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Today — October 18th 2019Bridge> Bastamag

Paysans-boulangers : l'autonomie plutôt que la soumission à l'agro-industrie

Grâce à l’activité boulangère en plus des cultures, de nombreux petits paysans s’installent et comblent notre appétit pour un pain plus naturel. Rencontres avec ces paysans qui privilégient l’autonomie, et dont le développement fait grincer les dents des lobbies agro-industriels.

« A pourvoir : emploi nécessitant de nombreuses compétences théoriques et pratiques, mais pas en informatique. Goût pour les travaux agricoles, le feu de bois et la relation commerciale. Sens de l’organisation et master en débrouillardise vivement recommandés. Débouchés garantis. Revenus suffisants pour vivre. Liberté assurée. »

Cette annonce alléchante a déjà séduit des centaines de jeunes et de moins jeunes, en quête d’un travail à la fois manuel et intellectuel, basé sur la maîtrise, de A à Z, de la fabrication d’un produit à haute valeur symbolique ajoutée. Ces dernières années, les paysans boulangers ont fait leur place sur les marchés. Le pain prend désormais ses aises aux côtés des autres produits transformés par les confrères : jus de fruit, fromages, bières, volailles, etc.

D’après Antoine Deransart, ce n’est que le début : « Je n’ai encore jamais vu l’un d’entre eux, une fois installé, ne pas arriver à vendre le pain qu’il produisait. Il y a toujours une forte demande dans la plupart des régions. On peut facilement imaginer un paysan boulanger dans chaque canton. Faites le calcul : le potentiel d’emplois est considérable. »

À 95%, des personnes en reconversion

Antoine Deransart est responsable de la formation de paysan boulanger au Centre de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA) de Montmorot, dans le Jura. C’est l’une des formations pionnières dans le domaine, et qui reste l’une des rares à exister. Ses collègues et lui forment chaque année depuis 2011 une vingtaine de futurs agriculteurs à la production et à la transformation de céréales en agriculture biologique.

Au programme : « Fonctionnement des sols et conduite culturale », mais aussi gestion du stock des céréales, « étude des phénomènes à l’œuvre phase d’écrasement du grain », ou encore « conduite des pétris et gestion des températures » du four.

« Quand on a lancé la formation, elle intéressait surtout des agriculteurs déjà installés qui voulaient créer une activité de transformation de leurs céréales, pour vendre du pain ou de la farine en circuits courts et conserver sur la ferme la valeur ajoutée ainsi créée. Aujourd’hui, il s’agit à 95% de personnes en reconversion professionnelle, qui ne sont pas issues du milieu agricole, mais qui ont les mêmes motivations : maîtriser l’ensemble de la filière, pour des raisons économiques, mais aussi par désir d’une autonomie plus globale », détaille le formateur.

« Partir de la matière première »

Romain Ménaboeuf, 35 ans, s’est récemment installé comme paysan boulanger en Saône-et-Loire, après une première vie professionnelle de dix ans en tant qu’ouvrier boulanger. « J’ai tellement travaillé de farines modifiées, de trucs bizarres ! J’avais envie de partir de la matière première, de contrôler l’ensemble de la chaîne. »

Comme la plupart de ses collègues paysans, Romain cultive une variété locale de blé qu’il améliore lui-même d’année en année en conservant les plus beaux grains, et qu’il enrichit « avec les variétés des copains ». La culture du blé ? « C’est pas compliqué. J’ai demandé un peu aux vieux, dans le coin... » Après les moissons et leurs iné-vitables problèmes mécaniques, il faut trier le grain, gérer « la chauffe » du grain stocké, causée par la fermentation, assurer sa conservation pendant plus d’un an par tous les temps, moudre le grain, enfiler la casquette de fournier, puis celle de boulanger, puis celle de vendeur...

« L’hiver, quand il n’y a que le pain à faire et que les marchés de Noël sont passés, je coupe et réserve le bois qui alimentera le four. C’est mon sport d’hiver ! » Romain enfourne trois fois par semaine, et vend sans problème ses 150 kg de pain hebdomadaires sur les marchés alentours.

« Il y a beaucoup de travail, mais j’ai eu un rythme soutenu pendant des années, je suis habitué. Maintenant, je travaille pour moi. Je ne gagne pas forcément plus, mais je ne travaille plus de nuit et les week-ends. Surtout, il y a une certaine fierté à faire de la qualité quand on me demandait avant la quantité. De savoir que je fais du pain bon pour la santé, et que j’arrive à le vendre à un prix accessible à tous. » Un des aspects de la liberté retrouvée ? « Pouvoir travailler avec du levain », explique Romain.

La farine au secours du troupeau

Daniel Coutarel, dans le Tarn, apprécie tout autant cette liberté retrouvée, même s’il n’a pas du tout le même parcours. Il s’est installé en 1982, bien avant que les formations de paysan boulanger n’existent, avec 300 brebis allaitantes et 700 agneaux. Il a dû changer de modèle économique sous peine de cessation d’activité. La contrainte économique s’est doublée d’un « déclic » dans sa façon d’envisager l’agriculture : il est sorti du modèle productiviste intégré, c’est-à-dire dépendant des grandes entreprises de l’agro-alimentaire, et a décidé de valoriser les céréales le mieux possible, en les transformant lui-même en farine, et en vendant celle-ci en direct aux boulangers et particuliers. « L’élevage, c’est 80% de mon temps, mais la majorité de mes revenus est liée à la farine », explique l’agriculteur.

Pour autant, l’idée de se spécialiser dans le « tout farine » n’a jamais traversé l’esprit de Daniel, qui voit les choses dans l’autre sens : « C’est grâce à la farine que je peux maintenir une activité d’élevage. » Ainsi, au-delà de l’aspect économique, son activité de paysan meunier s’intègre comme un élément parmi d’autres dans le système de polyculture-élevage qu’il a peu à peu mis en place – il possède aussi un petit troupeau de vaches Aubrac.

La paille du blé Barbu de Lacaune fournit litière et complément alimentaire aux animaux – « Elle est riche en silice » – et les animaux fournissent en retour l’engrais pour les cultures. Quant aux nombreux chats présents près des silos à grain, ils assurent la conservation des céréales...

C’est donc au nom d’une certaine idée de l’agriculture que Daniel a diversifié sa production et transforme, naturellement, son blé en farine. Une agriculture qui tire le meilleur parti du vivant sans l’épuiser, indépendante des cours mondiaux et de l’agro-industrie, dans laquelle le paysan n’est pas dépossédé des fruits de son travail, et qui fournit des aliments de qualité. Une agriculture incompatible avec l’industrialisation et la standardisation des produits. Une agriculture qui laisse toute responsabilité et liberté au paysan : une agriculture autonome.

Les lobbies de la minoterie et de la boulangerie

Malgré le gisement d’emplois que promet le métier de « paysan producteur-transformateur de céréales », on s’étonnera que des formations « du grain au pain », telles que celle du CFPPA de Montmorot, se comptent seulement sur les doigts d’une main. On s’en étonnera d’autant plus que le discours dans l’air du temps flatte les « petits paysans bio » et que la valorisation des productions par la transformation et la vente en circuits courts permet le maintien de petites structures, des fermes à taille humaine plus facilement transmissibles, plus portées sur l’agroécologie, plus « résilientes »...

« Sauf qu’en face, on a le lobby de la minoterie et de la boulangerie, c’est pas rien ! », s’agace Daniel. Les barons du secteur commencent en effet à voir d’un mauvais œil le développement de ces paysans autonomes, qui court-circuitent leurs affaires. Lobbies aux côtés desquels se tient la puissance publique, qui fronce les sourcils du seul fait qu’il y a du changement dans l’économie bien huilée du blé, une filière dont le contrôle et la taxation ne datent pas d’hier.

Ainsi, Daniel et ses collègues paysans-meuniers voient se multiplier les contrôles de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) sur leurs exploitations. Or, la direction des fraudes les considère comme des minotiers, les soumettant donc à des taxes « farine », mais aussi à tout un cahier des charges lié à la traçabilité, à des installations respectant des normes d’hygiène et de sécurité taillées pour les professionnels du métier. La réglementation est telle qu’aucun paysan n’aurait les moyens financiers de la respecter. « Une petite meunerie moud en trois jours plus de blé que moi en un an. C’est absurde de vouloir nous assimiler à des meuniers ! On est des paysans ! »

Un métier à faire reconnaître

Les paysans boulangers, eux aussi, revendiquent leur différence par rapport aux boulangers traditionnels. « Le même problème s’est posé avec les bouchers-charcutiers, quand les paysans ont commencé à vendre leur viande en direct », rappelle Antoine Deransart. Soumis à des règles fiscales différentes, les paysans feraient de la concurrence déloyale, tireraient la profession vers le bas... « Les paysans font valoir leur droit de transformer leur production, c’est tout ! », soutient le formateur.

Pour l’heure, ce droit n’est pas clairement reconnu par les administrations, ce qui conduit parfois à des décisions graves de conséquences : dans le Lot, récemment, un candidat paysan boulanger s’est vu refuser les aides à l’installation agricole au motif que ses revenus dépendaient trop de la vente de pain... Les paysans boulangers sont-ils plus boulangers que paysans, ou plus paysans que boulangers ?

La réponse à cette question qui frise l’absurde engage l’avenir de nombreuses petites structures agricoles. Pour donner du grain à moudre aux pouvoirs publics, Antoine Deransart change de point de vue, et se met à la place... du pain : « D’un côté, on travaille avec des farines non stabilisées de blés anciens qu’on a produit, et de l’autre, on investit dans la présentation des pains et on étoffe la gamme de sandwiches. Les consommateurs ne s’y trompent pas. »

Fabien Ginisty

- Photo : CC Daniel

 
 
Cet article est tiré du numéro de septembre 2019 du magazine L’âge de faire, partenaire de Basta !. Son dossier est consacré à la boulangerie.

L’Âge de faire est aussi en campagne de crowdfunding pour son projet collectif de maison commune avec une maison de la jeunesse et de la culture et une association environnementale à Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Plus d’informations ici.

Yesterday — October 17th 2019Bridge> Bastamag

Droit d'informer : nous ne devons pas nous habituer aux intimidations, aux gardes à vue et aux poursuites judiciaires

Le journaliste Guillaume Bernard, arrêté par les forces de l’ordre à Toulouse alors qu’il couvrait une manifestation, comparaît ce 18 octobre pour « rébellion ». De nombreux journalistes et rédactions, ainsi que plusieurs organisations, élus et militants associatifs lui apportent leur soutien et dénoncent une énième entrave à la liberté d’informer.

Le journaliste Guillaume Bernard qui écrit pour les sites d’information Rapports de force, EcomNews, et le magazine Sans Transition, a rejoint la longue liste des journalistes inquiétés cette année par les forces de l’ordre. Pour son 48ème samedi de couverture des manifestations des gilets jaunes à Toulouse où il diffuse A Rebrousse Poil, un petit journal papier gratuit, notre collègue a été arrêté par des policiers. Ceux-ci l’ont accusé de jets de projectile sur les forces de l’ordre. Une accusation évidemment infondée.

Pourtant Guillaume Bernard, en plus d’être empêché de poursuivre son travail de couverture de la manifestation du 12 octobre, a dû subir une garde à vue de 24 h, prolongée d’encore quelques heures, avant que le parquet ne décide d’abandonner les charges incongrues de jets de projectile. Malgré tout, il est ressorti du commissariat avec une convocation devant le tribunal correctionnel de Toulouse pour le vendredi 18 octobre. Il devra y répondre de l’accusation farfelue de rébellion. La version policière est contestée par un témoin décrivant une arrestation dans le calme, et contredite par une vidéo montrant le journaliste embarqué sans opposer de résistance par les forces de l’ordre.

