez les intérimaires ?

« Les sacs coûtent cher, environ 1000 euros chacun, ils ne nous appartiennent pas. Je n’avais pas les conditions de sécurité pour les laisser toute la nuit dans les locaux de la RATP », précise Bertrand Castagné, directeur général de Samsic City, l’entreprise du groupe Samsic qui a le marché de la distribution de gel auprès de la RATP. Problème : identifiés par leur gros sacs à dos, certains des intérimaires nous ont indiqué avoir été à plusieurs reprises « embêtés » par des voyageurs dans les transports. « Moi, ça m’arrive dans mon RER, quand je rentre chez moi le soir ou le matin quand je vais au travail, témoigne Patrick. Les gens me voient avec mon gros sac et ils me demandent du gel. Bah, je leur en donne ! »

Interrogé à ce sujet, le directeur général de Samsic City dit trouver cela « marrant », précisant également « avoir équipé les sacs de housses afin de cacher les inscriptions dessus ». Quant à la charge de 12 kilos que représente le sac à dos et des douleurs physiques que cela implique, Bertrand Castagné estime avoir été clair avec les intérimaires. « Dans la fiche de poste, nous avons été transparents sur les conditions de ce travail, sur le poids du sac à dos. Vous savez, ce n’est pas plus pénible que d’être ripeur derrière une benne à ordures ! Je n’ai embauché personne sous la contrainte ! C’est une belle opportunité pour ces gamins de 20 à 30 ans d’avoir trouvé un job dans ce contexte et avec des conditions de rémunération au dessus du SMIC, de se sentir utiles, d’avoir un engagement social, de vraies relations nouées avec les passagers. Chacun est libre de partir si les conditions ne sont pas supportables. » [1] À ce sujet, Bertrand Castagné chiffre à 10 % environ le nombre de personnes qui ont abandonné la mission en raison de la pénibilité du poste, « un petit turn-over », estime-t-il.

S’agissant de leur matériel, tous les travailleurs rencontrés assurent ne disposer que d’une seule et unique veste qu’ils doivent laver eux-mêmes chez eux. « Je la lave tous les soirs dès que j’arrive à la maison à 20h pour qu’elle soit sèche le lendemain matin », affirme Peter, en poste à Châtelet-Les Halles. D’autres reconnaissent ne la laver qu’une fois tous les deux ou trois jours. En revanche, aucun d’entre eux n’a été informé d’une prime quelconque qui leur serait versée par les sociétés intérimaires pour le dédommagement des frais d’entretien et de nettoyage. Un des contrats intérimaires de Force Interim que nous avons consulté ne la mentionne nulle part. Bertrand Castagné, le directeur général de Samsic City, assure de son côté que les vestes sont bien nettoyées par l’employeur malgré les différents témoignages qui le contredisent et précise « avoir repassé commande » pour l’achat de nouvelles vestes.

L’inspection du travail saisie

Selon nos informations, le syndicat Solidaires-RATP s’est étonné de ne pas avoir été informé de l’arrivée de ces travailleurs, ni par la direction de la régie ni par les présidents des Comités sociaux économiques des métros et des RER. Dans un courrier en date du 13 mai 2020 qui leur a été adressé et que nous nous sommes procuré, le syndicat a demandé des précisions quant à la mission de ces intérimaires, leurs conditions de travail et l’évaluation du risque, mettant en copie l’Inspection du travail qui s’est saisie du dossier. « On ne peut pas accepter que la RATP sous-traite le risque sans savoir les conditions d’employabilité de ces travailleurs. Nous n’avons à aucun moment été informés de leur présence, affirme François-Xavier Arouls, élu Solidaires à la RATP. C’est la raison pour laquelle nous avons saisi l’Inspection du Travail. Ces intérimaires travaillent dans notre entreprise, on ne peut pas fermer les yeux sur comment ils travaillent et comment ils sont traités. Nous, élus de la RATP, devons nous emparer de ces sujets ».  

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Nous avons contacté la RATP à qui nous avons adressé une série de questions sur les conditions de travail de ces intérimaires, l’interpellation du syndicat Solidaires et la saisine de l’Inspection du travail. La régie parisienne n’a répondu à notre mail que par des propos généraux, évitant de répondre à la quasi totalité de nos questions. Elle nous a en revanche précisé que le service de distribution de gel hydroalcoolique par ces intérimaires sera « proposé en attendant l’installation de bornes de gel hydroalcoolique dans tous les espaces. 140 sont actuellement à disposition et d’ici fin juin, toutes les stations et gares RATP seront équipées ».

De son côté, le directeur général de Samsic City, Bertrand Castagné mise sur le déploiement de ce service dans d’autres secteurs. « J’ai des discussions avec des compagnies de transport, des aéroports à l’étranger, des centres commerciaux, des musées… Nos discussions les plus avancées sont avec les prestataires privés organisateurs des examens et concours pour les grandes écoles. Je prépare aussi une opération avec des restaurateurs parisiens pour leur réouverture. Notre objectif est clair : que ce service s’inscrive dans le paysage des lieux publics et privés sur le long terme et que cela devienne une demande récurrente des clients. » Un développement qui posera tout autant de questions sur les conditions de travail de ces nouveaux charbonneurs. 

Nassira El Moaddem (texte et photos)

Comment Total, Sanofi et consorts bénéficient d'une discrète aide publique malgré leurs profits

Les dirigeants de Total ont justifié le maintien de leur dividende, malgré l’épidémie du Covid-19, en assurant ne bénéficier d’aucune forme de soutien financier de la part des pouvoirs publics. Une posture trompeuse, car le groupe pétrolier bénéficie bien, en toute discrétion, d’aides financières indirectes.

Renoncer à verser des dividendes ? Hors de question pour Total. Fin mars, le groupe pétrolier annonçait solennellement qu’il « ne sollicitera[it] pas le soutien de l’État pour faire face aux difficultés économiques créées par le Covid-19 que ce soit sous forme de soutien de trésorerie (prêts bancaires garantis, report de paiement des charges sociales ou fiscales) ou de recours au dispositif exceptionnel de chômage partiel » [1].

Une décision que l’entreprise n’a pas hésité à présenter comme une « contribution à la solidarité nationale », mais qui permettait surtout de couper court à la controverse. Beaucoup réclamaient en effet une suspension du versement de dividendes pour faire face à la crise, a fortiori pour les entreprises bénéficiant d’aides publiques. Mais est-il vrai que le groupe pétrolier ne bénéficie d’aucun soutien des pouvoirs publics ? À y regarder de plus près, pas vraiment.

Soutien discret des pouvoirs publics

Il existe en effet plusieurs formes de soutien financier public, et celles qui sont en apparence les plus techniques et les plus absconses ne sont pas les moins importantes. L’organisation espagnole Observatori del Deute en la Globalització (ODG), partenaire de l’Observatoire des multinationales au sein du réseau ENCO [2], s’est penché sur l’une d’entre elles : les achats d’obligations d’entreprises de la Banque centrale européenne (BCE) [3]. Fin mars, alors que l’épidémie s’étendait en Europe, l’institution financière basée à Francfort, et présidée aujourd’hui par Christine Lagarde, a annoncé une forte extension de son programme de soutien à la trésorerie des entreprises via l’achat de leur dette sur les marchés. Depuis cette annonce, selon les données rendues publiques, elle a acheté des obligations de plusieurs dizaines de multinationales européennes, dont quatre émises par Total.

D’autres grandes entreprises tricolores, qui ont maintenu leurs dividendes malgré la pandémie, ont également bénéficié de ce soutien discret des pouvoirs publics, comme Sanofi, Schneider Electric, ou Air Liquide. Les dirigeants de cette dernière entreprise avaient avancé le même argument que Total, se prévalant hypocritement de ne pas avoir « recours au chômage partiel, ni à des aides publiques (délais de paiement…) » [4]. D’autres firmes du CAC 40 qui n’ont fait que réduire leur dividende, comme Veolia, Orange, LVMH, Carrefour ou Capgemini, se trouvent aussi sur la liste. La BCE ne divulgue pas les montants investis, mais seulement le nom de l’entreprise et l’échéance de l’obligation.

Un soutien invisible et sans condition

On parle beaucoup du soutien apporté par le gouvernement français à Air France et à Renault. Il prend la forme de prêts directs de l’État, ou de prêts garantis par lui auprès de grandes banques commerciales : 7 milliards d’euros pour Air France, et 5 pour Renault. On a aussi évoqué à cette occasion les contreparties auxquelles ces entreprises devaient être tenues, sur le plan écologique et en termes de suspension du versement de dividendes. Finalement, il n’y aura aucune condition véritablement contraignante, le gouvernement se contentant de demander aux firmes concernées des « engagements » environnementaux (par exemple, pour Air France, la fermeture de certaines lignes intérieures) dont on ne voit pas bien le statut juridique.

L’émission d’obligations est une autre manière pour les multinationales de renforcer leur trésorerie pour faire face à la crise, à travers un emprunt à long terme sur les marchés financiers. Elle permet d’éviter de faire appel ostensiblement au soutien des États, ce que les dirigeants de Total considéreraient probablement comme une tache sur leur honneur. Cependant, le résultat est, concrètement, le même : ils sont bel et bien dépendants du soutien financier des pouvoirs publics. Autre avantage : cela permet aussi d’échapper à toute forme de contrepartie en échange de ce soutien, même sous la forme d’un engagement purement volontaire.

Un tour de passe-passe similaire en 2008

Le même tour de passe-passe avait eu lieu lors de la crise financière de 2008. Les grandes banques « trop grosses pour tomber », qui avaient été tenues à bout de bras par les États, se sont empressées de rembourser dès que possible prêts et autres aides directes, et de claironner partout qu’elles étaient quittes du soutien des pouvoirs publics. En oubliant commodément comment ces derniers les avaient aidées, de bien d’autres manières, indirectes, et souvent pour des montants autrement importants.

La BCE a bien demandé aux banques qu’elle supervise de ne pas verser de dividendes cette année, mais elle n’a pas spécifié de règles en ce qui concerne les entreprises soutenues via les achats d’obligations. Tout comme elle n’a posé aucun critère social ou environnemental à ses financements, ce qui l’a amenée à soutenir les plus gros pollueurs du continent comme Shell, Total, Airbus ou BMW. Comme la BCE a désormais tout intérêt à ce que ces firmes continuent à prospérer pendant de longues années pour récupérer son argent (au moins jusqu’en 2040 en ce qui concerne les obligations achetées à Total), les institutions européennes seront encore moins incitées à adopter des législations climatiques ambitieuses.

En ce qui concerne les multinationales françaises, ces achats d’obligations sont délégués par la BCE à... la Banque de France, dont le gouverneur François Villeroy de Galhau, ancien haut fonctionnaire et dirigeant de BNP Paribas, incarne à lui seul la consanguinité entre les élites politiques et économiques françaises. Les achats d’obligations françaises représentent près d’un tiers des sommes consacrées par la Banque européenne à son programme, pour un montant d’environ 65 milliards d’euros. Faute de transparence, on ne sait pas quels montants précis ont été alloués à chacune des entreprises concernées.

Olivier Petitjean

Photo : Jean Balczesak CC (une)

Cet article a initialement été publié sur le site de l’Observatoire des multinationales, édité par l’association Alter-Médias.

« La pandémie n'est pas une vengeance de la Terre, c'est le résultat de notre rapport à la nature »

Le nouveau virus, issu d’un contact entre l’humain et l’animal, pose la question de notre rapport au monde vivant. La philosophe Virginie Maris s’intéresse depuis longtemps à ces sujets : dans un livre passionnant, La Part sauvage du Monde (Seuil, 2018), elle interroge les voies d’une possible cohabitation entre humains et non-humains, en rappelant qu’il faut pour cela « restreindre notre territoire ». Première partie de cet entretien.

Basta ! : Une certaine interprétation de la crise du Covid-19 consiste à y voir une forme de « vengeance » de la Terre, comme si l’émergence du virus agissait comme une rébellion face aux destructions environnementales imposées par les activités humaines… Que vous inspire la tonalité de ces propos ?

Virginie Maris [1] : Il y a deux lectures possibles à cette parabole. La première revient à dire que ce qui se joue relève d’une régulation naturelle et d’une certaine nécessité écologique, eu égard à notre niveau de consommation des ressources et à notre densité de population. En biologie, c’est un phénomène bien connu : on sait que les populations se maintiennent à un certain niveau de compatibilité avec ce qu’on appelle la « capacité de charge des milieux », la capacité des ressources à se régénérer d’elles-mêmes. À l’inverse, au-delà d’une certaine densité, il y a le risque d’une surexploitation des ressources, également l’augmentation de la transmission des pathogènes à cause d’une fréquentation trop rapprochée. Tout cela finit par induire une surmortalité de la population.

C’est, d’une certaine façon, une lecture assez « charitable », puisqu’elle s’appuie sur une considération biophysique parfaitement documentée par les sciences naturelles. Pour autant, cette lecture ne me convient pas du tout, car l’humain ne se comporte justement pas comme les autres espèces animales. Dans les sociétés humaines se développe une aversion à la mort et à la souffrance. Il me semble donc tout à fait odieux de justifier l’élimination des surnuméraires de la population humaine sur la base de processus naturels ! C’est d’ailleurs une idée qu’on retrouve dans une certaine version « fascisante » de l’écologie, ou dans la bouche d’écologues extrêmement misanthropes. Cela fait directement écho à la pensée de Garrett Hardin [2], et à sa métaphore du lifeboat ethics (l’éthique du radeau de sauvetage, en français) : si on laisse monter trop de monde sur le radeau, à la fin, tout le monde finira par couler. Il y a là une forme de réduction biologique d’un problème social et politique, celui de la surconsommation et de la répartition inégalitaire des richesses.

Et la deuxième interprétation possible ?

Ce serait une version qui attribue une intentionnalité à la Terre. Autrement dit, l’émergence de ce virus ne serait pas neutre, répondant à un phénomène strictement écologique, mais dépendrait d’une volonté de « Gaïa » ou de mère-Nature de nous punir. Là non plus, je ne suis pas vraiment sensible à ce genre d’interprétation, qui s’apparente à une version contemporaine du châtiment divin, avec un péché et une expiation. C’est ainsi qu’ont été interprétées toutes les grandes épidémies, par le passé.

Même en admettant qu’il faille effectivement « expier des péchés », la forme du coronavirus ne me paraît pas du tout appropriée pour cela : s’il y a bien eu, ici ou là, quelques symboles dignes d’une sorte d’ironie du sort – comme c’est par exemple le cas avec le trafic aérien, qui se retrouve figé alors qu’il est directement impliqué dans les émissions de CO2 – la réalité nous montre aujourd’hui que les principales victimes, les morts et ceux qui souffrent le plus de la situation actuelle, ne sont absolument pas celles et ceux qui en sont les responsables. Dans les deux cas, cette fable d’une « vengeance de la Terre » ne me paraît pas éclairante pour penser correctement la situation.