« Nous observons ces derniers mois de trop nombreuses entraves à la liberté d’informer »

Ce n’est pas parce que le nombre de journalistes entravés dans leur métier d’informer, interpellés, voir même placés en garde à vue ou poursuivis ne cesse d’augmenter que nous devons nous habituer à ces intimidations. Nous observons ces derniers mois de trop nombreuses entraves à la liberté d’informer. La convocation de trois journalistes et du directeur de publication de Mediapart lundi 14 octobre par le parquet de Paris pour un article sur l’affaire Benalla en est une énième illustration.

Il est inacceptable que les pouvoirs publics limitent ou empêchent les journalistes d’informer le public. C’est pourquoi nous réclamons la relaxe pure et simple de Guillaume Bernard. Une condamnation ne serait en l’espèce que l’octroi d’un permis d’empêcher les journalistes de faire leur métier.

Premiers signataires

Rédactions : Bastamag, Fakir, Mensuel Le Ravi, Radio GI.NE, Rapports de force, Rue89 Lyon, Sans Transition, Street Press, Alternative libertaire, L’Anticapitaliste hebdo

Journalistes : Pouria Amirshahi (directeur de publication de Politis), Syrine Attia, Nathalie Auphant (Actualités Sociales), Maxime Bayce, Asma Benazouz, Ingrid Bergo, Jonathan Bondelet (Actualités Sociales), Sarah Bos (Actualités Sociales), Magali Chouvion (Sans Transition), Maïa Courtois (Actualités Sociales), Guillaume Davranche, Camille Desmaison-Fernandez, Solène de Larquier, David Dufresne, Ivan du Roy (Bastamag), Marion Esquerré, Martin Goillandeau (CNN International), Raphaël Guillet, Eléonore Hughes, Antoine Jégat, Didier Labertrandie, Samuel Lacroix (Philosophie magazine), Maëlle Lecointre, Lorrie Le Gac (Radio GI.NE), Emeline Le Naour, Victor Mallétroit (France 2), Maxime Martinez, Nicolas Mayart, Edwy Plenel (Mediapart), Stéphane Ortega (Rapports de force), Antoine Piel, Clothilde Ravel (Afrique intelligence), Maxime Ricard (Actualités Sociales), Emmanuel Riondé, Jean Baptiste Rivoire (Canal+), Mathilde Saliou (Mind Fintech), Nesrine Slaoui, Stéphane Trouille (reporter vidéaste indépendant), Stan Vignon, Gilles Wullus (Politis), Sarah Younan

Collectifs/organisations : Les Amis du Monde diplomatique Toulouse, SNJ- Solidaires, SNJ-CGT, Université populaire de Toulouse, Fondation Copernic 31, Union syndicale Solidaires, Union communiste libertaire

Citoyen.ne.s : Jean Constance (sociologue, cofondateur du média Radio GI·NE), Jean-Jacques Gandini (coordinateur Legal Team LDH Montpellier), Jean François Mignard (président d’honneur LDH Toulouse), François Ruffin (député France Insoumise), Pascal Gassiot (Fondation Copernic Toulouse), Gilles Daré (Fondation Copernic Toulouse), Stella Montbello (Fondation Copernic Toulouse), Victor Vauquois (scénariste), Vincent Verzat (Partagez c’est sympa)

Pour signer la tribune, écrivez à "redaction@rapportsdeforce.fr"

« Avec la réforme, les retraites de demain ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie »

La réforme des retraites voulu par Emmanuel Macron fait basculer le système par répartition vers un système individualisé, à points. Chacun vivra dans l’illusion qu’il reste maître du niveau de sa future pension, mais exercer un métier pénible ou précaire, connaître des périodes de chômage, se retrouver en invalidité sont autant de facteur qui feront baisser les points accumulés. Entretien avec l’économiste Michaël Zemmour.

Basta !  : Cette réforme, et le passage à un système à points, sera-t-elle plus égalitaire que le système actuel, comme l’assure le gouvernement ?

Michaël Zemmour [1] : Cette réforme veut limiter les dépenses de retraite, c’est-à-dire concrètement faire baisser les pensions des retraités par rapport au niveau de vie des actifs. C’est une trajectoire qui est déjà en partie programmée par les réformes précédentes. La nouveauté de la réforme, avec l’introduction d’un système à points, c’est de rendre cette trajectoire automatique, et moins facilement réversible. Son principe est de définir un taux de cotisation fixe, qui ne bougera pas. C’est donc le niveau des pensions qui s’ajustera, de manière à ce que ce taux de cotisations permette de les payer.

Le rapport de Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire aux retraites [2] propose un taux de cotisation limité à 28% du salaire brut. C’est à peu près le taux actuel, mais comme on sait que la durée de vie va s’allonger, bloquer ce taux va avoir pour conséquence de faire baisser les pensions. L’idée principale du système à points, c’est qu’on gèle le niveau des ressources, et comme les retraites vont durer plus longtemps, puisque la durée de vie s’allonge, les pensions vont baisser. On pousse ainsi les gens à partir plus tard, et avec une pension plus faible.

En passant au système à points, il ne sera plus du tout possible d’augmenter le taux de cotisation ?

Ce sera difficile. Le système sera en quelque sorte en pilotage automatique. Depuis plusieurs réformes, les gouvernements veulent bloquer les taux de cotisation, mais très régulièrement on finit par les augmenter quand même un peu. Par exemple, cette année, même si c’est très marginal, les partenaires sociaux ont augmenté les taux de cotisation pour les retraites complémentaires, qu’ils gèrent, pour éviter justement que les pensions baissent. Sur les quinze-vingt dernières années, il y a eu des réformes qui ont eu pour but de faire baisser les pensions, mais il y a quand même eu des relèvement de taux de cotisation.

La grande question qui est devant nous est celle du niveau de pension, ainsi que celle de l’âge de départ en retraite. Là où le débat est biaisé aujourd’hui, c’est que le gouvernement dit : « Nous sommes prêts à discuter de tout, mais avec les mêmes moyens. » Autrement dit l’alternative ne se joue qu’entre perdre plus de pension, ou partir plus tard. L’option qu’une partie de l’effort puisse passer par des cotisations supplémentaires est complètement évacuée. C’est cela la principale rupture de cette réforme.

Ce que cela dessine, d’ici une vingtaine ou une trentaine d’années, ce sont des retraites qui n’auront plus le même rôle qu’aujourd’hui. Les pensions retraites existeront toujours – il est inexact de dire qu’on n’aura plus de retraites. Mais ces retraites qui ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie. Elles ne constitueront qu’un premier étage. Celles et ceux qui n’auront que cela seront vraiment appauvris. D’autres, qui seront plus aisés, iront compléter par de la capitalisation.

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Le système de décote/surcote est aussi profondément inégalitaire, car le fait de pourvoir travailler plus longtemps dépend du métier exercé...

Aujourd’hui, on discute beaucoup de savoir s’il faut calculer la retraite en fonction de l’âge ou en fonction des durées de travail. Le cœur de cette discussion, c’est que les systèmes de retraites, tels qu’ils sont présentés par le gouvernement, font que si vous n’atteignez pas l’objectif qu’on vous fixe, on vous pénalise lourdement. Le système voulu par Delevoye prévoit que vous accumuliez des points, mais si vous n’atteignez pas soit l’âge pivot, soit la durée de référence, la valeur de vos points est diminuée. C’est une sorte de double peine. D’abord vous avez travaillé moins longtemps donc vous avez moins de points, par exemple si vous avez une carrière à trous. En plus, si vous partez à 62 ans, vos points valent moins cher.

Au cœur de ce principe, il y a une philosophie basée sur l’incitation : les dispositifs sont là pour inciter les gens à avoir des comportements considérés comme vertueux. Ce principe ignore la plupart des gens ne sont pas maîtres de leurs décisions de travailler ou pas. Ces décisions ne sont pas prises dans un contexte de pure liberté ! Ce n’est pas un menu au restaurant. Il y a des difficultés professionnelles, il y a un contexte de santé, il y a du chômage. Donc, si on vous pénalise pour une décision que vous n’avez pas prise, ou si vous êtes déjà en mauvaise santé et que vous ne pouvez pas continuer à travailler, c’est un faux choix, et une vraie pénalisation.

Vous pointez le fait qu’il est faux que les gens travaillent dans l’ensemble plus longtemps. Les gens prennent leur retraite plus tard, mais selon vous c’est plutôt le temps entre la fin du travail et le début de la retraite qui augmenterait.

Il y a des personnes qui travaillent plus longtemps, à peu près deux ans de plus par rapport à il y a dix ans. C’est le fait des réformes précédentes, et aussi de la chasse aux pré-retraites. Dans le même temps, plus de la moitié des salariés français ne travaillent pas jusqu’à la retraite. Lorsqu’ils liquident leur retraite, aux alentours de 63 ans, ils ne sont déjà plus en emploi depuis un, deux ou trois ans. Ils peuvent être au chômage – le chômage de longue durée des seniors est important. C’est le chômage qui a tendance à remplacer les pré-retraites, mais de manière moins favorable. Ils peuvent être aussi en invalidité, en arrêt longue maladie, ou aux minimas sociaux. Une période sans emploi ni retraite est en train de se créer, et a tendance à s’allonger avec les réformes.

C’est une illusion de poser les débats comme si, en décidant d’un âge de départ à la retraite, on résolvait le problème de l’emploi des seniors. Ce problème est toujours là, à la fois parce que les entreprises ne sont pas très demandeuses de garder les seniors très longtemps, que les conditions de santé dans un grand nombre d’emplois ne permettent pas de travailler plus longtemps, et aussi parce que les personnes ne souhaitent pas travailler plus longtemps. C’est en lien avec les conditions de travail. Il y a un fossé qui se creuse entre le moment où l’on s’arrête – la moitié des gens s’arrêtent aujourd’hui avant 60 ans –, l’âge légal (62 ans actuellement), et l’âge moyen auquel on touche enfin sa retraite, qui est plutôt de 63 ans pour l’instant.

Est-il possible de dessiner une réforme, ou des changements dans le système des retraites qui prendraient mieux en compte les carrières heurtées, les périodes de chômage, les congés maternités, les congés parentaux ?

Il y a la question du système de retraites, et la question du niveau des pensions. Ce que propose Delevoye, avec le système à points, est de considérer la retraite quasiment comme une épargne. Si vous avez épargné beaucoup, vous avez beaucoup. Si vous avez épargné moins parce que vous avez eu des trous dans votre carrière, cela se ressent sur votre retraite. Il existe une autre façon de voir la retraite traditionnellement en France : la retraite n’est pas une épargne, c’est le maintien des meilleurs salaires. Avec cette réforme, nous assistons ainsi à un réel basculement. Veut-on penser la retraite comme le maintien du salaire, auquel cas le système proposé par Jean-Paul Delevoye n’est pas le plus adapté ? Ou alors la conçoit-on comme une quasi-épargne publique, et dans ce cas c’est le système à points qu’il faut adopter.

La deuxième question concerne le « bon » niveau d’une retraite : quelle part des derniers salaires, vers quel âge peut-on envisager de la prendre, et du coup, quels sont les besoins en termes de financement puisqu’on va vivre plus vieux ? Le problème du débat, tel qu’il est mené aujourd’hui, est que le gouvernement évacue complètement ces aspects, en focalisant l’attention sur la tuyauterie, sur les points. Le gouvernement a en fait déjà décidé qu’on ne mettrait pas un centime de plus pour les retraites et que, donc, leur niveau va baisser. Ce sera à nous de décider de prendre notre retraite plus tard, parce que nous toucherons beaucoup moins.

D’un côté, le gouvernement communique sur des détails très techniques, de l’autre, les économistes, les partenaires sociaux, les citoyens, n’ont pas accès aux données sur lesquelles se base le gouvernement pour calculer les effets de la réforme. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’avons pas accès aux données ni au résultats des études. C’est particulièrement archaïque, d’autant plus que le gouvernement communique sur des détails très techniques et qu’il veut absolument parler de cela. Il ne communique pas les simulations sur lesquelles il s’appuie. Le gouvernement assure que notre système sera meilleur que l’ancien, mais nous n’avons pas accès aux données pour le savoir ! Ce qui est clair, c’est qu’on va donner aux cadres supérieurs, aux salariés les plus riches, un bon de sortie du système. Ils pourront sortir du système de base pour la partie de leur salaire qui dépasse 10 000 euros par mois.

Les petites retraites, nous dit-on, seraient de l’autre côté un peu revalorisées. L’éventail des retraites distribuées, sans les plus riches, paraîtra donc plus égalitaire. Mais c’est une loupe déformante. Car les personnes qui en ont les moyens et qui vont voir les retraites de base baisser vont les compléter par la capitalisation. Et la capitalisation accroît nettement les inégalités. Les comparaisons internationales le montrent. Notre système actuel est loin d’être parfait, il contient des formes d’inégalités importantes. Mais en préparant un système où la retraite publique ne sera qu’un premier étage, peut-être que les inégalités seront encore plus fortes entre les retraités.

L’unification des différents régimes aura-t-elle aussi pour effet un nivellement pas le bas ?

Pour y voir plus clair, il faudrait avoir des chiffres. Pour le régime de la fonction publique, il est reconnu publiquement que son intégration au régime général va coûter très cher en droits à la retraite, au moins pour la partie des fonctionnaires qui sont peu payés en prime. On ne connaît pas l’effet de la réforme, mais au moins leurs primes seront prises en compte dans le calcul de la retraite. Pour bien d’autres agents publics, dont les enseignants et certains personnels hospitaliers, qui sont faiblement payés en prime, on sait que la réforme implique une baisse très importante du niveau des pensions. Pour que cela ne soit pas le cas, il faudrait des revalorisations des traitements, qui soient très conséquents, puisque cela fait dix ans que leurs salaires sont gelés.

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Le système actuel de retraites est-il encore viable ?

Le système actuel a un petit déficit, de l’ordre de 10 milliards d’euros, sur 300 milliards. Il est donc somme toute équilibré. Il n’est pas du tout question d’un système qui serait à découvert et dont il faudrait éponger les dettes. Le problème, c’est que depuis des années, pour l’équilibrer, on fait baisser les pensions. C’est un choix implicite qui a été fait. La logique de cette nouvelle réforme qui vient, c’est de dire « Dorénavant, on va toujours faire comme ça ». Si on remet en cause la baisse des pensions, alors il faut discuter de sources de financement supplémentaires.

Élargir l’assiette des cotisations serait une alternative ?

On peut tout imaginer. Cela dépend d’abord des contextes politiques. Plusieurs possibilités paraissent assez évidentes. Exemple chez les salariés du privés : presque 10% des rémunérations sont retirées de l’assiette des cotisations, comme l’épargne salariale. Réintégrer ces éléments donnerait un peu d’air. C’est quelque chose qui a été fait par le passé. Il existe d’autres pistes, comme taxer les profits. L’avantage de l’augmentation des cotisations, est que c’est cohérent avec le système par répartition. Nous savons le faire et les montants sont tout à fait raisonnables : toutes choses égales par ailleurs, il suffirait d’augmenter les cotisations de seulement 0,2 point par an pour maintenir les taux de remplacement, le montant de la retraite par rapport au dernier salaire, à leur niveau actuel. En moyenne cela ne se traduirait pas par des baisses de salaires pour les actifs, mais des augmentations légèrement moins rapides.

Une autre question dont on parle peu dans cette réforme, est celle de la prise en compte de la pénibilité…

Plusieurs dispositifs de prise en compte de la pénibilité ont été mis en place dans les années 2000 puis ont été dégradés. Aujourd’hui, ce n’est pas mis en avant. Et comme on présente chacun comme le gestionnaire de son compte de points, on ne rend pas compte du fait qu’il y a des métiers qui ont des effets tels sur la santé qu’on ne peut pas les exercer indéfiniment. C’est quelque chose qui doit se penser pour la retraite, mais aussi se penser au travail, il faut mener de front les deux. Une partie des éléments des régimes spéciaux de retraites reposent sur cette idée de prendre en compte les risques spécifiques. S’il y avait quelque chose à faire pour s’inspirer des régimes spéciaux, ce serait effectivement de reconnaître qu’il y a des professions qui, en tant que telles, méritent un traitement spécifique.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

- Photo : CC Domaine public.

Before yesterdayBridge> Bastamag

Fonds de pension : l'avenir de nos retraites se jouera-t-il bientôt sur les marchés boursiers ?

La future réforme des retraites incitera ceux qui le peuvent à miser sur des retraites complémentaires par capitalisation. Ils alimenteront ainsi des fonds de pension qui s’enrichissent grâce à la spéculation immobilière, aux privatisations ou... à la réduction des coûts dans les maisons de retraite.

Les deux grands groupes privés de maisons de retraites français, Orpea et Korian, font régulièrement la une des médias pour les conditions de prise en charge des retraités et de travail de leurs salariés. Voire pour des scandales de maltraitance, de rationnement des aliments, ou encore d’intoxications alimentaires mortelles [1]. Les deux groupes, cotés en bourse, ont aussi en commun d’avoir au sein de leur capital des fonds de pensions canadiens. Le Canada Pension Plan Investment Board (CPPIB) détient plus de 14% d’Orpea. Et le fonds Investissements PSP, lui aussi destiné à administrer les épargnes-retraites de Canadiens, possède plus de 13% de Korian.

Pourquoi des caisses de retraites canadiennes investissent-elles dans les maisons de retraites françaises ? Parce que le secteur représente un placement rentable et un marché en expansion. Les bénéfices dégagés par Orpea et Korian grâce notamment à la limitation des « coûts » de gestion de leurs maisons de retraite, et les dividendes qu’ils reverseront à leurs actionnaires, profitent directement à ces fonds. Et, au final, aux capitaux qui y sont placés.

En résumé, moins il y a d’argent investi pour améliorer les conditions de vie des résidents français âgés, meilleur est le taux de rentabilité de ces fonds de pension canadiens... Telle est la logique d’un système de retraite par capitalisation. Là où cette logique est à l’œuvre, des fonds d’investissement placent l’argent de leurs retraités sur les marchés financiers, au sein d’entreprises, dans l’immobilier, dans des infrastructures privatisées.

Vers des fonds de pension français ?

En France, le système de retraite repose encore largement sur un système par répartition : ce sont les cotisations actuelles des actifs qui financent les pensions des retraités. Il existe quelques petits fonds de pension français, pour des retraites complémentaires, mais cela reste très marginal [2]. En toute logique, les fonds de pension sont plus implantés et plus puissants dans les pays où le système de retraites repose essentiellement sur la capitalisation, et sont moins présents là où les retraites se basent en grande partie sur un système par répartition. En France, le volume financier des fonds de pension hexagonaux ne pèse aujourd’hui qu’un petit 0,7% du PIB. Aux États-Unis, c’est 76% du PIB, 85% au Canada, 104% au Royaume-Uni, 120% en Suisse, 170% aux Pays-Bas ! [3].

Les fonds de pension français risquent cependant de monter en puissance si la nouvelle réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron est adoptée. Le projet dévoilé cet été prévoit d’abaisser le seuil à partir duquel les salariés les mieux payés sortiront du régime général – pour la part de leur salaire au-delà de 10 000 euros par mois, selon le projet actuel. Ces salariés très aisés seront incités à souscrire des plans de retraites par capitalisation, qui alimenteront de futurs fonds de pensions.

En plus, le système envisagé dans la réforme risque d’entrainer une baisse générale des pensions de base. Tous les salariés qui le peuvent financièrement seront donc poussés à compléter par une épargne-retraite par capitalisation.

Lire à ce sujet nos articles :
- Baisse des pensions, creusement des inégalités : ce qu’annonce le projet de réforme des retraites
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Comment les fonds de pensions sont devenus des organismes financiers

« Il y a des fonds de pensions très anciens. Au départ, ils étaient proposés par les employeurs pour conserver leur main d’œuvre qualifiée. C’était alors présenté comme un avantage », explique Esther Jeffers, qui est professeure d’économie à l’université de Picardie et membre du conseil scientifique d’Attac. Les fonds de pensions états-uniens sont nés dès les années 1920. Mais c’est avec une réforme du système de retraites de 1974, puis avec la montée des marchés financiers dans les années 1980, qu’ils sont devenus des acteurs incontournables des marchés. « Au début, les fonds étaient à prestations définies (le montant de la pension est fixé à l’avance, ndlr). Puis c’est devenu "à cotisations définies" (seul le montant de la cotisation est fixé, pas celui de la pension finale), et il n’y avait plus d’autre choix pour les salariés », poursuit l’économiste.

Les fonds de pension se sont transformés en véritables organismes financiers. De nouveaux acteurs économiques, les gestionnaires d’actifs, sont apparus pour gérer cette épargne. Ils doivent garantir des résultats – un taux de rentabilité correct –, tout en assurant la sécurité des placements, garants des futures retraites. Les fonds de pension investissent donc principalement dans l’immobilier et dans les très grandes entreprises, réputées sûres et rentables.

L’un des plus gros fonds de pension au monde, le California Public Employees’ Retirement System (CalPERS), qui gère les retraites des fonctionnaires de Californie (soit plusieurs centaines de milliards de dollars) compte parmi ses principaux investissements Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet (la maison mère de Google), Facebook, JP Morgan, Exxon Mobil… [4]. Bref, les Gafam, une grande banque, et le pétrole.

En France, les fonds de pensions étrangers ne ciblent pas seulement le secteur des maisons de retraites. Aéroport de Paris et Engie, que le gouvernement est en train de privatiser, intéressent aussi la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), un autre fonds majeur. La CDPQ détient déjà 30% du capital d’Eurostar et de Keolis, deux filiales de droit privé créées par la SNCF. Le fonds est aussi le propriétaire des tours Duo, deux bâtiments de 120 et 180 mètres de haut, en construction à Paris.

Spéculation immobilière : « Les pensions des aînés font grimper les loyers des jeunes »

L’immobilier français, en particulier parisien, remplit les deux critères recherchés : placement sûr et rentable. Le fonds de pension allemand BVK (Bayerische Versorgungskammer) a acheté en 2017 l’immeuble de l’ancien musée de la Pinacothèque de Paris [5]. Le fonds de la banque nationale norvégienne, qui gère les retraites par capitalisation des Norvégiens, possède de son côté plusieurs immeubles de bureaux dans les quartiers huppés de l’ouest parisien, ainsi qu’à Londres et Munich, deux autres métropoles où les prix de l’immobilier atteignent des sommets [6].