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Peut-on néanmoins considérer que les activités humaines ont une responsabilité dans cette pandémie ? L’origine concrète du virus reste encore incertaine à l’heure actuelle, mais quelle que soit l’hypothèse envisagée, tout concorde à y voir l’influence de l’anthropisation…

Cette question de la responsabilité est essentielle, et il faut garder cela à l’esprit : on se déclare victime alors qu’on est en partie responsable. Ce « on » est justement très trompeur, car tous les humains ne sont pas dans le même bateau. Les responsabilités, entre les sociétés et à l’intérieur d’elles entre les individus, sont très différenciées. C’est le risque de cette fable d’une Nature vengeresse de l’humanité : nous faire croire que nous sommes tous également responsables de la situation actuelle, alors qu’en réalité, tout le monde ne participe pas de la même façon à la dégradation des milieux naturels ni aux processus politico-économiques qui ont fait de la transmission de ce virus une pandémie ! Ce sont certaines sociétés, et certains acteurs dans ces sociétés-là, qui portent le plus gros poids du fardeau.

Qu’est-ce qui est en cause, selon vous ?

La pandémie met à nu toutes les pathologies de notre société contemporaine. La destruction effrénée des milieux naturels, notamment la disparition des forêts tropicales, ainsi que la réduction de la biodiversité sont directement liées à un rapport productiviste et extractiviste à la nature, dans un contexte de surconsommation globalisé.

Il reste en effet des choses à éclaircir concernant ce Covid-19, mais on sait qu’il y a eu d’autres zoonoses par le passé et qu’il y en aura d’autres à l’avenir. Le monde sauvage est un réservoir fantastique de pathogènes, avec lesquels nous n’avons aucune histoire commune, que nous n’avons jamais rencontrés. Dès lors que nous multiplions les contacts avec eux – que ce soit nous-mêmes directement, ou par l’intermédiaire de nos animaux domestiques – cela ne peut que conduire à l’augmentation de ce genre de situation. Parmi ces pathogènes, il y en a plein qui restent inoffensifs ou qui ne passent pas la barrière de l’espèce. Une fois de temps en temps, ça finit cependant par donner le Sras, Ebola, Zika, et toutes ces maladies qu’on appelle « émergentes »…

Cela dit-il quelque chose de notre rapport au vivant ? A-t-on oublié la complexité inhérente à son évolution et à nos interactions avec lui ?

Je ne sais pas si on peut dire qu’on avait « oublié ». Les scientifiques le savent très bien, l’OMS aussi, les écologues également, nombre de revues documentent cela. J’ai plutôt l’impression que du côté de la communauté scientifique, on a parfaitement conscience des risques. Plus qu’oublié, je dirais donc qu’on a occulté, comme si on ne souhaitait pas avoir la mémoire des grandes épidémies. En soi, cela interroge assez peu notre rapport au vivant, cela a plus à voir avec une certaine psychologie de masse et un phénomène de déni, notamment du côté des pouvoirs publics.

En revanche, je pense qu’il y a une incapacité à penser en termes épidémiologiques, c’est-à-dire à penser la santé humaine comme un processus écologique. Une infection par exemple, on la considère essentiellement au niveau de l’organisme, qui est attaqué par un ennemi et contre lequel il faut avoir la bonne arme. Le coronavirus nous invite à ne plus penser la santé humaine seulement comme une question parlant du corps d’un individu vis-à-vis de son extérieur, mais au contraire à replacer les corps dans les groupes, et replacer les groupes dans leur environnement. Autrement dit, la santé humaine dépend directement des habitudes sociales, de la santé animale et de la santé écosystémique. C’est un décalage important. Dès lors qu’on accepte que la santé humaine – et donc, un accès de fièvre ou un besoin de respirateur artificiel par exemple – est liée à cet ensemble complexe d’interactions entre individus au sein d’un groupe social, et d’échanges entre le groupe social et son milieu, on comprend la situation actuelle de façon plus juste, me semble-t-il.

Ce qui en fait d’ailleurs une très bonne raison de défendre la biodiversité, puisqu’elle est une arme très efficace contre les virus…

La diversité du vivant nous protège des pathogènes à de multiples niveaux : d’abord en multipliant les hôtes potentiels – plus on a un nombre important d’espèces pouvant héberger le virus, moins grand est le risque qu’il s’acharne sur nous – et aussi à travers la diversité des pathogènes eux-mêmes. C’est quelque chose que l’hygiénisme a complètement occulté : il vaut bien mieux avoir une grande diversité de pathogènes peu virulents plutôt qu’une absence totale, car il suffit qu’un seul surmonte nos précautions pour qu’alors il occupe tout l’espace ! La diversité des pathogènes les contraint à se limiter entre eux par la compétition. Et la diversité des populations, humaines et animales, permet des réactions différentes selon les hôtes.

C’est tout l’enjeu de l’antibiorésistance, qui pourrait bien être la source de la prochaine grande crise sanitaire mondiale. La surconsommation d’antibiotiques, pour la santé humaine mais surtout dans l’élevage, produit de vraies poudrières. L’antibiotique est un biocide qui tue toutes les bactéries, mais le vivant est toujours plus rapide et plus inventif que les compagnies pharmaceutiques, donc les bactéries détournent les antibiotiques et développent des hyper-résistances très dangereuses. Or l’industrialisation de l’élevage a complètement homogénéisé les espèces produites et on se retrouve avec des populations très vulnérables dès que des individus sont malades.

Quand on pense à la déforestation, on pense d’abord à la disparition d’un volume et d’une surface, qui s’amenuisent au profit d’espaces aménagés par l’humain. L’enjeu, c’est donc aussi la diversité et l’hétérogénéité qui composent ces milieux ?

Il suffit de regarder le front « colonial » de l’Asie du Sud-est : là-bas, non seulement l’humain s’avance sur la forêt tropicale, qui est un joyau de biodiversité avec une incroyable diversité spécifique au m2, mais il la remplace par des plantations d’huile de palme, qui est probablement l’écosystème le plus pauvre, le plus homogène, le plus unifié qu’on puisse imaginer. On remplace un cortège innombrable de micro-organismes, végétaux et animaux, avec des étages de vie qui sont autant de petites planètes à elles seules, par une culture totalement monolithique. Le sol s’appauvrit, il n’y a qu’une espèce végétale, et quasiment plus aucune espèce animale qui puisse vivre dans ce paysage-là. Au front d’accaparement s’ajoute donc un front d’homogénéisation. D’une certaine façon, l’histoire de l’huile de palme raconte assez bien combien la colonisation humaine de l’espace induit un appauvrissement radical de sa diversité.

Certains ont qualifié le coronavirus de maladie de « l’Anthropocène » [3], un terme et une grille de lecture que vous critiquez : pour quelles raisons ?

Je n’en fais pas un ennemi conceptuel, mais cela revient à nouveau à désigner les humains dans leur ensemble au lieu de distinguer des responsabilités différentielles. Plutôt que d’homogénéiser avec le terme « anthropo », des auteurs suggèrent des concepts alternatifs qui identifient les rapports de domination à l’œuvre : capitalocène, plantationocène qui désignent plus précisément les bouleversements engendrés par le capitalisme ou par l’esclavagisme [4]. De par leur terminologie, ces concepts portent une charge critique contre le caractère dépolitisant de l’anthropocène.

Par ailleurs, l’idée d’anthropocène peut avoir pour effet de renforcer encore notre terrible arrogance et ce narcissisme consistant à penser que nous sommes vraiment, absolument, le centre du monde. On a souvent évoqué l’anthropocentrisme dans le domaine de la morale – avec l’idée qu’il faudrait être capable de penser la valeur morale d’entités autres que les êtres humains – mais il y a aussi un anthropocentrisme épistémique : on a beaucoup de difficultés à considérer le monde autrement que tournant autour de nous-mêmes. C’est un véritable handicap pour penser le monde naturel, et la possibilité d’avoir des relations un peu harmonieuses avec lui. En mettant à ce point l’emphase sur les activités humaines, les discours de l’anthropocène peuvent contribuer à entériner encore davantage cette centralité de l’action humaine, laissant penser que tous les maux viennent des humains mais aussi que c’est exclusivement par le génie humain que nous pourrons sortir de cette crise.

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Vous expliquiez auparavant que les êtres humains ne se considèrent pas comme une population animale comme les autres et qu’à bien des égards, il fallait se féliciter de ce que cela avait permis – le refus de la loi de la jungle, le rejet de la souffrance, etc. – et donc éviter les lectures trop « biologisantes ». Mais cette spécificité ne porte-t-elle pas en elle dès le départ un certain sentiment de supériorité ?

Je ne vois pas tant de contradictions à cette situation : on peut tout à fait penser notre spécificité humaine, socialement et psychologiquement, sans en déduire pour autant que l’on soit supérieur. Les questions de la spécificité et de la hiérarchie sont, pour moi, complètement indépendantes l’une de l’autre. Au contraire, on pourrait aussi constater que l’une des spécificités humaines, c’est cette incroyable capacité cognitive à penser un monde à l’extérieur de soi, et donc à faire de la science. En réalité, la science n’est devenue le corollaire de la puissance et de la maîtrise que tardivement, dans l’histoire – c’est la révolution moderne qui associe le savoir au pouvoir.

Les fourmis ne s’intéressent pas à l’astrophysique : la curiosité à l’égard du monde extérieur et la capacité à y déceler des règles qui ne dépendent ni de notre volonté ni de nos représentations – ce qui constitue précisément la démarche scientifique – voilà bien une spécificité humaine qui devrait nous aider à nous décentrer pour réaliser que la nature et l’univers fonctionnent dans une totale indifférence à nos desseins et à nos désirs… Il me semble qu’il s’agit là d’une bonne façon de réconcilier l’idée d’une spécificité humaine, avec l’idée que nous ne sommes ni le centre du monde, ni le sommet de la pyramide.

Recueilli par Barnabé Binctin

Photo : vue d’une exploitation de sables bitumineux en Alberta (Canada)

Des journalistes et médias s'organisent pour défendre la liberté d'informer sur l'agroalimentaire

En Bretagne, des journalistes qui enquêtent sur l’agro-alimentaire sont poursuivis ou subissent des pressions. C’est le cas de Basta ! et d’Inès Léraud poursuivis par le groupe Cheritel. Dans cette lettre ouverte à la région, plus de 250 journalistes, médias et collectifs de professionnels de la presse appellent à mettre fin à cette loi du silence. Basta ! s’associe à cet appel demandant des garanties en matière de liberté de la presse.

À Loïg Chesnais-Girard, président
Jean-Michel Le Boulanger, vice-président, chargé de la culture et de la démocratie régionale
Olivier Allain, vice-président, chargé de l’agriculture et de l’agroalimentaire
Lena Louarn, vice-présidente, chargée des langues de Bretagne

C’est la première région laitière de France. Près de la moitié de la viande y est produite. La Bretagne est au cœur du système agricole national, au cœur de tous les enjeux d’ampleur qui y sont liés : santé, environnement, social... Et pourtant, il est très difficile d’informer correctement sur un secteur omniprésent dans notre région : l’agroalimentaire.

Des journalistes sont poursuivi·es en diffamation ou mis·es au placard pour leurs enquêtes, tandis que d’autres, précaires, peinent à retrouver des emplois. Des articles sont censurés, des sujets pas abordés de peur de fâcher les annonceurs, et des subventions municipales sont coupées, comme ce fut le cas pour une radio en pleine émission sur l’élevage intensif.

Auto-censure

Le cas d’Inès Léraud est l’exemple de trop. Journaliste et co-auteure de la bande dessinée « Algues vertes, l’histoire interdite », elle subit des pressions, dénoncées par un comité de soutien qui s’est monté pour défendre son travail. Le salon du livre de Quintin l’invite ? Sa venue est annulée après l’intervention d’un élu local, également salarié de la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor, comme le révèle Le Canard enchaîné en mars 2020. Une édition en breton de sa BD est à l’étude ? L’éditeur Skol Vreizh y renonce, en partie « du fait de l’influence au sein du conseil régional de personnes en charge de l’agriculture », selon son président cité par France 3, le 20 mai 2020.

Il est inacceptable qu’une maison d’édition en arrive à s’auto-censurer de peur d’être sanctionnée financièrement par la collectivité. Que doit-on y voir ? Que des intérêts privés liés à l’agro-industrie pourraient influencer les attributions de budgets et les décisions des représentant·es de la région ? Il aura fallu la publication d’une tribune, le 8 mai, dans Libération pour qu’une partie du monde culturel breton s’indigne. Une réaction à la suite de laquelle vous, MM. Chesnais-Girard et Le Boulanger, avez décidé d’apporter publiquement votre soutien à la journaliste Inès Léraud. Mais les interrogations persistent quant à la liberté réelle d’informer sur ce sujet.

Garantir une information et une parole publique libre

Les citoyen·nes et administré·es ont besoin d’enquêtes journalistiques qui lèvent le voile. La région Bretagne, collectivité que vous présidez, ne peut laisser place au doute quant à son attachement à la liberté d’informer et d’être informé·es correctement. D’autant plus que le succès de l’ouvrage « Algues vertes, l’histoire interdite », écoulé à 46 000 exemplaires, témoigne de l’intérêt croissant des citoyens sur les enjeux et pratiques de l’agroalimentaire.

C’est pourquoi, par la présente, nous, journalistes et professionnel.les de la presse, vous demandons de :

Contribuer à garantir une information et une parole publique libre sur les enjeux de l’agroalimentaire en Bretagne, et veiller à ce qu’aucune subvention de média associatif ne soit supprimée, au motif que des journalistes auraient signé cette lettre. Nous y veillerons aussi.

Certifier que nous, journalistes, pouvons interroger en toute transparence et indépendance des élu·es et membres des services régionaux sur ces sujets chaque fois que cela est nécessaire.

Assurer qu’aucune maison d’édition ne verra ses subventions coupées, maintenant ou dans les prochaines années, pour avoir édité la BD d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, « Algues vertes, l’histoire interdite », en breton et en gallo.

Intervenir plus largement pour le soutien et la restauration de lieux de formations universitaires à l’information en région.

Créer un observatoire régional des libertés de la presse

Et, puisque les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture ont impulsé la création des observatoires départementaux de « l’agribashing », nous vous demandons expressément de contribuer à la création d’un observatoire régional des libertés de la presse. Cet outil indépendant aura pour but de réunir les conditions d’une information transparente et intelligible par tous les Breton·nes. Il devra permettre l’écoute et la protection de journalistes qui viendraient à être inquiété·es pour leurs travaux, et soutenir les enquêtes en cours et à venir.

La lettre que vous avez sous les yeux est l’expression spontanée et déterminée de journalistes qui s’organisent pour faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui entourent l’agro-industrie bretonne, et contourner les murs qui barrent l’information des citoyen·nes. Cette initiative a reçu le soutien enthousiaste de confrères et consœurs, de Bretagne et d’ailleurs, qui y ont apposé leur signature. D’autres n’ont pu le faire, craignant pour leur emploi. Une autocensure qui témoigne d’une loi du silence que nous ne pouvons plus tolérer.