Le fonds norvégien détient aussi des participations substantielles dans des grandes entreprises immobilières allemandes qui sont pointées du doigt pour leur rôle dans la fulgurante hausse des loyers à Berlin [7]. Ces sociétés immobilières possèdent chacune des milliers de logements dans la capitale allemande, rachetés à la faveur des privatisations d’anciens logements sociaux.

Ces mêmes firmes sont visées par une initiative citoyenne dénonçant leurs agissements sur le marché immobilier : hausses systématiques et illégales de loyers, pression sur les locataires les plus pauvres pour les faire partir (voir notre article "Face à l’explosion des loyers à Berlin, un puissant mouvement d’habitants veut exproprier les gros bailleurs privés").

En Suisse aussi, « sous pression pour placer leurs fonds, les caisses de pension investissent à tout-va dans l’immobilier. Ces investissements massifs ont pour effet d’augmenter le coût des logements », alertait l’agence de presse Swissinfo en août. Conséquence : « Les pensions des aînés font grimper les loyers des jeunes ».

Les syndicats tentent de pousser à l’investissement « éthique »

Est-ce la faute des retraités suisses ou norvégiens si l’argent de leurs pensions contribue à la spéculation immobilière ? Les travailleurs qui capitalisent leurs futures retraites peuvent-ils être tenus pour responsables de la hausse des loyers à Berlin, Paris ou Londres ? Assurément, non. Mais quel est alors le pouvoir des cotisants sur ces investissements ? « C’est un long débat. Il y a plusieurs types de restrictions à l’investissement qui limitent la capacité des caisses de retraites à pouvoir intégrer des critères extra-financiers dans leur politiques d’investissement », répond Pierre Habbard, secrétaire général de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE [8].

« Dans les pays anglo-saxons, vous avez les devoirs fiduciaires qui imposent aux administrateurs d’une caisse de retraite une obligation de rendement financier. S’il existe une preuve que votre politique d’investissement ne vise pas le rendement maximum à long terme, vous vous exposez à des recours juridiques, comme des class action… L’autre barrière, c’est la complexité et la longueur de la chaine d’investissement, du fait que les caisses délèguent leur pouvoir à des gestionnaires d’actifs. »

Dans les pays où les fonds de pension sont des acteurs incontournables du système de retraites, les syndicats tentent bien d’avoir un impact sur la destination de l’épargne des travailleurs. Le Committee on workers’ capital (« comité sur le capital des travailleurs »), un forum chapeauté par la Confédération syndicale internationale, réunit par exemple des administrateurs de caisses de retraites de différentes pays nommés par les syndicats.

Campagnes pour le désinvestissement des énergies fossiles

« L’objectif final de ce forum est de s’assurer que l’argent des travailleurs est investi dans des projets qui vont dans l’intérêt de ces mêmes travailleurs, précise Pierre Habbard. Les syndicats essaient par exemple de faire en sorte que la définition du devoir fiduciaire contienne une notion plus large de ce que doit être le rendement à long terme, en incluant des critères de soutenabilité, des critères sociaux et environnementaux. »

La pression peut aussi venir d’ONG et de campagnes internationales. Aux États-Unis, 350.org a réussi à ce que les villes de San Francisco et New York décident que les fonds de pension pour les retraites de leurs employés municipaux désinvestissent des énergies fossiles. La ville de Berlin avait aussi adopté une telle mesure en 2016 [9].

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« Ce sont les pratiques sur les marchés qui rendent les choses très similaires »

Les investissements « éthiques » sont-ils pour autant une solution ? « Les dirigeants des fonds de pension sont de natures très hétérogènes, commente Esther Jeffers. Ce sont les pratiques sur les marchés financiers qui rendent les choses très similaires. Qu’ils soient français, états-uniens ou canadiens, quand ils sont sur les marchés financiers et cherchent la rentabilité, leurs comportements s’unifient de facto. Mais les fonds de pension qui sont là pour les employés seraient très choqués si vous venez leur dire qu’ils viennent manger le pain des retraités français, ajoute l’économiste en faisant référence aux cas de Korian et Orpea. Une fois qu’on a marchandisé les soins à la personne, ils sont soumis aux lois des marchés financiers. L’enjeu est qu’il ne faut pas marchandiser certains champs de l’économie, qui ne doivent pas obéir à des lois de rentabilité. »

Les retraites par capitalisation ont en plus l’effet de soumettre le niveau des pensions aux aléas des marchés boursiers. En cas de pertes des fonds sur les marchés financiers, salariés et retraités se retrouvent pénalisés. « Après la crise de 2008, il y a des fonds de pension qui ont bu la tasse, dans la sidérurgie, à Delta Airlines. De nombreux retraités ont perdu toute leur épargne, certains on dû partir retravailler à plus de 80 ans parce que la plus grande partie de leur pension s’était envolée dans la crise », rappelle Esther Jeffers.

La meilleure défense contre les aléas boursiers reste la retraite par répartition

Les fonctionnaires français en ont eux-mêmes fait les frais. Depuis 2005, ils cotisent en plus de leur retraites de base à l’Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP), un régime alimenté par des cotisations prélevées sur une partie des primes des fonctionnaires. Le fonds brasse plus de 30 milliards d’euros, essentiellement investis dans des obligations. Mais dans les années 2010, son rendement a baissé fortement du fait des taux bas des obligations.

Résultat : le fonds a décidé, en 2015, de baisser les droits à la retraite additionnelle de ses cotisants [10]. Deuxième conséquence : en septembre dernier, le gouvernement a relâché les contraintes d’investissement de cette caisse de retraite pour qu’elle puisse « diversifier son portefeuille » et ne plus dépendre autant du cours des obligations sur les marchés [11]. Le fonds va donc dorénavant investir davantage dans… l’immobilier résidentiel.

Avec une retraite par capitalisation, les aléas des marchés financiers peuvent à la fois faire baisser les pensions des retraités, et inciter à la spéculation immobilière. À l’inverse, les systèmes de retraite par répartition ne participent pas à la marchandisation financière globalisée, et ne font pas dépendre le niveau des pensions des cours de tel ou tel produit financier.

Rachel Knaebel

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Kourai

Ces armes européennes qui équipent l'armée turque, engagée contre les Kurdes

Plusieurs pays européens, dont la France, ont annoncé la suspension des exportations d’armes vers la Turquie. Un peu tard pour préserver leur allié kurde.

Depuis le début de l’offensive turque lancée contre les Kurdes de Syrie le 10 octobre, plusieurs pays ont annoncé qu’ils suspendaient, complètement ou en partie, leurs exportations d’armes vers la Turquie : la Norvège, les Pays-Bas, l’Allemagne, et la France, comme l’a déclaré la ministre de la Défense Florence Parly.

La Turquie n’est pas vraiment un gros client des exportations d’armes françaises. Avec 590 millions d’euros de prise de commande depuis 2009 (selon le rapport au Parlement 2019 sur les exportations d’armements), la Turquie arrive loin derrière l’Inde (13 milliards), l’Arabie saoudite (11 milliards d’euros), l’Égypte (7 milliards) et les Émirats arabes unis (5 milliards d’euros de contrats depuis 2009). Reste que la France a livré à la Turquie entre 2013 et 2015 des radars militaires de Thales pour équiper des avions patrouilleurs [1].

Des centaines de chars allemands, des hélicoptères de combat italien, des missiles norvégiens…

L’Allemagne a de son côté fourni à la Turquie plus de 350 chars Léopard depuis une décennie. Sur les deux dernières années, 2017 et 2018, l’Allemagne a exporté pour plus de 300 millions d’euros de matériels militaires à la Turquie [2]. L’Italie a vendu des hélicoptères de combat, des canon navals, les Pays-Bas de nombreux radars, la Norvège des missiles anti-navires, l’Espagne des avions patrouilleurs [3]. Le Royaume Uni a approuvé pour plus de 820 millions d’euros d’exportation de matériel militaire vers Ankara depuis 2016, date de la tentative de coup d’État et de la vague de répression qui a suivi dans le pays [4].

Ces matériels sont-ils utilisés dans l’offensive actuelle ? C’est très probable. Lors de l’offensive de 2018 des forces turques contre les unités kurdes YPG dans le canton d’Afrin, en Syrie, l’armée turque avait engagé dans les combats des chars Léopard de fabrication allemande. Ce qui avait provoqué un débat outre-Rhin.

« Dans la plupart de ces campagnes de bombardement, en Turquie, en Irak et en Syrie, l’aviation turque a utilisé des avion de combat Lockheed Martin F-16 des États-Unis et des hélicoptères de combat T-129 produits en joint venture entre Turkish Aerospace Industries et AgustaWestland », indique l’ONG britannique Campaign Against Arms Trade. AgustaWestland est une filiale de l’entreprise italienne d’armement Leonardo (anciennement Finmeccanica). « Les F-16 utilisés par la Turquie pour bombarder Afrin utilisaient des systèmes de laser produits par Leonardo à Édimbourg. BAE Systems (une entreprise britannique) produit aussi des composantes pour les F-16 », ajoute l’ONG britannique.

« À l’heure où l’armée turque attaque les forces kurdes en Syrie, les civils sont gravement en danger », alerte Amnesty International. Plus de 100 000 personnes auraient déjà fui la zone des combats, venant s’ajouter aux 6,6 millions de déplacés internes à la guerre civile, et peut-être demain aux 5,5 millions de réfugiés qui ont quitté leur pays dévasté. Quand la question migratoire sera de nouveau instrumentalisé par les extrêmes droites européennes, il est à craindre que la responsabilité des exportations d’armes vers des régimes autoritaires comme la Turquie sera fortuitement « oubliée ».

La France poursuit cependant ses ventes d’armes vers un autre théâtre de guerre, au Yémen...

- Utilisation d’armes françaises dans la guerre au Yémen : le gouvernement continue de mentir

Photo : Chars Léopard de fabrication allemande utilisés par l’armée turque / DR

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Les pompiers et le mouvement des hôpitaux convergent face à la dégradation du service public

Les pompiers battront le pavé parisien ce mardi 15 octobre, aux côtés de leurs collègues des hôpitaux dont le mouvement continue de s’étendre. Au cœur de leurs inquiétudes : la qualité dégradée de la prise en charge des patients, liée à leurs conditions de travail de plus en plus pénibles.

Les pompiers et personnels des urgences, rejoints par d’autres secteurs hospitaliers, manifestent ensemble ce mardi 15 octobre dans les rues de Paris. Ils sont habitués à se côtoyer : « On se voit au travail, à hôpital, tous les jours », raconte Matthieu, pompier à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), et membre du syndicat autonome de la fonction publique (SAFP). Avec ses collègues, il a vu augmenter le nombre de brancards installés dans les couloirs, et les cernes se creuser sous les yeux des soignants.

« Le confort des victimes et la santé des patients passent par le bien-être au travail des agents, poursuit Matthieu. Or, les conditions d’exercice ne cessent de se dégrader. Nos collègues soignants sont de plus en plus nombreux à être en burn-out. » La qualité d’accueil est d’autant plus importante que nombre de gens qui arrivent aux urgences sont sérieusement amochés. Notamment celles et ceux qui sont amenés par les pompiers.