Dans l’attente de votre réponse, veuillez recevoir nos salutations les plus distinguées,

Des journalistes et professionnel.les de la presse

- Le lien de l’appel des journalistes est à retrouver ici avec la liste des signataires

- une pétition grand public est en ligne

- L’enquête d’Inès Léraud poursuivie en diffamation par le groupe Cheritel : Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes : les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton

A propos du collectif Kelaouin

Rassemblant une quinzaine de journalistes d’âges, de parcours et de médias différents, il s’est spontanément constitué face aux difficultés persistantes à produire et diffuser une information digne de ce nom : ici en Bretagne en 2020, dans un contexte où la compréhension des enjeux est fondamentale et à l’heure où l’éclairage des choix de société est essentiel, l’agroalimentaire continue à être une zone interdite. Des journalistes sont traînés devant les tribunaux ou ostracisés pour leurs travaux d’enquête ; d’autres ne parviennent plus à trouver d’emploi... Des travaux sont censurés ou des subventions coupées. Pire, des sujets sont auto-censurés par des directions de l’information elle-mêmes pour ne pas fâcher les annonceurs... Ni élucubrations, ni fariboles : une somme de constats froids et graves. A laquelle vient encore s’ajouter l’édifiant dossier d’Inès Léraud, co-auteur de Algues Vertes - L’histoire interdite. Ce collectif de journalistes entend donc user et défendre une parole publique libre quant aux enjeux de cette agro-industrie. En mettant notamment en place un Observatoire régional de la liberté d’information ; en interpellant les élus de la République sur leur engagement à défendre l’un des piliers de la démocratie ou encore en développant des actions pour le soutien et la restauration de lieux de formation universitaires à l’information en région.

Photo : Un élevage de poulets en France en 2017 (CC BY 3.0 L214)

État d'urgence sanitaire : « La figure du danger était celle du terroriste, demain, ce sera le malade »

L’état d’urgence sanitaire a été prolongé jusqu’en juillet. Il permet au gouvernement de limiter les déplacements autorisés et d’imposer des mesures d’isolement et de quarantaine. Ce nouvel état d’urgence rappelle celui de 2015, contre le terrorisme. Ces dispositions d’exception risquent de devenir permanentes, alerte Sarah Massoud, du Syndicat de la magistrature. Entretien.

Basta ! : La loi de prolongation de l’état d’urgence sanitaire telle qu’elle a finalement été adoptée le 11 mai semble-t-elle plutôt moins dangereuse pour les libertés que le projet initial ?

Sarah Massoud [1] : Le texte final est moins rude en termes d’atteintes aux libertés individuelles que le projet de loi initial. Mais il y a quand même dans la loi finale prorogeant l’état d’urgence sanitaire une philosophie qui demeure, et que nous contestons, celle du tropisme de l’exception. Le texte a été amendé plutôt dans un sens favorable sur la question du fichier de suivi des malades du Covid, mais nous devons rester très vigilants sur sa mise en œuvre [2].

Concernant l’isolement et la quarantaine, qui existaient déjà dans la loi instaurant l’état d’urgence sanitaire  [3], ces mesures prennent une ampleur différente et accrue dans le cadre du déconfinement. Ce sont des mesures privatives de liberté, comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel dans sa décision du 11 mai sur la loi de prorogation de l’état d’urgence [4]. En tant que telles, elles sont accompagnées d’un contrôle du juge des libertés et de la détention [JLD], sur lequel nous sommes tout à fait d’accord. Qui dit privation de liberté, dit intervention du juge judiciaire. Le texte prévoit une intervention possible du JLD dès 72 heures après la décision de placement en isolement ou en quarantaine. Le JLD devra par la suite intervenir si la mesure est prolongée au-delà de 14 jours.

Les juges des libertés et de la détention savent-ils exactement sur quoi ils vont devoir statuer ? Ont-ils les moyens pour le faire ?

Nous sommes inquiets pour la mise en œuvre de cette nouvelle compétence dans la mesure où le service public de la justice est asphyxié depuis des lustres et fonctionne dans des conditions dégradées. Pour l’instant [5], il n’existe aucune information sur comment vont être mises en œuvre ces dispositions, avec quels moyens supplémentaires ou pas, sachant que la reprise d’activité des juridictions est déjà très ardue. La période de confinement a conduit à de nombreux reports ou annulations d’audiences que les personnels de justice vont devoir rattraper dans des conditions d’exercice encore limitées. En plus, nous ne savons absolument pas combien de personnes vont être concernées. L’isolement et la quarantaine sont déjà appliquées dans les territoires et départements d’outre-mer, d’ailleurs sans aucun contrôle juridictionnel avant le 11 mai. Dans les Dom-Tom, en quelques semaines seulement, cela a concerné 1500 personnes.

Les décisions de placement en quarantaine ou en isolement seront prononcées par les préfets, sur proposition des agences régionales de santé, sur la base d’un certificat médical qui sera soumis aux autorités judiciaires. Hormis ce certificat médical, nous sommes dans le flou total sur ce qui constituera ces procédures. Si on fait le parallèle avec les soins sans consentement en psychiatrie [où le juge des libertés et de la détention intervient après 12 jours d’hospitalisation sans consentement], une part non-négligeable des mesures d’hospitalisation sont finalement levées par les juges à défaut d’élément suffisant. Avec ces mesures sanitaires, les JLD sont encore dans l’inconnu.

Votre syndicat estimait-il dès le début qu’un état d’urgence était inutile, qu’appliquer le code de la santé publique suffisait ?

Quand nous avons présenté nos premières observations, le 25 mars, nous avions questionné la légitimité de l’instauration d’un tel régime d’exception. Au bout de plusieurs semaines d’état d’urgence sanitaire, nous avons constaté un activisme de la part des autorités administratives ayant prononcé pléthore d’arrêtés préfectoraux, d’arrêtés municipaux portant atteintes aux libertés individuelles, aux contenus souvent disproportionnés et déconnectés de l’objectif sanitaire. Ce productivisme normatif non justifié a confirmé nos craintes initiales. D’où notre opposition à la prorogation de cette « légalité de crise ». Nous estimons que les dispositions du droit commun, dans le Code de la santé publique et dans d’autres textes, suffisent pour organiser la réponse à la crise sanitaire, y compris le déconfinement. Notre principale crainte aujourd’hui, c’est de voir une contamination du droit commun par ces dispositions d’exception. Nous en avons amèrement fait l’expérience par le passé. Le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits humains l’ont aussi dit [6].

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C’est le parallèle que vous voyez avec l’état d’urgence anti-terroriste de 2015 ?

Complètement. Avec la loi Silt [loi du 30 octobre 2017 « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme »], le droit commun a été complètement contaminé par les dispositions de l’état d’urgence « antiterroriste ». L’adoption de cette loi Silt a des conséquences énormes sur le terrain des libertés individuelles. Prenons l’exemple des périmètres de protection. Ce sont des zones aux abords et à l’intérieur desquelles sont autorisés des contrôles de police, parce qu’il y aurait un risque de commission d’infraction en lien avec le terrorisme. Nous avons pourtant constaté que ces contrôles ont en fait été pratiqués dans le cadre de mobilisations sociales, que ce soit les manifestations du 1er mai, des Gilets jaunes ou sur le climat. Ces périmètres de protection et ces contrôles de police ont été utilisés pour réprimer des contestations sociales en dehors de tout objectif à visée terroriste. La conséquence est désastreuse en termes d’atteintes aux libertés fondamentales, telle celle de manifester, garantie par la constitution.

Cette loi Silt est censée être réexaminée au 31 décembre 2020. Nous craignons qu’elle soit encore renforcée à cette occasion. Il faut bien avoir conscience que les réformes qui se succèdent depuis près de vingt ans font primer la notion d’ordre public sur celle des libertés individuelles. Les pouvoirs publics ont pour dogme la sécurité, quitte à déployer des discours fondés sur la peur. La figure du danger était celle du terroriste, aujourd’hui, cela va être celle du malade testé positivement. Dans quelques mois, la figure à contrôler et à pister, ce sera peut-être le malade du Covid asymptomatique. Il y a toujours une cible qui permet aux pouvoirs publics, sous couvert d’une potentielle dangerosité, de mettre à l’œuvre des dispositions qui sont très attentatoires aux libertés publiques. Et le risque, déjà rampant, est celui de l’accoutumance aux législations du pire.

Il y a quand même une résistance de différents collectifs et associations, notamment du Syndicat de la magistrature…

Mais sommes-nous entendus ? Nos positions centrées sur la défense des droits fondamentaux sont trop peu prises en compte dans le travail législatif. D’ailleurs, le contrôle parlementaire sur ces lois d’exceptions est totalement asséché. Il est encore plus faible aujourd’hui que dans le cadre de l’état d’urgence antiterroriste. Aucune évaluation n’est prévue. Il existe seulement deux missions d’informations, au Sénat et à l’Assemblée nationale. Elles ne disposent pas de toutes les informations leur permettant d’évaluer effectivement quelles sont les conséquences de l’état d’urgence sanitaire, notamment en termes d’atteintes aux libertés. C’est parce que cette évaluation institutionnelle est inexistante que nous avons mis en place un réseau de veille, contraint de pallier une carence dramatique de nos institutions [voir à ce sujet notre article En prolongeant l’état d’urgence, le pouvoir privilégie une politique disciplinaire au nom de la prévention sanitaire].

Au sein de ce réseau de veille, vous contestez en particulier le délit de non-respect du confinement ?

Nous contestons ce délit à tous égards. Nous considérons déjà que la répression est vaine pour faire respecter les règles instituées par l’état d’urgence sanitaire, surtout dans un contexte aussi particulier que celui de l’épidémie actuelle. Par ailleurs, le fait d’encourir une peine d’emprisonnement parce qu’on est pas en capacité de fournir une attestation, parce qu’on a oublié l’attestation ou parce qu’on est sorti de chez soi peut-être pas pour le bon motif, nous semble totalement disproportionné [7]. Nous contestons la construction juridique de ce délit. C’est un ovni juridique. La Cour de cassation a d’ailleurs transmis le 13 mai au Conseil constitutionnel des questions prioritaires de constitutionnalité concernant ce délit, au motif qu’il pouvait porter atteinte au principe de la légalité des délits et des peines, et à la présomption d’innocence.

Rappelons que plus de 15 millions de contrôle ont été effectués pendant le confinement, ils ont donné lieu à plus d’un million de verbalisations. Ce délit a aussi révélé des inégalités sociales déjà constatées par ailleurs. La Seine-Saint-Denis a été l’objet de bien plus de contrôles que d’autres territoires. Cela a touché des personnes qui, économiquement, sociologiquement, n’étaient peut-être pas en mesure de respecter le confinement aussi bien que d’autres catégories de la population. Ce délit a en plus été aggravé dans le cadre de la loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire, car la liste des personnes habilitées à verbaliser a été étendue. Ce n’est pas pour mettre en cause les forces de l’ordre, elles peuvent aussi être en difficulté car toutes ne sont pas formées à ce type de contrôle. C’est difficile de savoir ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas. Il y a beaucoup de textes qui sortent régulièrement, et la communication gouvernementale est très erratique. Comment peut-on respecter une règle quand la règle est si imprécise et fluctuante ? De surcroît, aujourd’hui, les règles ne sont pas les mêmes selon les régions. Le fait que cet état d’urgence sanitaire s’accompagne d’une nouvelle police sanitaire nous inquiète énormément.

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Vous pointez aussi le risque de voir l’exception se généraliser dans la manière même dont fonctionne la justice ?

Ce sont des dangers que les citoyens ne perçoivent pas forcément. En matière de procédures civile ou pénale, ce sont par exemple des mesures dérogatoires, qui se justifient aujourd’hui, en période exceptionnelle : des audiences en visioconférence, une multiplication des procédures écrites. Nous le comprenons tant que c’est transitoire, en réponse à l’urgence sanitaire et à la nécessité des gestes barrière. Mais nous sommes très inquiets de voir ces modalités dérogatoires d’activité juridictionnelle contaminer nos fonctionnements habituels. Plus on pratique ces modes dégradés, plus on risque de s’y habituer. Plus on s’y habitue, plus leur validation postérieure est facile à mener pour les pouvoirs publics.

Par exemple, nous nous attendons à ce que nombre de collègues nous opposent que la visioconférence, ce n’est pas si mal que ça, et qu’au final, au nom de la rentabilité, et face à une chancellerie sourdes à nos appels à l’aide, une justice déshumanisée s’impose. Il faut toujours garder à l’esprit, et cela a été prouvé par le passé, que les régimes d’exception servent de laboratoires pour la pérennisation des dispositions dérogatoires. Qui dit dérogatoire dit attentatoire aux libertés individuelles.

Recueilli par Rachel Knaebel

Photo de une : © Anne Paq

À relire :
En prolongeant l’état d’urgence, le pouvoir privilégie une politique disciplinaire au nom de la prévention sanitaire

Face à la crise, le mouvement social choisit l'unité pour faire entendre sa voix

Une vingtaine d’organisations syndicales, environnementales et altermondialistes, dont la CGT, la FSU, Greenpeace et Attac, ont planché ensemble sur un « plan de sortie de crise » comprenant 34 propositions.

Une de plus, diront les grincheux. Une première, affirment les premiers concernés. De loin, l’initiative de ce « Plan de sortie de crise », dévoilé ce matin par un collectif d’ONG et de syndicats, ressemble à un énième appel, qui viendrait garnir la longue liste des textes, tribunes et pétitions qui s’accumulent depuis le début de la crise du coronavirus. Pourtant, la démarche est loin d’être anodine, s’en défendent les auteurs : « Qu’autant d’organisations, avec des cultures et des histoires politiques aussi différentes, parviennent à se mettre d’accord et acceptent de porter publiquement, ensemble, des mesures fortes et structurantes, ce n’est pas rien. Cela représente un front très large, avec une forte légitimité, analyse Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. Dans l’histoire des mouvements sociaux, c’est même plutôt inédit » .

Au total, 20 organisations se sont associées pour l’occasion, un rassemblement qui mêle notamment des syndicalistes (CGT, Solidaires, Unef, Confédération Paysanne) et des mouvements écolos (Greenpeace, Amis de la Terre, Alternatiba, 350.org). Une façon d’incarner directement le message du collectif : « Pas d’écologie sans social, et vice-versa, résume Benoit Teste, secrétaire national de la FSU (première fédération syndicale dans l’enseignement). Démontrer qu’il n’y a pas – ou qu’il n’y a plus – de contradiction entre le social et l’écologie, c’est l’objectif même de ce rassemblement ».

« Cette fois, on sort du ’’y’a qu’à, faut qu’on’’ »

Face à l’inflation des grands manifestes incantatoires, le plan a surtout pour mérite d’entrer « dans le dur », en listant 34 mesures précises, détaillées et chiffrées. « L’enjeu, c’était d’être très concret, afin d’étayer des idées qu’on a tendance à n’aborder que de manière théorique, et parfois même avec un ton surplombant ou moralisant, poursuit Benoit Teste. Cette fois, on sort du ’’y’a qu’à, faut qu’on’’. » Sur le fond, rien de bien nouveau sous le ciel de la littérature militante : on retrouve dans la boîte à outils les principales antiennes, déclinées autour des grands thèmes de la sécurité sanitaire, de la crise sociale, de la politique fiscale et de la transition écologique. À la revendication, plus conjoncturelle, de la gratuité des masques, de l’accès aux tests et de la création de 5000 emplois dans les hôpitaux publics, se mêlent des combats plus classiques pour « le renforcement des droits des travailleurs », « la réduction et la partage du temps de travail », « l’accès et le droit au logement de qualité », ou bien « l’arrêt des soutiens publics aux acteurs polluants ». Brièvement évoquées dans la mesure 5 demandant la « levée de l’État d’urgence sanitaire », les questions de violences policières et de liberté publique auraient peut-être pu mériter un peu plus d’attention.

Intitulée « ’’L’argent magique’’ existe : il suffit d’aller le chercher au bon endroit » – référence ironique à la formule consacrée par Macron – la partie sur les moyens de financement constitue probablement l’une des avancées majeures, actant des mesures importantes telles que le principe d’une dette perpétuelle à taux nul, la restauration de l’ISF ou la taxe sur les transactions financières. Et démêlant, parfois, des nœuds importants dans le dialogue entre certains des signataires : « L’idée d’un financement direct des États par la BCE, nécessaire pour sortir du diktat des marchés, n’avait jamais été formulée de cette façon, par autant d’acteurs en même temps, illustre Aurélie Trouvé. C’est ce genre d’idées qu’on veut contribuer à pousser dans le débat public. »

« C’est la première fois qu’on va aussi loin »

L’originalité ne tient pas tant à la nature des mesures proposées qu’à l’élargissement du spectre des organisations qui les soutiennent, ensemble. « Sur la régulation des entreprises ou sur la conversion écologique, c’est en effet la première fois qu’on va aussi loin », confirme Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France. Symboliquement, le nucléaire en est un très bon exemple : « Aucun investissement public ou garanti par l’État ne doit soutenir le secteur des énergies fossiles ni le développement de nouveaux projets nucléaires », établit ainsi le texte, que signe la CGT. Sur cet épineux sujet, « il n’y a pas eu de blocage, assure Julliard. Au fil des échanges, nous nous rendons compte qu’il n’y a pas tant de désaccords qu’on l’imagine. La CGT est soucieuse des 200 000 emplois liés à cette industrie en France, mais elle n’est pas une défenseuse forcenée de cette énergie par principe. C’est aussi tout l’intérêt d’une telle démarche : avec le temps, le dialogue construit de la confiance ».

Ce plan se présente comme une sorte de deuxième acte après la tribune commune publiée au début de la crise du coronavirus, intitulée « Plus jamais ça ». Les racines de cette dynamique remontent cependant plus loin dans le temps. Le mouvement des Gilets jaunes a probablement créé un terreau propice, en imposant son slogan « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Les premières graines ont été véritablement plantées au contre-G7 d’Hendaye, l’été dernier. « Ce fut la toute première fois que je rencontrais Philippe Martinez, raconte Jean-François Julliard. Nous n’avions jamais échangé auparavant. »

« Il n’y aura pas de gauche et d’écologie au pouvoir sans mouvements sociaux pour faire avancer la bataille culturelle »

Un petit noyau, articulé autour d’Attac, Greenpeace et la CGT, se forme, qui débouche sur un premier « appel pour la justice sociale et le climat », publié en janvier, juste avant le Forum de Davos, auquel se joignent cinq autres organisations, parmi lesquelles Oxfam, le syndicat Solidaires ou la Confédération paysanne. Depuis, la base s’est encore élargie, au point de ne pouvoir soutenir toutes les velléités de ralliement. En l’état actuel, on pourra toutefois regretter l’absence de mouvements de terrain, aux formes moins instituées, tels que le Collectif Inter-urgences, incontournable dans les hôpitaux, ou le comité Adama. La porte est loin d’être fermée, au contraire : « Le plan n’est pas figé, il est évolutif. Ce travail a vocation à s’inscrire dans le temps, et à générer des débats locaux », répond Aurélie Trouvé.

Reste l’épineuse question des partis politiques. Mercredi 20 mai, une grande réunion virtuelle s’est tenue avec les directions d’une dizaine de formations représentant un éventail plutôt exhaustif de la gauche, du Parti socialiste jusqu’au NPA, avec la France insoumise et EELV. Un dialogue qui n’augure pas, pour autant, d’une dynamique commune : « Nous ne serons pas le lieu de recomposition politique, si tant est que celle-ci puisse exister », assure Aurélie Trouvé. Une erreur qui se révélerait même contreproductive, à l’en croire : « Nous avons vocation à verser ces idées au débat, et à les faire infuser. Mais il n’y aura pas de gauche et d’écologie au pouvoir sans mouvements sociaux qui pèsent pour faire avancer la bataille culturelle. »

Barnabé Binctin

Photo : © Jean de Peña

- Pour consulter ou télécharger « le plan de sortie de crise »

Déconfinons nos médias

Le « monde d’après » à Basta !, il y a bien longtemps qu’on l’envisage, le questionne et le travaille. Tel un accélérateur de particules, la crise du Covid-19 fait émerger des inquiétudes certes, mais aussi, et surtout, des idées, des réflexions et des pistes que l’on va développer et renforcer. État des lieux de nos désirs, de nos engagements et de nos projets.

Chacun sort un peu hagard de cette période de confinement. Inquiet pour la suite des événements. Plein d’interrogations sur le « monde d’après », comme on l’appelle désormais. Plein de colère ou d’indignations. La tête remplie de faits, d’analyses, de commentaires, du flux incessant des petites phrases cyniques, des préjugés, ou des affirmations péremptoires des « toutologues » qui squattent les ondes ou les plateaux télé.

À Basta !, ce que nous venons de vivre, ce que nous vivons actuellement, nous conforte dans nos choix éditoriaux. Permettre au plus grand nombre d’appréhender les enjeux collectifs auxquels nous faisons face, décrypter, relier, tenter de prendre de la hauteur, participer à esquisser des réponses adaptées, est indispensable. Pour la première fois, certains citoyens, certains responsables politiques s’intéressent de près et s’informent sur des thématiques que nous traitons au quotidien, depuis longtemps : santé et environnement, alimentation et systèmes agricoles, surveillance, fractures sociales, santé au travail,... Depuis le début de la crise du Covid, nos articles sont très lus et nous recevons beaucoup d’encouragements. Nous vous en remercions.

Dans cette période, le besoin d’une information rigoureuse, originale, sourcée, vérifiée, indépendante des pouvoirs politiques et économiques, est plus que jamais nécessaire. Au-delà de notre travail quotidien pour faire vivre un média, nous voulons aussi contribuer à renforcer le secteur de la presse indépendante – ses modèles économiques, ses conditions de travail, sa visibilité –, à construire un écosystème solide. Nous ne voulons pas que ce secteur de la presse soit confiné dans les marges de notre société.

Maison des médias libre, réseau européen pour enquêter sur les multinationales, investigations sur l’écologie et le climat...

C’est ce qui nous pousse depuis plus de 10 ans, à développer des partenariats, pour proposer sur notre site des articles produits par d’autres médias indépendants, que nous avons envie de vous faire connaître. Nous animons aussi depuis quatre ans le portail des médias libres, qui assure une revue de presse quotidienne d’une centaine de médias indépendants francophones et d’une vingtaine de sources anglophones.

Travailler avec d’autres est essentiel. C’est pourquoi nous avons été à l’initiative d’un réseau européen d’Observatoires des multinationales, qui joue un rôle de veille et publie des enquêtes transnationales sur les impacts sociaux et environnementaux des grandes entreprises européennes. Nous participons aussi à la construction de réseaux européens et internationaux d’investigation sur les questions de santé. Nous avons créé avec plusieurs rédactions françaises le Jiec, un groupe de « journalistes d’investigation sur l’écologie et le climat ». Nous avons initié avec l’hebdomadaire Politis «  » un partenariat rapproché, avec notamment l’édition de hors-séries communs.

Nous avons été à l’initiative du projet de Maison des médias libres, qui devrait voir le jour à Paris : un lieu emblématique pour la liberté de la presse, espace de travail pour plusieurs dizaines de médias, porteurs de valeurs d’indépendance et de pluralisme, mais surtout lieu de rencontre entre les médias et leurs lecteurs, où chacun pourra venir s’informer, discuter, travailler, se divertir et s’instruire. Un projet pour réinventer la manière de produire et de diffuser de l’information, en impliquant tous les citoyens.

Construire un récit collectif qui puisse être entendu par le plus grand nombre et qui nous fasse rêver

Nous voulons aller encore plus loin. Les défis sociaux, économiques, écologiques, démocratiques, qui se posent actuellement appellent des réponses ambitieuses. Nous travaillons ainsi depuis quelques mois, avec d’autres médias, à mutualiser nos forces, pour consolider nos modèles économiques souvent fragiles, pour faire entendre davantage notre voix, pour inventer d’autres manières de faire du journalisme, au-delà de nos différences de cultures, d’analyses, de parcours personnels et d’histoires collectives.

Nous avons notamment un rôle à jouer dans la structuration d’alternatives crédibles pour « le monde d’après ». Chercher ce qui nous rassemble, sortir des crispations stériles, qui ne sont pas à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Nous faire écho des choix possibles, cerner les désaccords, organiser les débats, contribuer à construire un récit collectif qui puisse être entendu par le plus grand nombre et qui nous fasse rêver. Nous n’avons pas de temps à perdre.

Cette démarche se veut à la fois très ambitieuse et très pragmatique. Elle se fera surtout à la hauteur des moyens que nous pourrons y mettre. Nous vous reparlerons bientôt de toutes ces dynamiques que nous voulons lancer. Cela ne se fera pas sans vous, ni sans votre soutien. On compte sur vous.

Agnès Rousseaux / Photo : © Jean de Peña

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Des associations se mobilisent contre les propos anti-tsiganes d'un maire

Un communiqué anti-tsiganes de la mairie de Voisenon (Seine-et-Marne) s’opposant à l’arrivée de sept caravanes a provoqué l’indignation des associations pour la défense des droits des gens du voyage. Une plainte a été déposée contre le maire.

Le 9 mai, les habitants de la commune de Voisenon découvraient dans leurs boîtes aux lettres un message de leur mairie les avertissant de l’arrivée de personnes issues de la communauté des gens du voyage. « Vigilance gens du voyage », « Ensemble défendons Voisenon ! », lit-on sur cette missive. Fortement opposé à l’arrivée de « ces personnes », le maire a dégainé tout un arsenal, déployant arrêtés municipaux et forces de l’ordre, pour empêcher le stationnement des sept caravanes. Des mesures jugées répressives et discriminatoires – dont le maire s’est par ailleurs vanté sur les réseaux sociaux avant de retirer ses publications – qui n’ont pas échappé aux internautes et aux associations.

Deux jours après l’édition et la distribution du communiqué, l’Association nationale des gens du voyage citoyens et France liberté voyage – les deux principales associations pour la défense des droits des gens du voyage – décident de porter plainte contre le maire pour incitation à la haine. « Les propos clivants tenus par le maire de Voisenon font écho à une libération des discours de haine que nous constatons depuis plusieurs mois », estime l’association SOS Racisme en publiant une demande d’excuses publiques. La Ligue des droits de l’homme réfléchit quant à elle à un recours juridique. Suite aux nombreuses réactions, le maire s’est fendu d’un message « d’excuses » dans lequel il se défend de tous propos xénophobes, prétextant un manque de structures et de dispositifs d’accueil pour les voyageurs. Des explications peu convaincantes qui n’ont pas suffi à apaiser les tensions.

Faisant preuve d’un antitsiganisme à peine camouflé, les propos du maire de Voisenon sont malheureusement loin de faire exception. Partout en France, les gens du voyage se confrontent régulièrement à l’hostilité des collectivités et des élus locaux, qui tardent, ou parfois refusent, à mettre en place les structures d’accueils nécessaires, même en période de crise sanitaire.

« Dans une aire d’accueil de l’Hérault, un seul point d’eau est disponible pour près de 100 personnes »

Pendant le confinement, les conditions de vie sur les aires d’accueil, pour certaines délabrées et insalubres, ont parfois lourdement pesé. William Acker est juriste, et travaille sur les questions d’accueil et de justice environnementale pour les gens du voyage. Il rapporte les difficultés quotidiennes rencontrées par les confinés des aires d’accueil : « Ils se sont retrouvés confinés sur la même aire, et devaient partager un nombre limité de sanitaires. L’accès à l’eau est l’une des principales problématiques. Dans une aire d’accueil de l’Hérault, un seul point d’eau est disponible pour près de 100 personnes. Et on ne compte pas plus de 3 robinets pour 75 personnes dans une aire de la Seine-Maritime. » Dans certaines aires, l’impossibilité de maintenir la distanciation sociale a parfois eu de lourdes conséquences. À Pressac (Vienne), plus de trente cas de Covid ont été déclarés dans la communauté.

Aux conditions sanitaires parfois difficiles s’ajoutent l’impossibilité de circuler et la perte de revenus. Principalement marchands, forains, artisans, et travailleurs indépendants, certains confinés des aires d’accueils doivent choisir entre l’endettement ou l’expulsion. Malgré les réclamations des associations, aucune gratuité ou exonération des charges n’a été mise en place pour les voyageurs confinés sur les aires. Face au silence et à l’inaction du gouvernement, les voyageurs sont bien souvent livrés à eux-mêmes, et doivent trouver le moyen de survivre sans revenu et sans aides sociales. « Il y a certaines aires où personne n’est venu les voir. Parfois ce sont les associations qui ont fait le relais. En outre, ce que l’État n’a pas fait, ce sont les associations qui s’en sont chargées. », témoigne William Acker.

Si les conditions d’accueil ne sont pas les mêmes partout en France – certaines collectivités se montrant plus enclines que d’autres à mettre en place les structures nécessaires – l’antitsiganisme est toujours bien présent. Et avec lui, un ensemble de politiques d’hostilité visant à discriminer et exclure cette partie de la population française. Le 15 mai, l’association La Voix des Rroms publiait une tribune dans le Bondy Blog afin de dénoncer les conditions de vie des gens du voyage pendant le confinement, et la propagation des discriminations et actes de haine à leur encontre.

Solani Bourébi

Comment l'industrie du plastique tente de réhabiliter le tout-jetable avec la pandémie

Les industriels du plastique repassent à l’offensive contre l’interdiction de leurs produits jetables, comme les sacs. Le plastique serait plus efficace contre le coronavirus, prétendent ses fabricants sur la foi de leurs propres rapports, démentis par des études scientifiques indépendantes. Face à ce lobbying, l’Union européenne tient bon... pour l’instant.