« On laisse là des gens en pleurs, sans pouvoir les aider. C’est très dur »

« Les gens qui ont eu un accident de voiture sont souvent très angoissés, décrit Laure, infirmière et membre du collectif Inter-urgences au sein de l’hôpital local. Mais bien souvent on est obligés d’arrêter les discussions qui leur font tant de bien, parce qu’on n’a pas le temps. On laisse là des gens en pleurs, sans pouvoir les aider. C’est très dur. » « A Saint-Malo, 41 000 personnes passent aux urgences tous les ans, alors que le service est dimensionné pour en accueillir 20 000, précise Katell, infirmière. À Partir de 21h, il n’y a plus de secrétaire d’admission. Ce sont les infirmières qui doivent tout faire, et nous ne sommes jamais assez nombreux pour assurer les soins. Les gens passent des heures et des heures à attendre, c’est intolérable. Les pompiers sont évidemment impactés par cette très mauvaise organisation. »

« Les temps d’attente ne cessent de s’allonger, même pour nous lorsque nous amenons des patients, alors que nous sommes censés être prioritaires, se désole Matthieu. Nous ne voulons pas laisser des personnes âgées que nous avons ramassées par terre chez elles sur des brancards, dans un couloir, à l’hôpital. »

« Ce n’est pas sécurisant pour les patients, et pour nous non plus, reprend Laure. Nous ne pouvons pas gérer tout le monde. Dans les couloirs, les gens n’ont pas de sonnettes pour nous prévenir. Nous avons des anciens qui ont des soucis de démence et qui se lèvent, se déshabillent parfois, et errent entre les brancards. C’est affreux d’accueillir les gens dans de telles conditions. »

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Faudra-t-il grimper à l’échelle de 35 mètres jusqu’à 60 ans, voire plus ?

« Le malaise des établissements hospitaliers nous touche bien évidemment, constate Hervé, pompier depuis plus de 30 ans, et syndiqué à la CGT. Ils sont en train de les démanteler, de les privatiser pour les donner en pâture à des gens qui vont faire de la spéculation. Comme ils ont fait avec la SNCF. » En plus de dénoncer une dégradation de toute la chaîne de secours, les pompiers tiennent à alerter l’opinion sur deux points qui les concerne plus particulièrement, en premier lieu les menaces qui planent sur leur retraite. Bénéficiant d’un régime spécial, dû aux risques inhérents à leur métier, les pompiers ont le droit de partir dès 57 ans à la retraite, moyennant une sur-cotisation, et sous réserve d’avoir travaillé 42 ans. Ce dispositif pourrait prendre fin avec la nouvelle réforme des retraites.

« On commence à nous dire qu’il va falloir continuer à monter à l’échelle de 35 mètres, même passés 60 ans... Ça va être compliqué !, souligne Hervé. Sur le terrain, tant qu’on est suffisamment nombreux, on s’organise pour que ce soit les plus jeunes qui y aillent, mais comment fera-t-on demain ? » Les pompiers demandent également une revalorisation de leur prime de feu, qu’ils aimeraient voir convertie en prime de risque. Leur récente participation à l’extinction de l’incendie de Lubrizol à Rouen, dans des conditions très difficiles, a clairement souligné les dangers auxquels ils peuvent être exposés.

« On intervient aussi de plus en plus souvent sur des scènes d’attentats », ajoute Hervé. D’autres évoquent les agressions qu’ils subissent, en augmentation. « Il s’agit de remettre l’humain au cœur des préoccupations des politiques, affirme Katell, du collectif Inter-urgences. Il faut nous rassembler pour lutter : pompiers, retraités, usagers, soignants des différents services ... tous ensemble, nous serons plus forts. »

Nolwenn Weiler

Photos : Nolwenn Weiler
Sauf photo de une : CC Guitguit

Liens :
- Le collectif inter-urgences
- Le collectif Inter-hôpitaux
- Courrier de lintersyndicale des pompiers

A lire, sur la mobilisation des urgences :
- Grève aux urgences : le collectif appelle l’ensemble des hospitaliers à rejoindre le mouvement
- Urgences en burn-out : « Nous sommes obligés d’être à la fois aide soignante, infirmière, vigile, secrétaire... »

Procès de l'accident mortel d'un cordiste : « Pourquoi le parquet a-t-il oublié la société Cristanol ? »

Le tribunal correctionnel de Reims jugeait l’accident mortel de Quentin Zaraoui-Bruat, jeune cordiste enseveli en 2017 sous des centaines de tonnes de matière, dans un silo du groupe Cristal Union. Mais l’entreprise donneuse d’ordre ne figurait pas sur le banc des accusés.

« Je n’ai pas l’impression d’avoir assisté à un procès. C’était surréaliste... Une parodie de justice. » Frédérique Bruat trouve la force de prendre la parole à la sortie du Palais de justice de Reims, ce 4 octobre. Valérie, sa sœur, n’y parvient pas. La voix de la maman de Quentin est éteinte. Ses larmes affleurent. Mais ne sortent pas.

Cordiste intérimaire, Quentin Zaraoui-Bruat est mort au travail le 21 juin 2017, en pleine opération de nettoyage d’un silo appartenant à la distillerie Cristanol située à Bazancourt, dans la Marne. Cette filiale du géant sucrier Cristal Union (marques Daddy, Erstein...) transforme des betteraves et céréales en éthanol ou en bioéthanol. Les résidus forment une matière solide appelée « drêche » qui colle aux parois des silos et que les cordistes sont ensuite chargés de nettoyer. C’est au fond d’un silo de 2000 m3 que Quentin est enseveli le 21 juin 2017, à l’âge de 21 ans (lire notre enquête : « Si vous n’y allez pas, vous n’êtes pas des hommes ! » : enquête sur la mort de Quentin, jeune technicien cordiste).

Le donneur d’ordre Cristal Union, grand absent du procès

Le représentant légal de Cristanol est présent. Mais sa société ne risque à ce jour aucune sanction pénale. Seule sa responsabilité civile est mise en cause. « On attendait que Cristanol comparaisse réellement pour avoir un réel débat sur leurs responsabilités », regrette Frédrique Bruat. Seule l’Entreprise de travaux en hauteur (ETH), employeuse de Quentin et sous-traitante pour Cristanol, est jugée pour « homicide involontaire » et « emploi de travailleurs sans organisation et dispense d’une information et formation pratique et appropriée en matière de santé et sécurité ».

D’où le sentiment que « les dés étaient jetés dès qu’on s’est assis à 9h », comme le résume la mère de Quentin. Une impression partagée par ses proches, venus des Côtes-d’Armor, de l’Aube, ou encore de Moselle. Lors de sa plaidoirie, maître Emmanuel Ludot s’adresse à Marlène Bour-Borde, la substitut du procureur : « Pourquoi le parquet de Reims a-t-il décidé d’oublier la société Cristanol ? » L’avocat de la mère de Quentin, de l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires et d’une douzaine d’autres parties civiles affirme que le précédent substitut, qui a été muté dans le sud de la France entretemps, lui a répondu « qu’il ne voulait surtout pas faire citer Cristanol au pénal ».

« J’ai cru comprendre que Cristal Union est le plus gros employeur de la région », glisse David Lacroix, l’avocat d’ETH. Manière de rappeler le poids économique du site agro-industriel, qui « fait vivre localement environ huit mille personnes directement ou indirectement », selon Olivier de Bohan, le président de l’entreprise [1]. Le parquet évite de s’épancher sur le sujet au cours de son réquisitoire : « Je ne vois pas ce que la présence de Cristanol apporterait. L’enquête est complète », dit Marlène Bour-Borde, sans plus d’explications.

Le président du tribunal déjuge l’expertise de l’inspection du travail

En quoi la présence de Cristanol sur le banc des prévenus aurait-elle pu se justifier ? Pour comprendre, il faut se tourner vers une pièce majeure du dossier : le « Retour d’expérience – Accident du travail mortel » réalisé par la Mutuelle sociale agricole de Marne-Ardennes-Meuse. Fruit d’un an d’enquête, ce rapport de plus de 200 pages nous apprend que lorsque Quentin et son binôme descendent dans le silo, à midi, cela fait plus de deux heures que deux des trois trappes de soutirage, par où la matière s’évacue dans le fond du silo, sont ouvertes. Les trappes sont refermées à 12h15. Entre temps, environ 480 m3 de drêche ont eu le temps de s’écouler.

Quentin a été emporté au fond du silo à un quart d’heure de la fin de sa journée de travail... Cinq jours plus tard, le directeur de Cristanol de l’époque déclare au cours du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) que, « par défaut, les trappes sont ouvertes » pendant l’intervention des cordistes. « Tout était fait pour qu’un accident se produise », résume Justine Vancaille, l’inspectrice du travail, à la barre.

Pierre Creton, le président du tribunal, semble imperméable à ces arguments : « Je voulais quand même préciser, lance-t-il à Justine Vancaille, arriver à faire un rapport sans préciser que M. Zaraoui se soit désencordé, je trouve ça incroyable ! »

Une peine avec sursis requise contre le sous-traitant seulement

« La cause de l’accident, ce sont les trappes de soutirage qui sont ouvertes. Le fait d’être encordé n’aurait rien changé », rétorque l’inspectrice du travail, catégorique. Un cordiste superviseur et instructeur, désigné expert pour témoigner à la barre par l’association Cordistes en colère, l’assure lui aussi : « Les cordes utilisées auraient permis sans aucun doute l’enlisement, même lorsque l’utilisateur est encordé. » Ces cordes, explique-t-il, présentent « une certaine élasticité », qui leur permet de s’allonger « jusqu’à 5 % de leur longueur sous 100 kg ».

Des membres de l’association « Cordistes en colère, cordistes solidaires », le 4 octobre devant le tribunal de Reims (© Franck Dépretz).

Les avocats de la défense et des parties civiles demandent un supplément d’information, afin que l’affaire soit rejugée en présence de Cristanol. La substitut du procureur requiert une amende de 10 000 euros, « assortie du sursis », à l’encontre d’ETH. Soit dix fois moins que la peine dont Cristal Union et son prestataire de nettoyage avaient tous les deux écopé, en mars dernier, pour la mort de deux autres cordistes survenus sept ans plus tôt dans un silo de sucre de Bazancourt [2].

La comparaison entre ces deux drames, qui présentent pourtant des circonstances extrêmement similaires, Pierre Creton ne veut pas en entendre parler. « Je ne connais pas l’accident de 2012 », feint-il d’ignorer.

Dans une lettre ouverte très forte publiée au lendemain du procès, l’association Cordistes en colère interroge l’équité du système judiciaire, et réclame que « la justice s’applique à Cristal Union » : « Il existe de nombreux éléments objectifs, tangibles, et étayés à l’encontre de Cristal Union. Il est inenvisageable que ces éléments restent inexploités. » Le verdict du tribunal sera rendu le 6 décembre.

Franck Dépretz

- Photo de une : CC Steve Garrity

Mastodon, Diaspora, PeerTube... : des alternatives « libres » face aux géants du Net et à leur monde orwellien

En vingt ans, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft ont investi notre quotidien, colonisé nos imaginaires, mis la main sur nos données personnelles. Peut-on leur échapper ? Pour chacun de ces services, les alternatives aux « Gafam » existent déjà, et rassemblent, pour certaines d’entre elles, plusieurs millions d’utilisateurs. Basta ! vous les présente.