Le plastique jetable revient en force. Les ventes de masques en polypropylène, de gants, de flacons de gel hydroalcoolique, et la pratique du suremballage des aliments dans les supermarchés, sont « boostées » par l’épidémie. Autant de déchets supplémentaires qui, quand ils ne jonchent pas les trottoirs ou les décharges, sont difficilement recyclables. « Le recours au jetable, dans l’urgence du début de la crise sanitaire, semble se transformer en une nouvelle normalité, sans que la question des alternatives possibles soit posée », s’inquiète l’association Zéro Waste France, qui milite pour une réduction drastique des déchets [1].

Les masques chirurgicaux à usage unique, qui ne peuvent être portés que quatre heures sous peine de perdre leur efficacité, sont composés essentiellement de polypropylène, de polystyrène, polycarbonate, polyéthylène et polyester : toutes des matières dérivées du pétrole. Pour des raisons d’hygiène, ils sont parfois emballés dans des barquettes de polystyrène et recouverts d’un film plastique... Depuis plusieurs semaines, des masques usagés recouvrent les plages de Hong-Kong [2] et jonchent depuis quelques jours les rues de l’hexagone. Au point de susciter l’indignation des éboueurs contraints de ramasser ce matériel qui peut être souillé par le virus.

« On en parle de ceux qui jettent leur masque et mouchoir par terre ? Aucun respect, nous sommes éboueurs, mais nous avons une famille, ce n’est pas compliqué de jeter ça dans une corbeille de rue. » ont interpellé les éboueurs de Paris sur leur compte twitter début mai.

Le ministère du Travail encourage l’usage unique et le plastique

Côté entreprises, le recours aux lingettes jetables pour nettoyer les locaux de bureaux est encouragé, de même que la fourniture de bouteilles d’eau aux salariés en remplacement des points d’eau potable. Les recommandations en la matière émanent du ministère du Travail qui a élaboré des fiches conseils face au Covid-19 sur les lieux de travail. « Pendant la pandémie, suspendez de préférence l’utilisation des fontaines à eau au profit d’une distribution de bouteilles d’eau individuelle », conseille ainsi le ministère, qui suggère aussi aux employeurs d’inviter « chacun à venir avec sa gourde ».

La fiche "vestiaires, locaux sociaux et locaux fumeurs" du ministère du Travail recommande par exemple de suspendre l’utilisation des fontaines à eau et de distribuer des bouteilles.

Le ministère encourage les protections à usage unique, la plastification des documents papier et conseille la pose de parois en plastique entre les postes, pour les centres d’appel notamment. Ces parois en plexiglas sont fabriquées avec du méthacrylate. Ce matériau plastique transparent, flexible et résistant est issu du propylène, qui provient du pétrole raffiné. Comme toute matière plastique, la conception du méthacrylate implique différents additifs chimiques tels que les retardateurs de flamme ou les filtres solaires agissant comme des perturbateurs endocriniens [3].

De fausses vertus d’agent « barrière » sont attribuées au plastique

Ces recommandations du gouvernement français ne prennent pas en compte la persistance du Covid sur la matière plastique. Au moins trois études publiées respectivement dans The journal of hospital infection en février 2020, The New England Journal of Medicine en mars et The Lancet en avril, s’accordent pour dire que le Covid-19 est stable sur les surfaces en plastique jusqu’à trois, voire neuf jours. Le virus serait moins persistant sur les matières en carton ou en cuivre.

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La publication de ces études a dérangé l’industrie du plastique. En réaction, cette dernière a orchestré une campagne médiatique pour « détourner l’attention de la longévité du Covid-19 sur le plastique », comme l’explique Greenpeace USA dans un rapport publié fin mars. La Plastics Industry Association, premier lobby du secteur, se targue de fabriquer des produits qui « peuvent littéralement faire la différence entre la vie et la mort ». Elle vante les « recherches » antérieures qui prétendent prouver que les plastiques sont plus sûrs que les matériaux réutilisables, sans préciser que ces recherches ont été financées par l’industrie du plastique et des sociétés de raffinage pétrochimique [4], et soutient le besoin de davantage de plastiques à usage unique pour lutter contre la pandémie.

Désinformation sur le sac en tissu réutilisable

Les industriels mènent donc campagne contre les interdictions qui frappent les sacs plastique, avec le slogan « Bag the Ban ». Les sacs en tissu réutilisables sont accusés de propager le virus, mettant en danger le public et les travailleurs dans les enseignes, sans préciser que ces sacs peuvent être désinfectés par simple lavage. Le 18 mars, le président de la Plastics Industry Association écrit au secrétaire américain à la Santé, Alex Azar, et le somme de choisir son camp. « Étude après étude, il a été démontré que les sacs réutilisables pouvaient transporter virus et bactéries », martèle-t-il, affirmant que « les plastiques à usage unique constituent bien souvent le choix le plus sûr ».

Le président de la Plastics Industry Association appelle le secrétaire d’État américain à la Santé, le 18 mars, à « faire une déclaration publique sur les avantages en matière de santé et de sécurité des plastiques à usage unique », à « s’élever contre leur interdiction » et à calmer « l’empressement des écologistes et des élus à interdire ces produits, car ils mettent en danger les consommateurs et les travailleurs ».

Alors que de nombreux États, et municipalités américaines, ont récemment promulgué des législations réglementant, interdisant ou décourageant la vente ou la distribution de sacs en plastique, certains d’entre eux ont fait machine arrière ces dernières semaines [5]. Le 21 mars, le gouverneur (Républicain) du New Hampshire, bannit provisoirement le sac en tissu, jugeant qu’il constitue « un risque potentiel [de contamination] pour les emballeurs, les commerçants et les clients » [6]. Idem en Californie, pourtant pionnière en la matière. À San Francisco, il est désormais interdit « d’apporter en magasin [ses] propres sacs, tasses ou autres contenants réutilisables ». Dans l’État du Maine, l’interdiction des sacs en plastique qui devait entrer en vigueur en avril est reportée à janvier 2021. Les gouverneurs du Massachusetts et de l’Illinois ont interdit ou découragé l’utilisation de sacs à provisions réutilisables. « Les sacs plastiques à usage unique constituent la méthode la plus efficace et la plus hygiénique pour transporter de la nourriture et d’autres denrées périssables », explique même la Massachusetts Food Association, qui rassemble l’industrie agro-alimentaire. Des villes comme Bellingham, dans l’État de Washington, ou Albuquerque, au Nouveau-Mexique, ont annoncé un moratoire sur l’interdiction des sacs en plastique.

Offensive du lobby plastique en Europe

Le puissant lobby des transformateurs européens de plastique, l’European Plastics Converters (EuPC) qui représente à Bruxelles les intérêts de plus de 50 000 entreprises de la plasturgie, a également tenté d’obtenir le report de l’interdiction d’ici juillet 2021 de certains plastiques à usage unique (couverts, assiettes, pailles, cotons-tiges, touillettes à café, tiges à ballons) votée par le Parlement européen, et de lever toutes les interdictions déjà à l’œuvre. En France, la mesure d’interdiction est effective depuis le 1er janvier 2020 pour les cotons-tiges, les gobelets et les assiettes. Dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne, le 8 avril, l’EuPC affirme que « tous les matériaux ne sont pas les mêmes face au coronavirus. Le plastique à usage unique est un matériau de choix pour assurer l’hygiène, la sécurité ainsi que la préservation contre la contamination ».

« Nous sommes et nous serons dans un monde complètement différent où l’hygiène et la santé des consommateurs seront la priorité numéro un pour nous tous. (...) Le dénigrement des plastiques suivi par de nombreux politiciens se retourne maintenant contre nous. » Extrait de la lettre de l’EuPC à la Commission européenne

Pour l’heure, l’Europe tient bon. La Commission a opposé au courrier de l’EuPC une fin de non recevoir, réaffirmant que les dates d’application des interdictions de produits plastiques devaient être respectées. Dans un contexte où l’activité de gestion des déchets est elle-même perturbée, il est d’autant plus important de continuer les efforts pour réduire les déchets, ajoute la Commission. « Face à la tentation d’utiliser toujours plus de plastique pour emballer des produits dans certains de nos magasins, il est nécessaire de rappeler que NON, le plastique n’est pas une matière barrière contre le Covid-19. Au contraire » a écrit, de son côté, la secrétaire d’État à la Transition écologique Brune Poirson, fin avril. La lutte contre le suremballage plastique d’ici 2022 sera bien mise en œuvre en France, a-t-elle assuré.

Laver ou stériliser plutôt que jeter

« Le vrac ne présente pas plus de risque que le pré-emballé », insiste de son côté le Réseau Vrac en France qui a mis à jour ses préconisations d’hygiène face au Covid. « Faut-il rappeler, qu’en général, une surface peut être rendue propre sans qu’il soit nécessaire de passer par de l’usage unique », insiste l’association Zéro Waste France. Cette dernière réaffirme le rôle crucial du lavage des mains, des sanitaires et des surfaces de contacts, qui doit prendre le pas sur l’achat de produits jetables.

Les masques chirurgicaux pourraient aussi être réutilisés. Plusieurs expérimentations sont menées pour réemployer ces masques en polypropylène utilisés généralement quelques heures avant d’être jetés. C’est le cas en France, avec un consortium piloté notamment par le Centre national de la recherche scientifique. Depuis début avril sont testés des lavages à plus de 60°C, des passages en autoclave à 121°C, des irradiations ou encore des expositions à l’oxyde d’éthylène.

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Aux États-Unis, des chercheurs de l’université du Massachusetts ont conclu dès fin mars qu’un masque N95 stérilisé (équivalent du masque FFP2 en Europe) était aussi protecteur qu’un neuf. Cette annonce a conduit Boston, la capitale de l’État du Massachusetts, à commander une machine pouvant stériliser 80 000 masques par jour. Ces masques peuvent ainsi être portés et décontaminés jusqu’à vingt fois. Autre piste à suivre : une firme française spécialisée dans la fabrication de matériaux de construction en chanvre propose un masque de protection bio, en fibres végétales cultivées en France 100 % compostables, référencé par la Direction générale des entreprises.

Contrer le boom de la production de plastique

Pour l’heure, environ 40 % du plastique fabriqué dans le monde est destiné à des emballages à usage unique. Comment évoluera la demande dans les prochains mois ? Mi-mars, la Chine a annoncé une interdiction de l’utilisation de tout plastique à usage unique pour la consommation. Cette interdiction devrait réduire la demande des fabricants d’environ 4,5 millions de tonnes de plastique par an. L’interdiction de l’Union européenne sur plusieurs produits en plastique à usage unique dans ses 27 pays membres devrait entrer en vigueur en 2021, tout comme une interdiction similaire au Canada. En Afrique, 34 pays imposent déjà certaines restrictions sur les plastiques à usage unique.

Alors qu’aux États-Unis, la demande de plastique tournait autour de 80 kilogrammes par personne et par an en 2015, la demande par personne en Inde était de 9 kilogrammes. Tout l’enjeu pour l’industrie du plastique est d’augmenter le nombre de produits emballés dans des pays où son utilisation est encore peu répandue. « L’industrie du plastique mène une sale guerre qui menace de mettre en danger notre santé et d’entraver les politiques publiques », estime Greenpeace USA mais « nous ne leur permettrons pas de réussir ». Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement publié en 2019, la pollution plastique constitue l’une des principales menaces environnementales de la planète.

Sophie Chapelle

Photo de Une : l’ONG Oceans Asia étale les masques trouvés après seulement cinq minutes passées sur une plage, le 26 avril 2020. Source

Après huit mois de grève et deux de confinement, les travailleuses en lutte de l'hôtel Ibis ne lâchent rien

Elles sont femmes de chambre et ont fait grève pendant de longs mois pour un travail justement payé et mettre fin aux discriminations. Le confinement a suspendu le mouvement, sans y mettre fin. Retour sur la lutte de ces femmes employées par un sous-traitant du groupe Accor et bien décidées à obtenir l’égalité.

Elles faisaient grève depuis le 17 juillet 2019. Huit mois plus tard exactement, le 17 mars 2020, la France entrait en confinement. Les vingt grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles, dans le 17ème arrondissement de Paris, se sont retrouvées contraintes de suspendre leur mouvement. La crise sanitaire a mis la grève entre parenthèses. La lutte, elle, n’a pas cessé.

Embauchées par la société de sous-traitance SAS-STN, elles sont femmes de chambre ou gouvernantes, métiers qui constituent le cœur d’activité de l’hôtellerie : gérer, nettoyer et préparer les chambres qui accueilleront les clients. Avec elles, un seul homme, Aboubacar, qui a en charge le nettoyage des parties communes de l’hôtel. Pendant huit mois de grève, de rassemblements, de manifestations, de fêtes de soutien, de meetings, leur vie quotidienne, leurs relations entre collègues ont été bouleversées. Six jours sur sept sur le piquet, devant l’hôtel, à interpeller les clients et chanter des slogans. Et du jour au lendemain, pour cause d’épidémie, le retour à la maison. Elles sentaient pourtant qu’elles étaient prêtes à gagner, que le groupe hôtelier était sur le point de craquer.

Mariama et Sandra, femmes de chambre. © Louise Rocabert.

Les grévistes, soutenues par le syndicat CGT-HPE (pour "hôtels de prestige"), dont elles sont membres, ont pour revendication principale leur intégration à l’hôtel Ibis, afin que leurs conditions de travail soient déterminées par les conventions collectives de l’hôtellerie. Parmi toutes les améliorations matérielles qu’entraînerait ce changement d’employeur, il y aurait une meilleure prise en charge des maladies professionnelles, courantes dans leur métier, et des conventions d’avancement dans leur carrière. Surtout, la disparition de la cadence des trois chambres et demi à l’heure qui est au centre des revendications.

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« Je travaille sept heures par jour, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq »

Cette contrainte donne exactement 17 minutes aux travailleuses pour nettoyer et préparer chaque chambre. Pour Tiziri Kandi, animatrice de la CGT-HPE, il est clair que « 17 minutes pour faire une chambre, c’est irréalisable ». Alors, les femmes de chambre font systématiquement des heures supplémentaires, pouvant aller pour certaines d’entre elles jusqu’au double de leurs heures déclarées. Touré, qui travaille sur le site de Batignolles depuis un an et demi, raconte : « Le travail est très dur, ils ne nous respectent pas. Mon contrat est de cinq heures par jour mais j’en travaille sept, et à la fin du mois, je ne suis payée que pour cinq. »

Le métier de femme de chambre est éreintant : pousser le chariot de ménage est rude pour les épaules et les lombaires ; faire la literie en tirant les draps et en levant les matelas cause de nombreuses tendinites aux mains et endolorit les épaules ; laver les miroirs et la salle de bain en étirant les bras génère des douleurs à la nuque. La manipulation de détergents toxiques favorise le développement de maladies chroniques et potentiellement mortelles. À l’instar de nombreux métiers féminisés, les risques d’accidents du travail des femmes de chambre sont sous-évalués et les maladies professionnelles mal reconnues.

Mama, femme de chambre : « Il faut que les gens sachent que sous-traitance, ça veut dire maltraitance ». Valérie, gouvernante : « Il faut qu’on nous respecte, qu’on arrête de nous traiter comme des moins que rien. » © Louise Rocabert.

Pour Rachel, embauchée en 2003, « Le travail de l’hôtellerie, c’est un travail très difficile. » Elle souffre d’une tendinite. « Souvent j’ai mal ! Je me suis fait mal aussi au dos. Ce boulot, ça abîme. Si on était directement embauchées par Accor, je pense que ça irait mieux. Ceux qui travaillent directement avec les hôtels, ils ne font pas 30, même 40 chambres par jour comme nous. » Ces difficultés, toutes les femmes de chambre les connaissent. Depuis une dizaine d’années, un groupe de salariés de STN s’organise sur le site de l’Ibis Batignolles. De nombreux conflits ont éclaté au fil des ans entre la direction et le service de l’hébergement, en particulier autour de la surcharge de travail des femmes de chambre. À chaque changement d’entreprise de sous-traitance qu’elles ont connues, Sin & Stes, Elior, Sogepark puis STN, leur charge de travail s’est alourdie.

Saisine des Prud’hommes pour faire valoir leurs droits

D’abord syndiquées à Force ouvrière, les travailleuses de l’hôtel Ibis de Batignolles rejoignent la CGT Propreté espérant y trouver un plus grand soutien. En vain. En 2019, les salariés de STN apprennent la mutation de 13 de leurs collègues. Leur contrat de travail avec STN inclut une clause de mobilité qui permet à l’employeur de muter les salariés à tout moment. En juin, les salariées rencontrent la CGT-HPE, qui a une longue expérience des conflits dans la sous-traitance, ayant obtenu l’intégration des salariés dans 13 hôtels en France. Une trentaine de salariées se syndiquent alors, et le 17 juillet 2019, la grève démarre.

Mama, femme de chambre. © Louise Rocabert.

Lorsque l’on demande à Sylvie comment la décision a été prise de se lancer dans une grève qu’elles savaient d’avance longue et dure, elle répond : « Si tu ne te lèves pas, personne ne se lèvera pour toi. » Alors que la grève en était à ses débuts, la CGT-HPE a saisi les Prud’hommes pour les 24 grévistes de l’hôtel. La plaidoirie était prévue pour le 16 mars. Avec la crise sanitaire, elle a été repoussée. Aujourd’hui, toutes les audiences sont renvoyées et le calendrier de reprise n’est toujours pas annoncé. Les syndicalistes se préparent. Ils ont profité du confinement pour retravailler les dossiers.

La plaidoirie s’articulera autour de trois motifs : l’exigence de requalification des contrats de travail, le recours par l’hôtel au travail dissimulé, et enfin une organisation du travail considérée comme relevant du marchandage et du prêt illicite de main d’œuvre. « Il est crucial de ne pas réduire leur travail à du simple ménage. Elles livrent une prestation complète effectuée en autonomie, qui nécessite des compétences et engage leur responsabilité », explique Tiziri Kandi, de la CGT-HPE. Aujourd’hui, toutes les femmes de chambre sont classées « agents de service 1A », soit l’échelon le plus bas de la convention collective des entreprises de propreté, et cela alors même que certaines d’entre elles travaillent pour STN depuis plus de 15 ans. Elles revendiquent un changement d’échelon qui leur ferait a minima gagner une hausse de salaire de 60 centimes de l’heure. Ensuite, il s’agit de transformer deux CDD en CDI et de faire passer les temps partiels en temps complets.

Kani, femme de chambre. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois, je n’ai qu’entre 700 et 1000 euros. » © Louise Rocabert

Le recours au terme de « travail dissimulé » se justifie pour Tiziri Kandi par l’obligation des trois chambres et demi à l’heure : personne ne pouvant faire toutes ses chambres en 17 minutes ou moins, cela implique nécessairement la réalisation d’heures supplémentaires de façon quotidienne. « À Ibis, ils nous donnent 30, 40 chambres, 50 chambres à faire par jour et à la fin du mois nous n’avons qu’entre 700 et 1000 euros », explique Kani, femme de chambre.

« Nous devons êtres traitées comme tout le monde », demande Kani. « Comme tout le monde », cela veut dire comme les salarié·e·s internes à l’hôtel Ibis. C’est à cela que renvoie le motif de « marchandage et prêt illicite de main d’œuvre » de la procédure aux Prud’hommes : l’hôtel recourt à la sous-traitance dans le cadre d’un travail quotidien de femme de chambre, pour lequel l’établissement devrait employer les salariées directement.

La sous-traitance, un enjeu de discrimination raciale

Le 6 février dernier, le groupe Accor, premier groupe hôtelier de France, était épinglé par un « testing » commandé par le gouvernement français, aux côtés de six autres entreprises, pour « présomption de discrimination à l’embauche ». La campagne de testing consistait à évaluer la réponse des employeurs à des candidatures en fonction du patronyme (« consonance maghrébine » ou « consonance européenne ») et du lieu d’habitation (quartiers « prioritaires » ou pas) [1]. Accor avait déjà été pointé du doigt par le gouvernement dans un rapport similaire présenté par Myriam El Khomri en 2017 [2].

Dnejeba et Touré, femmes de chambre. © Louise Rocabert

La CGT-HPE fait le lien entre les résultats de ces rapports et l’embauche en sous-traitance des femmes de chambre. Tiziri Kandi explique : « Le groupe Accor sait faire le nettoyage, car il y a des hôtels où cela se fait en interne. Mais il refuse de l’internaliser ici, bien évidemment car cela permet de faire des économies sur le dos des femmes de chambre, mais pas seulement. Car s’il n’y avait que des raisons économiques, ils auraient pu sous-traiter un autre service : le service de restauration ou de réception par exemple. En fait, s’ils choisissent délibérément de sous-traiter ce service-là en priorité, c’est qu’il y a là très majoritairement des travailleuses d’origine africaine, qu’ils estiment plus exploitables. C’est une corrélation d’arguments économiques et de racisme qui motivent ici le recours à la sous traitance. »

Avant le confinement, la CGT-HPE devait déposer un recours pénal contre le groupe hôtelier pour « discrimination raciale systémique » en s’appuyant sur un jugement rendu le 17 décembre dernier en première instance par le tribunal de Paris, dans une affaire de discrimination raciale contre des salariés du BTP. La crise sanitaire a repoussé le recours, mais les syndicalistes assurent qu’ils le déposeront dès que possible.

À cause du système de sous-traitance, impossible de faire reconnaître les heures supplémentaires

Si la sous-traitance permet aux hôtels de réduire les coûts salariaux, pour la CGT-HPE, elle est aussi utilisée pour « détruire la solidarité », explique l’animatrice syndicale Tiziri Kandi, notamment via l’usage de la clause de mobilité, utilisée « de façon discrétionnaire » par le patronat pour déplacer les salariés d’un hôtel à l’autre, dès qu’un salarié dérange. La multiplicité des statuts sur un même site fait aussi que les salariés ont des conditions de travail et des salaires différents, selon qu’ils soient en sous-traitance ou internalisés.

Rachel, femme de chambre : « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser ». © Louise Rocabert

Par exemple, à Batignolles, le prix du ticket restaurant pour les salariés de STN est, à salaire égal, cinq fois plus cher que pour les autres employés de l’hôtel. Et comme ce sont des encadrants d’Ibis qui contrôlent leur travail, mais des personnels du sous-traitant qui les paient, les femmes de chambre n’arrivent pas à faire reconnaître leurs heures supplémentaires. Elles exigent donc la pose d’une pointeuse à l’hôtel. C’est arrivé dans un hôtel voisin où travaillent aussi des employés de STN. « À partir du moment où ils ont mis la pointeuse, nos collègues nous appelaient et nous disaient “Nous avons 1500 euros, nous avons 2000 euros !" » rapporte Rachel.

Si les grévistes visent bien l’intégration au personnel d’Ibis, elles pourraient aussi obtenir, comme ce fut le cas pour les grévistes de l’hôtel du Park Hyatt Vendôme en 2018, une simple harmonisation de leurs conditions de travail avec les salariés internes. Pour la CGT-HPE, c’est Accor qui est avant tout responsable de la situation des femmes de chambre : c’est le groupe hôtelier qui bénéficie dans les faits de leur travail et qui tire vers le bas leurs conditions de travail en mettant en concurrence les entreprises de sous-traitance entre elles.

Aurélia et Mariam avec son fils Aboubacar. © Louise Rocabert

De la grève au chômage partiel

Début février, le syndicat avait eu écho par STN que le groupe hôtelier Accor, qui possède les hôtels Ibis, était prêt à ouvrir des négociations tripartites avec l’entreprise de sous-traitance et les grévistes. La grève aurait pu prendre fin à ce moment-là. Finalement, Accor a refusé de s’engager par écrit sur le montant qu’il était disposé à débloquer. STN a alors estimé que les conditions n’étaient plus réunies pour entamer les négociations. Pour les grévistes, il n’était pas question de s’arrêter.

Pendant les huit mois de grève, remplir la caisse de grève était une des préoccupations principales du conflit. Le but étant d’arriver à ce que chaque gréviste ait de quoi tenir jusqu’au mois suivant. Tout au long du mouvement, les femmes de chambre grévistes ont toutes pu toucher un salaire pour chaque mois de grève. Même si elles restaient moins bien payées que lorsqu’elles travaillaient. Et la grève ne fut pas de tout repos, les grévistes la décrivant autant comme une épreuve que comme une libération.

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Avec la crise sanitaire, les grévistes ont vu les dons de la caisse diminuer. « C’est normal. Si les gens ne donnent pas, ce n’est pas par égoïsme, mais parce qu’ils ne savent pas combien ils vont avoir à la fin du mois en ce moment », estime Tiziri Kandi. Deux jours avant la déclaration du confinement, les grévistes se sont réunies avec les animateurs de la CGT-HPE. Ensemble, elles décident de suspendre leur mouvement. Pour autant, pas question d’abandonner leurs revendications.

Mademou, femme de chambre, et Valérie, gouvernante. © Louise Rocabert

« Le piquet de grève me manque ! »

Durant le confinement, les délégués et animateurs syndicaux de la CGT-HPE se sont battus pour obtenir un paiement à taux plein du chômage partiel, et contre la suppression des congés. Le syndicat a réussi à obtenir le paiement des indemnités à hauteur de 100 % – et non à 84 %, comme le prévoit le dispositif – pour les vingt travailleuses de l’hôtel Ibis qui avaient fait grève pendant huit mois.

Les grévistes, elles, sont restées en lien. Comme Rachel et Sylvie, qui ont hâte de reprendre la lutte. « Le piquet de grève, l’ambiance, voir les gens qui viennent nous soutenir, parler avec eux de notre lutte, tout ça me manque ! », nous dit Rachel. Elle a passé le confinement à la maison avec quatre de ses cinq enfants. Son mari a continué à travailler à la sécurité du centre commercial de Créteil. Sylvie, elle, vit avec son fils de huit ans dans un deux-pièces à Bondy. L’arrêt du travail et du piquet n’ont pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains.

Pour Sylvie, l’arrêt du travail et du piquet de grève à cause du confinement n’a pas fait disparaître ses douleurs aux dos, aux pieds et aux mains. © Louise Rocabert

Pendant le confinement, 75 % des hôtels du groupe Accor ont cessé leur activité [3]. Aujourd’hui, alors que la réouverture des hôtels s’annonce, les chantiers de l’aménagement des conditions de travail pour garantir la sécurité des salariés et celui de la lutte des grévistes de l’hôtel Ibis redeviennent d’actualité. Les grévistes, comme les syndicalistes, craignent que le patronat de l’hôtellerie ne prenne prétexte de la crise sanitaire pour renforcer l’exploitation des salariés. « Accor va bénéficier des 300 milliards que Macron va distribuer, mais les salariés devraient baisser leurs rémunérations ? » demande Tiziri Kandi.

La grève des travailleuses de l’Ibis de Batignolles reprendra très probablement au moment où l’hôtel rouvrira. « Nous serons fortes, la lutte continue et ce n’est pas le coronavirus qui va nous déstabiliser », assure Rachel.

Texte et photos : Louise Rocabert

Photo de une : © Louise Rocabert

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Ecoute des utilisateurs par Apple : un ancien prestataire alerte les autorités européennes

Des centaines de personnes sont chargées d’écouter les conversations d’utilisateurs de Siri, l’assistant vocal d’Apple. C’est ce qu’ont révélé en juillet dernier des médias britanniques et espagnols [1]. « En principe, leur déclenchement [de l’enregistrement et de l’écoute] devait respecter l’une des deux conditions suivantes : soit quelqu’un donnait une commande à Siri, soit la personne dictait un message. Nous entendions pourtant une quantité invraisemblable d’enregistrements qui sortaient de ce périmètre », témoigne sous son vrai nom, en mars 2020, un jeune Français, ancien employé d’un sous-traitant d’Apple en Irlande, Thomas Le Bonniec, auprès du MédiaTV. Thomas Le Bonniec a écouté des dizaines de milliers d’enregistrement de Siri.

Fin août 2019, après les révélations, Apple promet d’améliorer la protection des la vie privée des utilisateurs de Siri [2]. « Rien n’a été fait pour vérifier si Apple a effectivement arrêté le programme » d’écoutes, déplore cependant le lanceur d’alerte Thomas Le Bonniec dans une lettre ouverte adressée ce 20 mai aux autorités européennes de protection des données personnelles (voir la lettre ci-dessous, en anglais). « Je rédige cette déclaration pour vous informer d’une violation massive de la vie privée de millions de citoyens dont j’ai été témoin dans le cadre de mon travail pour Apple, écrit-il. Entre le 13 mai 2019 et le 16 juillet 2019, j’ai été engagé par Globe Technical Services, l’un des sous-traitants d’Apple, à Cork, en Irlande. Dans ce contexte, j’ai été affecté au projet de transcription Siri (appelé "Bulk Data"). Le but de ce projet était d’écouter les enregistrements reçus des appareils Apple en France et de corriger les transcriptions de l’assistant vocal d’Apple. J’ai écouté des centaines d’enregistrements chaque jour, à partir de différents appareils Apple. Ces enregistrements ont souvent été réalisés en dehors de toute activation du Siri. »

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« D’énormes quantités de données personnelles ont été collectées, stockées et analysées par Apple de manière opaque »

En plus, rappelle le lanceur d’alerte, d’autres travailleurs du sous-traitant devaient marquer des mots dans les enregistrements « pour être liés aux données des utilisateurs ». Cela signifie que « d’énormes quantités de données personnelles ont été collectées, stockées et analysées par Apple de manière opaque. »

« Je suis extrêmement préoccupé par le fait que les grandes entreprises technologiques mettent sur écoute des populations entières », alerte encore une fois le jeune homme. Il demande aux autorités de protection des données des différents pays d’Europe, ainsi qu’au Comité européen et au Contrôleur européen de protection des données, de prendre des mesures envers Apple et les autres entreprises ayant les mêmes pratiques d’écoute des utilisateurs d’assistants vocaux. « J’espère que vous comprenez que la vie privée de millions de personnes est en jeu et que votre action est cruciale pour la protéger », conclut-il dans sa lettre ouverte.