Les chiffres sont à manier avec précaution, mais on estime que Google capterait à lui seul plus de 90 % des requêtes sur les moteurs de recherche en Europe. Il devient de plus en plus difficile d’ignorer que la multinationale amasse ainsi une quantité phénoménale de données personnelles : lorsque vous effectuez une recherche ou que vous vous rendez sur un site Internet, Google en conserve une trace qui permet, entre autres, de vous proposer de la publicité ciblée, c’est-à-dire ajustée à votre profil. Google recueille aussi des données via son navigateur web Chrome, son service Gmail, via Youtube, qui lui appartient, Google maps, et aussi tous les smartphones munis du système exploitation Android…

Si vous n’utilisez pas de smartphone Android, vous possédez sûrement un IPhone, d’Apple. Apple est le roi de l’obsolescence programmée et des appareils fermés : ses machines sont faites pour ne pas durer longtemps. Il est difficile, par exemple, d’en remplacer les batteries. Et quel que soit votre smartphone, vous faites probablement partie des deux milliards d’utilisateurs de Facebook, ou de ses filiales WhatsApp et Instagram. Facebook, c’est un peu le surveillant-chef. Comme expliqué dans sa politique d’utilisation des données, le « réseau social » récolte et analyse une série d’informations fournies par ses utilisateurs, volontairement ou pas : contenus publics diffusés ; messages privés envoyés sur Messenger ; personnes, pages et groupes que l’on suit ou « aime » ; articles, photos et vidéos que l’on consulte, commente ou « like » ; informations sur l’appareil depuis lequel on accède au service, géolocalisation… Tout cela pour, au final, vendre de la publicité ciblée.

« Je suis toujours étonnée de voir des militants discuter d’actions de désobéissance civile sur des groupes Facebook »

Facebook n’hésite pas non plus à parfois manipuler ses utilisateurs pour des expériences psychologiques, comme cela s’est fait en 2014 avec des centaines de milliers d’utilisateurs anglophones. Facebook les a exposés à différents types de messages pour scruter leur variation d’humeur et d’état émotionnel, via les « posts » de ces utilisateurs [1]. Dernier scandale d’espionnage en date : les révélations successives au sujet des assistants vocaux de Google, Apple et Amazon, qui tous, ont enregistré les conversations d’utilisateurs sans que ceux-ci ne le sachent.

Les Gafam et leurs outils numériques semblent partout. Leur surveillance de nos comportements, voir leur espionnage, est-il une fatalité pour toute personne un minimum connectée ? Peut-on y échapper ? Pour chaque service technologique qu’ils nous délivrent, en échange de la collecte consentie ou non de nos données, il existe des alternatives. Celles-ci sont plus respectueuses de la vie privée et ne dépendent pas d’une multinationale qui a pour ultime objectif le profit.

Moteurs de recherche : Duckduckgo ou Startpage comme alternatives à Google

Pour le navigateurs Internet, il y a Firefox, alternative connue à Chrome, Safari (le navigateur d’Apple), et Internet explorer (devenu Microsoft Edge). Pour les moteurs de recherche, les utilisateurs qui désirent naviguer sans être pistés peuvent s’en remettre à des « méta moteurs » tels Duckduckgo ou Startpage : ils collectent des résultats provenant des moteurs de recherche classiques, mais en assurant un anonymat à l’utilisateur. « Lorsque tu tapes un mot sur Duckduckgo par exemple, c’est lui qui va effectuer la recherche à ta place dans Google. Ce dernier ne verra donc pas la trace de ton passage », résume Okhin, chargé de veille à la Quadrature du net, qui défend les droits et libertés des citoyens sur Internet.

Autre solution, passer par Qwant, un moteur de recherche français fondé en 2013. « La plupart des autres moteurs de recherche vendent de la publicité ciblée, explique Tristan Nitot, vice-président de Qwant. Cela permet aux entreprises de tout savoir de leurs utilisateurs : genre, goûts, orientation sexuelle et politique, niveaux de revenus, etc. Chez Qwant, nous ne collectons pas vos données personnelles. Nous gagnons de l’argent grâce à la publicité, c’est-à-dire avec les liens sponsorisés qui apparaissent au-dessus des résultats de vos recherches et avec les publicités affichées sur la droite. Mais nous ne savons rien de vous. » Le moteur de recherche tente également de se démarquer avec certains services : Qwant junior, une déclinaison pour enfants utilisée dans certaines écoles, garantit une navigation sans pubs, violences ni images pornographiques. Selon sa direction, le moteur de recherche utilise des algorithmes maison, sauf pour les images : celles-ci sont indexées par le moteur de recherche Bing, appartenant à Microsoft.

Qwant n’en est pas moins regardé avec méfiance par les militants du numérique, qui lui reprochent son caractère « conventionnel ». Il s’agit d’une entreprise privée dotée d’actionnaires – la Caisse des dépôts et le groupe de médias allemand Axel Springer (l’éditeur, entres autres, du tabloïd Bild) –, dont le but est de réaliser du profit, et non par exemple d’une coopérative, d’une fondation, ou d’un collectif bénévole [2].

Mastodon, l’alternative décentralisée et non-commerciale à Twitter

En matière de réseaux sociaux, l’offre de services alternatifs existe aussi. Si vous souhaitez vous passer de Twitter, il suffit de créer un compte sur Mastodon, réseau social sans publicité créé en 2016 par un jeune informaticien allemand, Eugen Rochko. Le réseau est dit « décentralisé ». Il n’est pas géré par une seule entité omnipotente (comme pour Facebook), mais par une multitude d’« instances » : des serveurs hébergés chez des particuliers ou des associations, par exemple. « Lorsque Twitter modifie ses conditions d’utilisation, cela impacte tous les utilisateurs. Sur Mastodon, chaque instance définit ses propres règles et ses conditions de modération. Par ailleurs, à l’inverse de Twitter, il n’y a pas de revente de données personnelles à des entreprises tierces », souligne Angie Gaudion, chargée de communication et de partenariats au sein de Framasoft, une association d’éducation populaire dédiée au monde numérique, et créateur de nombreux service numérique éthiques et en logiciel libre.

Considéré comme un repaire de « geeks » au moment de sa création, Mastodon revendique aujourd’hui plus de 3 millions de comptes utilisateurs dans le monde. Un chiffre impressionnant, mais sans rapport, encore, avec les 300 millions d’amateurs de Twitter… Vous pouvez cependant y suivre Bastamag qui vient de créer son compte. « Mastodon n’est pas un outil isolé, souligne Okhin, de la Quadrature du Net. Il appartient au Fediverse, c’est-à-dire un univers fédératif rassemblant des systèmes qui fonctionnent tous selon un standard baptisé Activity Pub. »

Activity Pub permet la publication d’activité sous forme de flux, sans règles dictées par une logique commerciale ni de politique de censure unifiée comme sur Youtube, dont l’algorithme écartera les contenus jugés inadaptés à la diffusion de publicité. Alternative à Youtube, PeerTube propose ainsi une plateforme de partage de vidéos en ligne décentralisée et indépendante de Google.

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On trouve également un logiciel de partage d’images du nom de PixelFed, qui constitue une alternative au géant Instagram, propriété de Facebook critiqué pour sa politique de censure drastique. Lancé il y a un peu plus d’un an par un développeur canadien, PixelFed souhaite offrir les mêmes services qu’Instagram tout en se démarquant radicalement des règles en vigueur dans l’empire Facebook. Ici, pas de publicité, pas de recommandations dictées par des algorithmes, pas de business avec vos données personnelles.

Diaspora, le Facebook libre de demain

Réseau social original, Seenthis (« Vu ça » en français) a été lancé en France en 2011. Il s’apparente par certains aspects à Twitter, mais propose bien d’autres fonctionnalités. L’utilisateur peut y tenir un blog personnel constitué de billets courts, dans lesquels il recommande à ceux qui le suivent la lecture d’articles (comme ceux de Bastamag, par exemple). Il y a enfin Diaspora, réseau social alternatif à Facebook fondé en 2010 par quatre étudiants de l’université de New-York. Pour l’instant, Diaspora n’a pas atteint le stade de développement de Mastodon, mais la communauté numérique travaille à améliorer son ergonomie (pour y suivre notre page, c’est ici).

« Diaspora ne permet pas aujourd’hui de créer des événements ou des groupes comme sur Facebook, pointe Angie Gaudion. Chez Framasoft, nous sommes en train de développer un outil pour y remédier, et nous l’avons pensé avant tout pour les communautés alternatives. Cela me semble indispensable. Je suis toujours étonnée de voir des militants discuter d’actions de désobéissance civile sur des groupes Facebook. C’est un paradoxe incroyable, quand on sait le peu de cas de la vie privée qui est fait sur ces plateformes ! »

Mail, appels vidéo, carto... Pour chaque service une alternative existe

Pour les mails, celles et ceux qui veulent échapper à Gmail – et à l’analyse de ses correspondances par Google – ont le choix d’opter pour Protonmail ou Posteo. En fait, pour tous les services des Gafam, il existe une solution alternative, développée en logiciel libre, plus respectueuse des données de ses utilisateurs.

Open Street Map prend le relais de Google Maps, Jitsi Meet peut remplacer Skype, et Signal a déjà remplacé WhatsApp pour beaucoup d’utilisateur de services de messagerie. Framasoft a aussi développé une alternative à Google drive et Dropbox, à Google agenda… [3].

Concrètement, un logiciel est dit « libre » – par opposition aux logiciels « propriétaires » de type Windows – lorsqu’il garantit à l’utilisateur quatre libertés : la liberté de faire fonctionner le programme comme il le souhaite ; la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et le modifier, ce qui suppose d’accéder au « code source » du programme (sa recette de cuisine) ; la liberté de distribuer des copies de ce programme à d’autres gens ; la liberté de distribuer des copies de sa version modifiée.

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« Utiliser un logiciel libre, c’est reprendre collectivement le contrôle sur l’outil l’informatique »

Depuis trois décennies, le logiciel libre – porté par son iconique noyau Linux – a connu une croissance fulgurante[Sur l’épopée du logiciel libre, lire L’Utopie du logiciel libre, de Sébastien Brocoa, au Passager clandestin.]]. Des logiciels libres sont disponibles pour bien des utilisations dans la vie quotidienne : systèmes d’exploitation, éditeurs de texte, traitement de son, serveurs, navigateurs internet, etc. De quoi faire dire à ses promoteurs, que, d’une certaine façon, ils ont remporté la bataille : « Le système d’exploitation GNU/Linux, par exemple, avec la ribambelle de logiciels fournis, tourne sur la quasi-totalité des serveurs sur Internet, et on s’en sert pour envoyer des hommes et des femmes dans l’espace, souligne le philosophe et historien des sciences Christophe Masutti. Le logiciel libre a déjà gagné la partie. »

Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que Microsoft ait été vaincu ! Son système Windows écrase toujours la concurrence pour ce qui est des ordinateurs personnels, avec plus de 85 % de part de marché. Comment convaincre le grand public des vertus de Linux ? Stéphane Bortzmeyer, informaticien spécialiste des réseaux informatiques, recadre le débat : « Il faut se placer dans une perspective politique et pas seulement individuelle. Utiliser un logiciel libre, c’est ne plus dépendre d’une entreprise privée soumise aux objectifs de ses actionnaires, comme Microsoft par exemple. C’est reprendre collectivement le contrôle sur l’outil l’informatique. J’utilise souvent l’analogie avec l’écologie : manger local et bio ne procure pas forcément un avantage immédiat pour soi-même, mais cela profite à l’ensemble de la société. »

Les défenseurs du libre mettent néanmoins en avant des avantages immédiats : gratuité, absence de mises à jour forcées, plus grande sécurité. « La plupart de ces arguments sont valables, assure Stéphane Bortzmeyer. Le modèle de sécurité de Linux est meilleur que Windows, même s’il n’est pas parfait. En réalité, Microsoft se fiche de la sécurité ! D’abord parce qu’ils sont persuadés que les gens continueront à s’en servir quoi qu’il arrive. Ensuite parce qu’il s’agit d’une forme d’obsolescence programmée : lorsque vous rentrez dans un magasin informatique parce que vous rencontrez un problème avec votre PC, le vendeur vous incitera souvent à acheter une nouvelle version de Windows, pour que le problème disparaisse... » Une forme d’addiction savamment entretenue alors que les alternatives sont déjà là, sous nos yeux. A nous de nous en saisir.