Photo : CC Mike Lau

Lire aussi : Censure et surveillance sur Internet : « Il faut réinvestir la critique de la technologie »
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Vandana Shiva : « Avec le coronavirus, Bill Gates met en place son agenda sur la santé »

L’écologiste indienne, figure de la lutte contre les OGM et Monsanto, est très critique du « philanthrocapitalisme », incarné notamment par Bill Gates et sa fondation. Pour elle, cette générosité désintéressée cacherait une stratégie de domination bien rodée. Entretien.

« Le philanthrocapitalisme (…) ne relève guère de la charité ou du don, mais plutôt du profit, du contrôle et de l’accaparement. Il s’agit d’un modèle économique d’investissement et d’un modèle politique de contrôle qui étouffent la diversité, la démocratie et les solutions alternatives et qui, en attribuant des aides financières, exercent une domination et valent de nouveaux marchés et monopoles au milliardaire  ».

C’est ainsi que Vandana Shiva définit le « philanthrocapitalisme », dans son dernier ouvrage paru à l’automne dernier, 1%, reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches (éd. Rue de l’échiquier, 2019). Ce « philanthrocapitalisme » est symbolisé par Bill Gates, 2ème fortune mondiale. Sa Fondation Bill et Melinda Gates, son principal instrument pour les donations, est très active en Inde. Sa visibilité médiatique face à la crise actuelle, et les millions qu’il investit dans la recherche d’un vaccin, en fait une cible privilégiée des théories du complot. Il est cependant utile de s’interroger, et de critiquer, ce nouveau pouvoir que le fondateur de Microsoft a acquis, aux côtés d’autres milliardaires comme Jeff Bezos (Amazon, 1ère fortune mondiale), Mark Zuckerberg (Facebook, 7ème fortune mondiale) ou, en France, Bernard Arnault (LVMH, 3ème fortune mondiale). Un nouveau pouvoir loin de relever d’une générosité désintéressée.

Réalisé avant l’émergence de cette pandémie, cet entretien a été volontairement actualisé de deux questions au début, auxquelles Vandana Shiva a répondu par mail le 7 mai.

Basta ! : Comment analysez-vous la crise du Covid-19 ? Peut-on parler de crise écologique ?

Vandana Shiva : Nous ne sommes pas face à une seule crise. Il y en a trois qui interviennent simultanément : celle du Covid-19, celle des moyens de subsistance et, par ricochet, celle de la faim. Elles sont les conséquences d’un modèle économique néolibéral, basé sur le profit, l’avidité et une mondialisation menée par des multinationales. Il y a un fondement écologique à cette situation : par exemple, la destruction des forêts et de leurs écosystèmes favorise l’émergence de nouvelles maladies. Ces trois crises amènent à la création d’une nouvelle classe. Ceux que j’appelle “les laissés pour compte”, exploités par le néolibéralisme et l’émergence de dictatures numériques. Il faut une prise de conscience : l’économie dominée par les 1% n’est pas au service du peuple et de la nature.

La crise du coronavirus peut-elle justement renforcer le pouvoir de ces « 1% » et des « philanthrocapitalistes » comme Bill Gates, figure centrale de votre livre ?

Cette crise confirme ma thèse. Bill Gates met en place son agenda pour la santé, l’agriculture, l’éducation et même la surveillance. Pendant 25 ans de néolibéralisme, l’État s’était mué en État-entreprise. On observe désormais une transformation en un État de surveillance soutenu par le philanthrocapitalisme. Ces 1% considèrent les 99% comme inutiles : leur futur, c’est une agriculture numérique sans paysans, des usines totalement automatisées sans travailleurs. En ces temps de crise du coronavirus, il faut nous opposer et imaginer de nouvelles économies et démocraties basées sur la protection de la terre et de l’humanité.

Vous assimilez ce contrôle à une nouvelle forme de colonisation, et qualifiez même Bill Gates de « Christophe Colomb des temps modernes » : pourquoi cette comparaison ?

Parce que Bill Gates ne fait que conquérir de nouveaux territoires. Ce n’est pas simplement de la philanthropie, au sens d’un don à la collectivité, comme cela a toujours existé dans l’Histoire. En réalité, ce sont des investissements qui lui permettent de créer des marchés dans lesquels il acquiert des positions dominantes. Dans le capitalisme, il y a des interlocuteurs qui font du profit. Mais avec la philanthropie, Bill Gates donne quelques millions mais finit par prendre le contrôle d’institutions ou de secteurs qui valent plusieurs milliards ! On le voit bien dans la santé ou l’éducation, qu’il contribue à privatiser et à transformer en véritables entreprises.

C’est aussi le cas dans l’agriculture, où Bill Gates utilise les technologies digitales comme nouveau moyen pour faire entrer les brevets. La première génération d’OGM, censée contrôler les nuisibles et les mauvaises herbes, n’a pas tenu ses promesses, mais Bill Gates continue de mettre de l’argent pour financer l’édition du génome – comme si la vie n’était qu’un copier-coller, comme sur Word. Il pousse à cette technique et a créé une entreprise spécialement pour ça, Editas. Bill Gates veut jouer au maître de l’univers, en imposant une seule et unique façon de faire : une seule agriculture, une seule science, une seule monoculture, un seul monopole. C’est d’ailleurs également ce qu’il essaye de faire en s’attaquant au problème du changement climatique.

De quelle façon ?

Il fait la promotion de sa solution : la géo-ingénierie, qui est la modification intentionnelle des conditions météorologiques et du climat. C’est une idée stupide, non-écologique et complètement irresponsable, car elle s’en prend à la lumière solaire pour faire mécaniquement un “refroidissement planétaire.” Le problème, ce n’est pas le soleil, qui nous est indispensable, mais les combustions fossiles et notre système industriel et agricole. Il parle de géo-ingénierie à tous les chefs d’État. Je me souviens notamment de la COP 21, à Paris, en 2015, où il traînait partout. C’était incroyable, il était sur scène avec les chefs d’État, se comportait comme s’il était le patron de chaque gouvernement. En 40 ans de carrière auprès des institutions de l’ONU, je n’avais jamais vu quelque chose de semblable. C’est une vraie transformation.

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Diriez-vous qu’il est désormais plus puissant que des États ou que des institutions internationales telles que le FMI ou la Banque mondiale ?

Il est bien plus puissant. Quand la Banque mondiale a voulu financer le barrage de Sardar Sarovar en Inde à la fin des années 1980, il y a eu des protestations et elle a fini par reculer (le barrage a tout de même fini par être inauguré en 2017 par Narendra Modi grâce à d’autres circuits de financement, devenant le deuxième plus grand barrage au monde, ndlr). L’impunité de la Banque mondiale a des limites, elle ne peut pas échapper à ses responsabilités. Alors que Bill Gates, lui, continue de contourner les obstacles, toujours. Même si cela échoue à un endroit, il cherchera à déréguler à côté.

Je me suis rendu compte que ce que nous avions réussi à stopper en Inde, Bill Gates l’a financé pour l’implanter ailleurs. Comme les OGM, encore une fois : en 2010, Monsanto a par exemple essayé d’introduire une aubergine OGM. L’Inde a été une terre d’expérimentations pour développer des nouvelles technologies destructrices. Le ministre de l’environnement avait organisé des auditions publiques pour savoir ce que les paysans, les scientifiques et les consommateurs en pensaient – d’ailleurs, je dis toujours que c’est la première fois qu’un légume était le sujet d’un débat démocratique profond…

L’aubergine OGM a été bannie sur la base de ces consultations, mais Bill Gates a ensuite trouvé un moyen de la financer et de la promouvoir au Bangladesh. Or si c’est approuvé au Bangladesh, cela inonde forcément l’Inde puisque c’est une frontière non-contrôlée. Aujourd’hui, c’est à l’Afrique qu’il s’attaque, où il met des milliards de dollars pour promouvoir une nouvelle révolution verte, avec des produits chimiques et des OGM, en forçant les pays africains à réécrire leurs lois pour autoriser ces semences.

Comment expliquez-vous un tel pouvoir, aujourd’hui ?

Il a créé et investi 12 millions de dollars dans la Cornell Alliance for Science, qui se présente comme une institution scientifique mais n’est qu’un organe de communication. À chaque fois qu’il y a un débat, il fait venir cette « institution » qui élabore une propagande mensongère en faveur des biotechnologies. Parce que c’est Bill Gates, le New York Times et CNN en parleront et en feront leur une… La philanthropie n’est qu’un prétexte pour lui : à travers elle, il pousse ses propres intérêts et influence des politiques gouvernementales. C’est une manière très intelligente d’entrer dans le jeu sans se plier aux règles. Parce que si une entreprise dit à un gouvernement : « Voici mon argent, faites-ça », ça ne peut pas marcher, elle se fait forcément mettre dehors. Bill Gates, lui, joue de son image. Les gens le voient encore à travers Microsoft, comme un génie et un géant de l’informatique. De brillants ingénieurs ont pourtant fait bien mieux et ont lutté pour garder des logiciels open-source et un Internet ouvert, contrairement à lui. Bill Gates n’est pas un inventeur. Il introduit des brevets, c’est comme ça qu’il a bâti son empire.

Dans votre livre, vous insistez aussi sur l’utilisation de la technologie et des algorithmes…

La technologie a été élevée au rang de religion. Elle est devenue la religion des 1%, exactement comme la chrétienté aux États-Unis avait donné une légitimité aux 1% de l’époque pour exterminer 99% des Amérindiens, au nom de la « mission civilisatrice ». Il y a aujourd’hui des millions de gens qu’on veut « civiliser » avec ces nouveaux outils de communication ou de paiement. La technologie est d’ailleurs plus qu’un outil. C’est un instrument de pouvoir très puissant afin de collecter des informations que l’on peut ensuite manipuler à différentes fins. Vous utilisez ces technologies au quotidien, mais elles sont surtout un moyen de plus de vous mettre sous contrôle.

Là encore, derrière cette révolution numérique, on retrouve Bill Gates. Il a par exemple joué un rôle prépondérant dans la démonétisation en Inde ! Faire disparaître l’argent liquide pour développer les transactions numériques, c’est évidemment une façon d’accélérer la révolution numérique dont il tire profit. Or, de la même façon que les brevets sur les semences sont une tentative malhonnête destinée à mettre les paysans « hors la loi » en déclarant la conservation de semences illégale, la « démonétisation » perturbe directement les pratiques économiques du plus grand nombre, lesquelles représentent 80 % de l’économie réelle en Inde. C’est une forme de dictature technologique. Dans aucun des deux cas, cela ne résulte d’un choix souverain du peuple indien.

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Et en même temps, dans les urnes, les gens finissent par voter pour les représentants de cette politique des 1%, comme en Inde par exemple, où Narendra Modi a été réélu confortablement l’année dernière. Comme s’il y avait une nouvelle forme de « servitude volontaire » ?

Nous ne sommes plus vraiment dans une démocratie électorale honnête, où les gens votent en connaissance de cause et en pleine conscience des enjeux ! Aujourd’hui, les algorithmes façonnent en grande partie le système électoral. En Inde, pour les dernières élections, ils ont autorisé les entreprises et les particuliers à faire des dons anonymes aux partis politiques. Cela veut dire que les plus grandes entreprises du monde ont pu financer les élections, ce qui était illégal jusque-là. Résultat, la grande majorité de ces dons sont arrivés dans les caisses d’un seul parti [le BJP, droite nationaliste, au pouvoir, ndlr]. Les élections indiennes ont coûté plus cher que les élections américaines – or l’Inde est quand même loin d’être un pays riche. On peut donc se demander d’où vient cet argent…Il est impossible d’avoir une démocratie honnête et fonctionnelle, si le peuple ne vote plus de façon souveraine. Cette perte d’autonomie, dans tous les domaines, c’est tout l’enjeu politique pour les 1%.

Le choix du terme « 1% » peut paraître un peu simplificateur, voire simpliste : pourquoi vous paraît-il être un mot d’ordre approprié, aujourd’hui ?

Le 1% est en soi une valeur approximative, je parle surtout des quelques milliardaires qui contrôlent la moitié des ressources de la planète. Ces milliards vont directement à des fonds d’investissement. Avant, les plus grosses entités étaient des firmes : Monsanto, Coca-Cola... Aujourd’hui, ce sont des nains. Elles sont détenues par les mêmes fonds d’investissement : BlackRock, Vanguard, etc. En réalité, il n’y a qu’une seule économie, celle des 1%. Ce sont eux qui détruisent. Les autres, les 99%, sont exclus. Ce sont les chômeurs d’aujourd’hui et de demain, les paysans déracinés, les femmes mises à l’écart, les peuples indigènes tués. Les 99% ne sont pas responsables, ils sont victimes. Ce sont les 1% qui sont responsables des dommages. Et nommer ce « 1% », c’est former un “nous” qui, ensemble, peut leur demander des comptes. Nous avons le droit, le devoir et le pouvoir de le faire. C’est une invitation à la solidarité et à l’action. Il faut que les 99% se lèvent.

Recueillis par Barnabé Binctin et Guillaume Vénétitay

Photo : © Romain Guédé

Des multinationales pourraient attaquer les Etats qui ont pris des mesures sanitaires et sociales

Les cabinets juridiques spécialisés dans les conflits entre investisseurs et États étudient d’éventuelles plaintes contre les mesures suspendant les activités économiques, instaurant un moratoire des loyers ou rendant accessible à tous un futur vaccin.

Les États qui ont choisi de sauver des vies et de ralentir l’épidémie, quitte à mettre à l’arrêt une partie des activités économiques, vont-ils se retrouver devant les tribunaux ? Et devoir payer des millions de dommages et intérêts au profit de multinationales s’estimant lésées ? C’est ce que craignent les ONG Corporate Europe Observatory (CEO) et Transnational Institute (TNI). Les deux organisations ont scruté ces dernières semaines les communications de grands cabinets d’avocats spécialisés dans les poursuites contre les États. Il s’agit des ISDS, pour « Investor-State dispute settlement », ces mécanismes d’arbitrage international qui permettent à toute entreprise d’attaquer des États auprès de juridictions privées, en vertu de traités d’investissements.

Les entreprises se tournent vers ces tribunaux d’arbitrage si elles jugent que des lois ou des décisions sont défavorables à la rentabilité de leurs investissements. Veolia a par exemple attaqué la Lituanie et sa capitale, Vilnius, qui avaient mis fin au contrat du groupe français sur le chauffage urbain, réclamant à la ville 120 millions d’euros de dédommagements. Le groupe énergétique suédois Vattenfall a demandé plus de quatre milliards d’euros à l’Allemagne pour avoir décidé de sortir du nucléaire.

Or, ces dernières semaines, des cabinets d’avocats actifs dans ce type de procédures « exhortent les grandes entreprises à contester les mesures d’urgence afin de défendre leurs profits », écrivent les deux ONG [1]. « Les États pourraient être confrontés à des poursuites judiciaires de plusieurs millions de dollars », ajoutent-elles.

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Des procédures contre un accès universel aux médicaments anti-Covid ?

Fin mars, alors que l’épidémie tue des milliers de personnes en Italie, un cabinet local, ArbLit, publie un article intitulé « Les mesures d’urgence COVID-19 pourraient-elles donner lieu à des procédures sur les investissements ? » [2]. Les États ont répondu à la crise sanitaire avec des mesures de restrictions des déplacements, de fermeture obligatoire des commerces ou de sites de production, voire des réquisitions d’hôtels ou d’équipements médicaux, ou encore des moratoires sur les paiements des loyers ou des factures d’électricité… Autant d’aspects de l’action publique en temps d’urgence sanitaire qui pourraient conduire à des demandes de dédommagements de la part d’investisseurs et d’entreprises.

Les deux ONG examinent plusieurs scénarios possibles de plaintes d’entreprises. La question de l’accès aux médicaments fait partie des sujets sensibles. Des États pourraient décider d’appliquer des « licences obligatoires » pour des traitements contre le Covid. Celles-ci permettent à des producteurs de génériques, non titulaire des brevets, de produire malgré tout les médicaments et de les distribuer (voir notre article Covid : pour des traitements accessibles à tous, casser les monopoles, socialiser la production). Les avocats spécialisés considèrent que ces licences mutualisées pourraient donner lieu à des procédures en « expropriation » en vertu de traités d’investissement. « Imposer un plafond sur les prix pour les fournitures médicales est également identifié comme une cible », soulignent les deux organisations, car cela peut « réduire considérablement les revenus des ventes ».

Porter plainte contre des mesures qui protègent les populations…

Les mesures en faveur des habitants à petits revenus risquent aussi d’attirer les foudres d’investisseurs. Plusieurs gouvernements, comme en Espagne, ont instauré un moratoire sur les loyers ou interdit de couper l’approvisionnement en eau, gaz et électricité même en cas d’impayés (voir notre article). Les avocats des multinationales « suivent ces débats en gardant à l’esprit les éventuelles demandes d’indemnisation des sociétés immobilières et des sociétés de services publics. »

Autre angle d’attaque de ces cabinets d’avocats et de leurs fortunés clients : poursuivre les gouvernements pour ne pas « avoir empêché l’agitation sociale », possible après des mois de confinement et avec la crise économique qui se profile. « Si les troubles sociaux entraînent le pillage des entreprises, les investisseurs étrangers pourraient prétendre que l’État a manqué à son obligation de fournir une protection et une sécurité complètes », avance ainsi le cabinet d’avocats londonien Voltera Fietta [3]. Les deux ONG rappellent une décision rendue contre l’Égypte en 2017. Les « arbitres » avaient estimé, sur la base d’un accord d’investissement avec les États-Unis, que l’Égypte n’avait pas assuré une protection policière suffisante à un gazoduc dans lequel l’investisseur israélo-américain Ampal-American avait des intérêts. Le gazoduc avait subi des attaques de la part de groupes militants dans le sillage du Printemps arabe.

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Et porter plainte si les entreprises ne se jugent pas assez protégées

En clair, les gros investisseurs jouent sur les deux tableaux : si trop de mesures sociales sont prises, ils demanderont des dédommagements, si aucune mesure n’est prise et que des troubles politiques s’en suivent, ils demanderont des dédommagements.

Depuis des années, de nombreuses ONG alertent sur les dangers que représentent ces tribunaux d’arbitrage pour la démocratie. Des pays ont déjà décidé de mettre fin à des traités d’investissements qui les exposaient à ce type de poursuites. Début mai, 23 États européens ont signé un accord pour en finir avec 130 traités bilatéraux conclus entre eux [4]. L’Italie s’est aussi retirée du traité européen « Charter » sur l’énergie, sur lequel se basent les poursuites de Vattenfall contre l’Allemagne et celle d’une société pétrolière contre l’Italie.

Rachel Knaebel

Dans nos archives, relire notre série au cœur des tribunaux privés d’arbitrage des investissements :
- Plongez dans la guerre invisible que les multinationales livrent aux États
- Quand les États, même démocratiques, doivent payer de gigantesques amendes aux actionnaires des multinationales
- Ce petit milieu d’avocats d’affaires qui gagne des millions grâce aux traités de libre-échange
- Quand des investisseurs spéculent sur les conflits commerciaux entre multinationales et Etats

Prime de 1000 euros : les employés de la grande distribution n'y auront pas tous droit

La prime exceptionnelle de 1000 euros promise par les dirigeants de la grande distribution sera finalement mise en œuvre avec des critères restrictifs, jugés inégalitaires et discriminants par de nombreux salariés.

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a encouragé les entreprises à verser une prime exceptionnelle aux employés sollicités en période de Covid-19. Créée en décembre 2018 afin de répondre au mouvement des Gilets Jaunes, cette prime défiscalisée a été assouplie et revalorisée par ordonnance le 1er avril 2020 pour récompenser, tout autant que mobiliser, les salariés dont le travail est « essentiel ». D’abord fixée à 1000 euros net, cette prime peut désormais monter jusqu’à 2000 euros, sous conditions, et au prorata du temps de travail. Il revient aux employeurs de sélectionner les employés qui en bénéficieront.

Les dirigeants des enseignes de la grande distribution avaient défilé sur les plateaux télés, une semaine après le début du confinement, pour annoncer la mise en place de cette prime. L’un des premiers à avoir répondu à la sollicitation de Bruno Le Maire, le groupe Auchan – propriété de la famille Mulliez, 5ème fortune française avec 32 milliards d’euros [1] s’est finalement ravisé sur les conditions d’attribution de la prime. Parmi les 65 000 collaborateurs d’Auchan, seuls les salariés qui réalisent plus de 28h par semaine percevront la prime de 1000 euros. Pour tous les autres, elle sera calculée au prorata, malgré les risques encourus. Presque 300 euros en moins pour les contrats de 25h semaine, et une prime qui ne devrait pas dépasser les 50 euros pour les contrats inférieurs à 10h, souvent occupés par les étudiants et les personnes en situation d’invalidité.

Ces critères sont jugés inégalitaires et dénoncés par les employés d’Auchan dans une pétition en ligne adressée au gouvernement, et à la direction du groupe. « Ce prorata est révoltant puisque nous sommes en première ligne face au virus, et, quel que soit le contrat des salariés, le virus ne fait pas de distinctions et peut frapper exactement de la même manière », lit-on sur la plateforme de pétition, qui a rassemblé 19 000 signatures.

Le 16 mai, les employés d’un hypermarché Auchan à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) ont quitté caisses et rayons en scandant « Auchan nous a trahis ! », et forçant le magasin à fermer ses portes. Une trentaine d’employés se sont mis en grève dans la foulée.

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« Les règles d’attribution de la prime annoncées le 10 avril sont profondément discriminantes »

Alors qu’Auchan maintient qu’aucune décision officielle n’a été prise, et que les discussions avec les partenaires sociaux sont toujours en cours, d’autres groupes de la grande distribution semblent adopter les mêmes directives. Chez Leclerc comme chez Casino, et la majorité des chaines franchisées, seuls les salariés des entrepôts et des plateformes logistiques sont certains de recevoir la prime de 1000 euros. Le versement d’une prime pour les caissières et les employés de rayon dépendra du bon vouloir des directeurs de magasins. Là encore, aucun groupe n’a encore officiellement tranché sur la question. Le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, a cependant assuré fin avril, sur BFM TV, que la prime serait de « 1000 euros net, non-conditionnelle, et non-proratisée au temps de travail, pour tous les collaborateurs présents pendant la période » [2].

Interrogée sur France info, Laurence Gilardo, déléguée syndicale FGTA-FO à Casino, témoigne du désarroi des salariés qui s’inquiètent de savoir s’ils pourront bénéficier de la prime exceptionnelle tout en continuant à travailler : « Ils ne savent plus s’ils vont pouvoir l’avoir dans leur intégralité ou partiellement. Et il y a toute sorte de rumeurs, notamment que les salariés en rayon ne toucheront pas la prime parce qu’ils ne sont pas directement exposés aux clients. »

Depuis le début de la crise sanitaire, les syndicats se sont mobilisés pour alerter sur les risques encourus par les 700 000 employés de la grande distribution, souvent forcés de travailler avec des protections sanitaires insuffisantes. Pour la CFDT : « Les règles d’attribution de la prime annoncées le 10 avril sont profondément discriminantes et inspirent un réel sentiment d’injustice pour beaucoup de salariés, qui se sentent floués. »

Solani Bourébi

- Pour signer la pétition : MesOpinions

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Noyés du Canal Saint-Denis : « Préfets et maires, à vous d'empêcher d'autres drames »

La situation des personnes exilées et sans domicile - déjà catastrophique - s’est aggravée de façon dramatique en Ile-de-France. Trois personnes sont mortes noyées aux abords du canal Saint-Denis depuis début avril.

Monsieur Leclerc, préfet de Seine-Saint-Denis,
Monsieur Lallement, préfet de Paris.
Madame Hidalgo, Maire de Paris,
Monsieur Russier, Maire de Saint-Denis,
Madame Derkaoui, Maire d’Aubervilliers,

Un homme est mort.

Jamal avait 35 ans. Il était originaire de Tizi-Ouzou en Algérie et vivait depuis un an et demi en France où il avait rejoint une partie de sa famille. Avec la crise sanitaire, Jamal, travailleur sans papiers dans une boite de nuit a, comme beaucoup, perdu son emploi, son logement. Comme des milliers de travailleurs sans papiers, il n’a pu bénéficier d’aucune aide et s’est retrouvé en grande difficulté. Il rendait régulièrement visite à ses amis s’abritant sous le pont au bord du canal à Saint-Denis depuis un mois et demi.

Jeudi 14 mai après-midi, une petite fille a fait tomber son ballon dans le canal, devant le campement. Jamal a voulu récupérer le ballon qui se trouvait au milieu du bassin. C’est au milieu de ce bassin que Jamal s’est noyé. D’après un témoin rapportant les propos des pompiers et présent sur les lieux, Jamal aurait été aspiré par un siphon situé au centre du bassin de la Maltournée et enclenché par l’ouverture des écluses. Ses amis ont tenté de le secourir mais ne sont pas parvenus à le sauver.

Les pompiers ont mis plus d’une heure à retrouver le corps de Jamal. Sa dépouille a été laissée trois heures durant au soleil sur le bord du Canal avant d’être emportée, sur la demande réitérée des témoins et des soutiens présents sur place.

« Ces morts, nous en tenons votre incurie pour responsable »

Jamal est une des trois personnes mortes noyées dans le canal depuis début avril. Ce dimanche 17 mai à 14h, un hommage a été rendu à Aboubakar Sangaré, également mort noyé. Le jeudi 14 mai dernier, le corps d’une femme a été repêché flottant aux abords du pont du Landy, à Aubervilliers. Nous ne connaissons pas son identité ni les circonstances de sa mort. Ce sont des personnes exilées qui ont donné l’alerte.

Ces morts, nous en tenons votre incurie pour responsable. Elles auraient pu être évitées. Elles auraient dû être évitées. A vous d’empêcher d’autres drames.

Depuis le début de la crise sanitaire, l’Etat et les municipalités d’Aubervilliers, de Paris et de Saint-Denis persistent à repousser des personnes en extrême précarité aux abords du canal Saint-Denis et se renvoient la responsabilité de cette situation.

Des demandeurs d’asile, des personnes sans papiers, des personnes migrantes, hommes, femmes et enfants afghans, somaliens, soudanais, guinéens, égyptiens, ivoiriens, tunisiens, etc. subissent un harcèlement policier constant (amendes, contrôles abusifs) et voient leurs campements systématiquement démantelés, leurs tentes et effets personnels détruits, sans aucune alternative proposée. Depuis le 15 mars dernier, différents collectifs relaient la parole des exilés et alertent sur leur situation catastrophique.

Aucune réponse gouvernementale ou municipale n’a été accordée à ces personnes en très grande précarité. Les personnes migrantes ont dû intégralement compter sur le soutien d’habitant.e.s pour se nourrir et avoir un accès à l’eau potable. De plus, les procédures de demandes d’asile ont été bloquées.

Coupures de robinet aux abords des campements

Durant de longues semaines et malgré nos multiples alertes, en ne procédant pas à la réouverture des points d’accès à l’eau potable et des sanisettes, la mairie du Paris a privé des milliers de personnes sans abris qu’elle n’avait pas pris en charge, du minimum de dignité. La mairie d’Aubervilliers a procédé à des coupures de robinet aux abords des campements de rue informels et la mairie de St Denis n’a pas installé de rampe d’eau, ni de sanitaires à proximité des campements dans sa circonscription. Les mairies de Saint-Denis, Paris et d’Aubervilliers ont été alertées par leurs élus et administrés, et ce à de nombreuses reprises, depuis le début de la crise sanitaire, sur ces situations catastrophiques. Elles ne pourront pas dire qu’elles ne savaient pas.

Nous, parisien.ne.s, dyonisien.ne.s et albervilarien.ne.s, exigeons du gouvernement et des municipalités qu’ils assument leurs responsabilités et respectent les droits fondamentaux de ces personnes, à savoir :

- la cessation immédiate du harcèlement policier, se manifestant notamment par la destruction des campements, des affaires personnelles, des violences physiques et diverses intimidations intolérables,
- la mise à l’abri immédiate immédiate, digne et pérenne, respectant les conditions sanitaires liées à la situation de pandémie, en concertation avec les personnes exilées,
- la régularisation immédiate de toutes les personnes sans papiers, comme le Portugal a pu le faire,

En mémoire de Jamal et à la demande de sa famille, nous demandons aux pouvoirs publics la prise en charge du rapatriement de sa dépouille en Algérie afin qu’il soit, selon leurs vœux, inhumé auprès des siens.

Que la terre lui soit légère ainsi qu’à toutes les victimes de la violence institutionnelle.

Des habitant.e.s et collectifs solidaires

Premières organisations signataires :
Association Sous le même ciel
Association Kolone
Association marocaine des Droits de l’homme- Île de France
Accueil de merde
Acceptess-T
BAAM
Brigades de solidarité populaire 93 Nord
Casa Paris
Claq
CNR (collectif Nation refuge)
CISPM (Coalition Internationale des Sans Papiers et Migrants)
Collectif Bienvenue Clandestins
CSP 75
DAL (Droit au logement)
DIEL (Droits ici et là bas)
Les midis du MIE
MRAP Paris
MRAP de Seine Saint Denis
Paris d’exil
Solidarité Migrants Wilson
Timmy- Soutien aux mineurs exilés
UCL Saint Denis
Union Locale Solidaires Saint Denis

Photo de une : Une femme faisant son jogging passe devant des tentes occupées par des personnes migrantes sur le canal Saint-Denis, à Aubervilliers, 12 avril 2020. © Anne Paq

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