Alexis Moreau, avec Rachel Knaebel

- Dessins : Rodho

Et un portail des médias libres !
En parlant de « libre », on ne peut s’empêcher de vous présenter, pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore, notre « portail des médias libres ». Il vous permet d’accéder directement à l’actualité traitée par la presse indépendante et aux articles publiés par les médias de « transformation » sociale, écologique et démocratique. Bref, autant de contenus qui ont du sens mais qu’un obscure algorithme commercial ne sélectionnera probablement pas pour vous...

Avec ce portail, la rédaction de Basta ! met à votre disposition : une sélection quotidienne d’articles à partir d’une centaine de sources fiables, toutes indépendantes des grands intérêts commerciaux, industriels et financiers ; une sélection d’articles classés par thématique (économie, social, écologie, politique) ainsi que des contenus présentant des alternatives ; un dossier sur une actualité, traitée par la presse indépendante.
- Pour le consulter en ligne : https://portail.bastamag.net/
- Pour le suivre sur twitter (et bientôt Mastodon) : @portailbasta
- Pour télécharger gratuitement l’application Android
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- Voir ici le tableau des services alternatifs au Gafam sur le site de Framasoft et les outils de Framasoft ici. Et l’annonce de Framasoft du 24 septembre 2019 pour expliquer pourquoi et comment une partie de ses services vont être fermés.

- Voir aussi le guide de la fédération Frontière électronique d’autodéfense contre la surveillance : astuces, outil et guides pratiques pour des communalisations plus sécurisées.

BNP Paribas, Total, Amazon : multiplication des actions pour mettre « hors-service » des multinationales

Une semaine mondiale d’actions s’ouvre ce 11 octobre contre l’impunité des multinationales. Des dizaines de mobilisations sont prévues ces 12 et 13 octobre en France. Nous relayons les appels des organisations.

Depuis janvier 2019, plus de 200 organisations de 16 pays européens mènent campagne pour mettre fin à l’impunité des entreprises multinationales et obtenir des régulations contraignantes sur leurs activités. Plus de 600 000 personnes ont déjà signé un appel en ce sens.

A l’occasion de négociations importantes, tant du point de vue d’un futur Traité contraignant dans le cadre de l’ONU (Genève) que de l’avenir des tribunaux d’arbitrage (Vienne), ces mêmes organisations appellent à une semaine d’actions du 11 au 19 octobre : « ensemble, mettons fin à l’impunité des multinationales ».

- Celles et ceux qui le souhaitent peuvent passer à l’action les 12 et 13 octobre en mettant #HorsService trois des multinationales les plus polluantes et prédatrices : BNP Paribas, Total, Amazon. Pour cela, vous pouvez rejoindre l’une des 60 actions organisées par les comités locaux d’Attac. Cliquez sur la carte des actions ci-dessous :

- A Genève, une manifestation est également organisée le samedi 12 octobre et de nombreuses actions / débats sont prévus toute la semaine pour suivre la négociation du Traité des Nations Unies sur les multinationales et les droits humains, et faire pression sur les délégations. L’intégralité du programme est ici.

- « Reprenons le pouvoir », tel est le message du travail d’interpellation, de sensibilisation et d’actions mené par le CCFD-Terre Solidaire à l’occasion de cette semaine d’actions. En vous rendant sur ce site, vous découvrirez quelques cas emblématiques où des Etats ont dû reverser des millions de dollars de dédommagements à des multinationales. .

- A noter d’ores et déjà dans vos agendas : des actions sont prévues les 29 et 30 novembre à l’occasion du « Vendredi noir pour Amazon ». L’idée : un blocage d’envergure à l’occasion du Black Friday.

- A lire (ou relire !) et diffuser massivement : le « Véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises » publié par l’Observatoire des multinationales en septembre 2019. Une radiographie du CAC 40 que vous ne trouverez nulle part ailleurs, car elle ne part pas du point de vue des marchés financiers, mais de l’intérêt général.

Haïti : « C'en est assez ! Il faut une rupture avec cette classe dominante qui est dans le mépris total »

Haïti est au bord de l’insurrection. Depuis plus d’un an, le pays est secoué par une vague de contestation contre un pouvoir corrompu, et les mobilisations ont pris de l’ampleur ces dernières semaines. Entretien avec Pascale Solages, activiste haïtienne féministe, au cœur du mouvement.

Frédéric Thomas : [1] Que sont les organisations Nèges Mawon (« Noirs marrons ») et Nou pap dòmi (« Nous ne dormons pas »), que vous coordonnez ?

Pascale Solages [2] : Nèges Mawon est une organisation féministe qui existe depuis fin 2015, et qui travaille pour la promotion des droits civils, sociaux, culturels et politiques des femmes. On veut porter un discours à caractère revendicatif très fort, en travaillant dans l’art, la culture et l’éducation, à partir de la création et de formes innovantes comme, par exemple, la réalisation d’un festival féministe, la sensibilisation audiovisuelle et sur les réseaux sociaux, la mise sur pied de programmes éducatifs, qui lient l’information, la formation et les loisirs. À la base de Nèges Mawon, il y a la volonté de créer un espace où l’on puisse vraiment s’asseoir et porter la lutte, à notre façon, avec nos propres armes, nos propres voix de jeunes femmes, de créatrices et d’artistes, de jeunes ouverts sur le monde et les luttes sociales.

Nou pap dòmi est un collectif citoyen de jeunes, né de la lutte contre la corruption suite au scandale Petrocaribe [3]. Plusieurs personnes de Nèges Mawon en font partie. Ce qui lie les deux organisations est leur objectif principal d’une société plus juste, plus égalitaire, avec de meilleures conditions de vie pour l’ensemble de la population, et pour les femmes en particulier.

Nous avons élaboré un document de transition, sur base d’un formulaire mis en ligne, où nous avons soulevé les questions de la Constitution, du président, de l’armée, du parlement et, de manière générale, de tout ce qui participe du système et le reproduit. Près de sept mille personnes y ont répondu, l’ont rempli.

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Quel est le profil de celles et ceux qui participent aujourd’hui aux mobilisations contre le président et le pouvoir, le mouvement des « Petrochallengers » ?

C’est un mouvement porté par des jeunes et de nombreuses femmes. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils se mobilisent. Mais ce n’est pas un mouvement seulement urbain car il est présent partout, y compris dans les zones rurales et même dans d’autres pays, ceux où se trouve la diaspora : au Canada, aux États-Unis, en France.

Il n’y a pas une ligne politique. Le mouvement est né sur les réseaux sociaux, suite à la photo de l’écrivain Gilbert Mirambeau Junior (Cinéaste et écrivain haïtien qui, en août 2018, publie sur twitter sa photo les yeux bandés, brandissant une pancarte en carton sur laquelle est écrit : « Kot Kòb Petwo Karibe ? » (« Où est l’argent de PetroCaribe ? », ndlr), avec le hashtag « petrochallenge ». Toutes les personnes qui reprennent ce hashtag s’impliquent dans le combat, descendent dans la rue, se nomment eux-mêmes « Petrochallengers », font partie du mouvement. Par contre, être Petrochallenger, c’est respecter un certain nombre de principes éthiques : ne pas être corrompu, croire en la justice sociale, avoir une vision du monde et du vivre ensemble qui respecte les droits des personnes, les biens et les vies.

Manifestation du 17 octobre. ©Nou pap dòmi.

Quels sont les modes d’organisation ?

Les personnes se sont mobilisées de manière spontanée et indépendante. Petrochallenge n’est pas né de quelques leaders. Les gens peuvent se sentir appartenir au mouvement, le porter, défendre son histoire à partir de leur propre voix. C’est ce qui fait la diversité, la richesse et la grande force du mouvement. La première mobilisation s’est faite sur les réseaux sociaux avec un appel pour sortir dans la rue. Chaque groupe s’organisait de manière autonome, dans sa communauté et son quartier, avec ses propres pancartes, mots d’ordre, etc. Il n’y avait pas une organisation structurée de ces mobilisations.

À partir de décembre 2018, cela a commencé à changer car on s’est rendu compte qu’il fallait se mettre ensemble, réfléchir, pour tenir la pression et l’intensité des mobilisations et de la répression. De là est née la décision d’organiser un campement et de passer deux jours et deux nuits devant la Cour des comptes. On a vu l’ambiance et la cohésion des personnes sur place, et le groupe est né en reprenant le nom de l’activité : Nou pap dòmi. Dans le même temps, les groupes ont commencé à se constituer par proximité, par appartenance à des associations proches, en se retrouvant autour d’une vision commune, toujours de manière autonome mais en communiquant entre eux, et en réussissant à créer des mécanismes de coordination minimum.

Tous ces groupes se retrouvent autour d’un but commun, qui est la lutte contre la corruption, et la tenue d’un procès. Ce qui les cimente, c’est le refus d’un système basé sur la corruption et l’impunité, qui a entraîné la dilapidation des fonds Petrocaribe. La lutte doit s’inscrire dans un combat plus large contre les mécanismes qui pérennisent et reconduisent ce système, à l’encontre de l’intérêt de la majorité de la population.

Ce type de mobilisations est-il nouveau en Haïti ?

La mobilisation à travers les réseaux sociaux est quelque chose de nouveau en Haïti, mais on avait vu comment, dans d’autres pays, les réseaux sociaux avaient été activement utilisés lors de manifestations. Les formes d’expression sont aussi nouvelles, comme le fait de camper et de dormir devant la Cour des comptes, ou d’organiser, le 1er janvier 2019, une cantine pour cuisiner et partager la « soupe de l’indépendance », afin de donner un signal clair que l’année commençait avec des revendications intactes.

Nous avons fait aussi des sit-in. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, mais nous les avons fait avec des éléments différents : en insistant sur le caractère pacifique, en demandant aux gens de préparer, en groupe, les banderoles, d’être créatifs, en venant avec des sacs poubelles pour nettoyer l’espace après la manifestation, et montrer ainsi, qu’au-delà de la corruption, on se bat pour des services publiques disponibles. Les manifestations « classiques » prennent ainsi des formes nouvelles, à travers le matériel visuel et audio – photos, flyers, capsules vidéos, etc. – que nous utilisons beaucoup pour maintenir la mobilisation, mais aussi, sensibiliser, informer et former.

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Quels sont les liens avec les organisations politiques traditionnelles ?

Même si la démission du président, Jovenel Moïse, est une revendication commune avec une partie des acteurs politiques, dont on respecte la légitimité, nous avons voulu garder notre autonomie. Notre bataille ne porte pas sur un gouvernement, mais sur toute personne et mécanisme, à la base de l’impunité et de la corruption, et qui les pérennise. Et on connaît la perception négative de la population envers le secteur politique.

Nou pap dòmi a rencontré les syndicats, et appuyé certaines de leurs activités, mais ils ont leur propre formes d’organisation. Si leurs batailles vont dans le sens de ce que nous revendiquons, nous collaborons, car nous sommes toutes et tous touchés et affectés par la corruption. Pour la réalisation du document de transition, nous avons d’ailleurs eu des réunions de travail avec des groupes constitués, dont les syndicats.

Où en est la lutte aujourd’hui ? Et comment faire en sorte, si vous arrivez à chasser du pouvoir Jovenel Moïse, que le changement ne soit confisqué par les partis traditionnels ?

L’inquiétude existe. Mais aujourd’hui, notre plus grande arme, c’est la conscience populaire. La population a conscience qu’il n’y a plus moyen de se réconcilier, de renouer avec la classe gouvernante qui est dans le mépris total des revendications, et qui ne répond que par la répression, comme le massacre de La Saline [4]. Les vagues de ce cycle de luttes, commencées en juillet 2018, sont de plus en plus rapprochées et intenses. Et ce n’est pas près de s’arrêter car il n’y a pas de solution miracle. Il faut une rupture avec cette classe dominante.

Aujourd’hui, nous disons « C’en est assez ». Mais la démission de Jovenel Moïse n’est qu’une première étape. Nous ne voulons pas seulement d’une transformation électoraliste ou d’un changement de nom ou de personne. C’est pour cela que nous parlons de table rase, de bagay neuf [nouveau commencement]. Les revendications portent sur un système qui ne marche pas, qui ne fonctionne que pour une minorité, qui a tous les privilèges, toutes les richesses, alors que la population n’a rien. Aucun changement ne doit se faire sans nous, ni contre nous. C’est un mouvement qui veut faire table rase de tout ce qui représente le système et le pérennise, en rompant avec les gens et les groupes qui y participent. Nous n’avons pas le choix, c’est une question de survie pour la population et le pays. Nous sommes obligés de nous battre.

Entretien réalisé le 3 octobre 2019 par Frédéric Thomas, chargé d’études au Centre tricontinental– Cetri.

Photo de une : Manifestation le 18 novembre. ©Nou pap dòmi.

Incendie de Lubrizol : l'avenir sombre des paysans touchés par les fumées

Pour les paysans touchés par le nuage de pollution, l’incertitude est à son comble. Avec une grande injustice : ce sont les exploitations bio et en circuits courts qui risquent de pâtir le plus de la catastrophe industrielle.

Dans un coin de la cour, les traces sont toujours visibles. Des dépôts noirs sur le plastique blanc entourant les céréales et les ballots de paille. Malgré la pluie qui n’arrête pas de tomber et qui rend la ferme boueuse, les traces noires demeurent, dix jours après le passage du nuage provoqué par l’incendie de l’usine Lubrizol. « Le jeudi matin, je n’ai pas réalisé ce qui se passait », raconte Étienne*, agriculteur sur cette ferme située à une trentaine de kilomètres au nord de Rouen. Puis les SMS, les e-mails, les images télévisées... « J’étais sonné. » Les premières consignes arrivent : le lait ne peut plus être vendu. Les animaux doivent être rentrés. Le temps est suspendu.

Les traces noires qui sont apparues après le passage du panache de fumée de l’usine Lubrizol, ici, à la ferme de la Cavée, à 30 km au nord de Rouen.

Depuis ce jour, les 90 vaches d’Étienne sont à l’abri, sous une stabulation. « Normalement c’est en novembre qu’on les rentre, souffle le paysan, en bio depuis trente ans. On espère qu’elles pourront retourner aux champs. » Ce matin-là, un tracteur leur amène du foin récolté en juillet dernier. « Des voisins n’ont pas cette chance d’avoir du stock : ils sont obligés d’en acheter. D’autres n’avaient pas fini l’ensilage [du maïs, qui est aussi donné comme aliment aux bêtes, ndlr]. Ils ne peuvent pas l’utiliser. »

A deux pas des hangars, c’est l’atelier de transformation. Dans cette ferme, on produit du lait pour en faire du fromage. Une centaine de kilos par jour, que les six salariés continuent de produire depuis la catastrophe, mais qu’ils mettent de côté en attendant les instructions de la Préfecture.

2000 exploitations touchées

Les jours qui ont suivi l’incendie, les préfectures de cinq départements ont décidé de restreindre les ventes de produits agricoles. Céréales, œufs, lait, miel, poissons d’élevages... En Seine Maritime, 20% des terres ont été touchées par l’interdiction [1]. Au total, environ 2000 exploitations auraient été touchés par le nuage provoqué par l’incendie de l’usine, d’après le ministère de l’Agriculture. Dont 500 éleveurs producteurs de lait [2].

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« En Seine-Maritime, on estime que ce sont 700 000 litres qui sont jetés par jour. Sur les 16 jours minimum que ça peut durer, ça fait déjà plus de 4 millions d’euros de lait jeté. Donc les indemnités vont être faramineuses », déclarait à l’AFP Aline Catoire, vice-présidente de la chambre d’agriculture du département.

Alain Goubert, maraîcher à Saint-Saire, à 40 km de l’usine Lubrizol. Une vidéo réalisée par la chaîne Youtube MicroFaune.

La ferme d’Étienne stocke quatre tonnes de fromage fabriquées avant la catastrophe. De quoi tenir deux mois. Mais les ventes ont chuté, de manière vertigineuse. Dans les magasins où les tommes sont vendues, plus personne ne veut acheter de produits locaux. « Les magasins ne peuvent pas passer trois mois avec des ventes à moins 50 % », s’inquiète Étienne. Le paysan craint un point de non-retour : si les clients se tournent vers d’autres produits que les siens, les ventes ne repartiront pas, même si les résultats des analyses sont corrects. « Les clients ne reviendront pas en arrière. » Pour tenir, la ferme a un mois de trésorerie d’avance.

« Ce que je veux savoir, c’est la vérité. »

« C’est un événement dont on ne maîtrise rien, souligne Étienne. Non seulement tu ne peux rien y faire, tu n’es pas responsable de la catastrophe, mais en plus tu es dans l’incertitude. Est-ce qu’on pourra manger du fromage ? Faudra-t-il le détruire ? Les terres seront-elles polluées ? » Le paysan passe son temps à répondre aux clients… mais sans pouvoir donner d’éléments concrets. « Même si les résultats d’analyse étaient positifs, je n’aurai pas envie de prendre des risques et d’empoisonner les gens. Ce que je veux savoir, c’est la vérité. »

« Si Lubrizol existe, c’est parce qu’on utilise du pétrole partout », analyse Étienne, pour qui la catastrophe est aussi le symptôme d’un monde qui ne tourne pas rond. Paradoxalement, du côté des agriculteurs, ce sont ceux qui essaient de changer les choses qui sont en première ligne. « Si vous produisez seulement du lait, vous pourrez être indemnisé au prix du lait. Par contre, si vous transformez vous-même le lait en fromage, comment ce travail sera-t-il être remboursé ? »

Comme un dégazage de bateau

Des champs à perte de vue, quelques collines, des maisons en brique rouge. Les cris des enfants de l’école semblent réveiller le petit village de Sommery, à une quarantaine de kilomètres au nord de Rouen. Et toujours les mêmes traces noires, cette fois sur les serres de Pascal Hénache, 46 ans, installé en maraîchage bio depuis 2016 dans le pays de Braye.

Sur son téléphone, le néo-paysan, ancien commercial pour un sous-traitant d’Airbus, montre la « galette » noire d’une vingtaine de centimètres de diamètre retrouvée dans sa marre, où se jettent les eaux de pluie récupérée sur ses serres. « Un peu comme ce que l’on trouve sur les plages après un dégazage de bateau », décrit le maraîcher.

Pascal Hénache, maraicher à la ferme de la Cavée, à Sommery (76).

A 7h du matin, Pascal Hénache a aperçu le nuage au dessus de sa ferme. « Marron, noir. » À 9h, la pluie commençait à tomber. « J’ai eu des maux de tête et des nausées. Rien à voir avec les migraines que j’ai quatre fois par an. » Dans l’après-midi, le maraîcher inspecte les légumes qui ne sont pas sous serre. Lui qui utilise les principes de la biodynamie craint un effet « glyphosate », un dépérissement des plantes. Mais il ne constate que des traces noires sur les choux et les salades.

« Les clients sont venus, oui, mais pour prendre un café avec moi »

Deux jours plus tard, sa vente directe à la ferme s’effondre. « Normalement, c’est 500 euros de chiffre d’affaires pour un samedi. Là, nous étions à 100 euros. Les clients sont venus, oui, mais pour prendre un café avec moi. Pas pour acheter », se désole Pascal Hénache. Seules les tomates cultivées sous serre, les pommes de terre, les oignons et l’ail, récoltés avant l’incendie, peuvent encore être vendus. « J’ai arrêté d’aller livrer mes légumes à la boutique, à quarante minutes aller-retour en voiture, explique le paysan. Pour quelques kilos de tomates vendues, ça ne sert à rien. »

Les tomates, sous serre, font partie des cultures que le maraîcher peut encore vendre, aux côtés des pommes de terre et des oignons récoltés avant la catastrophe.
A la ferme de la cavée, on utilise 20 litres de gasoil au cours d’un an, grâce à un âne qui effectue le travail de la terre.

Dans un pré attenant aux 6000 mètres carrés de culture, l’âne de la ferme, Chaussette, hennît. C’est avec lui que Pascal Hénache travaille, « en traction animale », pour griffer la terre, monter les buttes, désherber. « Un âne, c’est très habile, rapide et très fin pour passer entre les rangs. » Sur son exploitation, Pascal Hénache n’utilise qu’une vingtaine de litres de pétrole par an, pour alimenter un motoculteur qui lui sert à tirer une petite remorque. Quel paradoxe ! C’est l’incendie d’une usine liée à l’industrie pétrolière qui vient mettre en péril le travail de ce maraîcher, qui fait tout pour se passer d’hydrocarbures.

La terre est-elle polluée ?

Même si Clara, en apprentissage, prépare des semis de mâche et d’épinard sous la serre, la ferme de la Cavée est suspendue à l’annonce des résultats d’analyse de la pollution. 5000 poireaux sont prêts à être cueillis. « Ça représente 3500 euros de ventes », précise Pascal Hénache, dont la ferme a généré 20 000 euros de chiffre d’affaires en 2018, soit de quoi se rémunérer 500 euros nets par mois.

A côté, les courges sont arrivées à maturité. « S’il y a du gel, on ne pourra plus les conserver. » Le paysan veut connaître précisément la nature et la gravité de la pollution de son sol : « Si la préfecture donne son accord, est-ce bon signe ?, s’interroge-t-il. Ce que je crains, c’est moins pour les légumes actuels que pour ceux qui pousseront dans un an : est-ce que les carottes qui pousseront dans la terre à partir des graines seront saines ? »

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Bien sûr, le paysan serait susceptible d’être indemnisé pour la perte de ses récoltes. « L’État doit mettre la main à la poche. » Mais sur le long-terme, c’est l’énergie et le travail d’aménagement de quatre années qui pourrait être remis en cause. Ainsi que sa principale richesse : sa terre, « une super terre maraîchère, exceptionnelle ». « Si c’est pollué, il faudra décaisser la terre ou semer des plantes qui absorbent la pollution… Mais il faudrait alors des années. Si on en arrive là, ça pue », anticipe le paysan, qui risque aussi de perdre sa certification biologique. « On n’en parle plus le soir, ajoute-t-il. Qu’est-ce qu’on peut faire ? On vend, on s’en va ? Mais si c’est pollué, on ne peut pas vendre ! »

Avec des collègues également touchés par Lubrizol, Pascal Hénache a monté un collectif pour effectuer des analyses indépendantes transmises à un laboratoire nantais, sous constat d’huissier. Les résultats permettront-ils de rassurer les clients de ces fermes qui vendent en circuit court ? Ils offriront en tout cas l’occasion de recouper les analyses effectuées par l’État.

Simon Gouin (texte et photo)
Antoine Dupont (vidéo/MicroFaune)

* Le prénom a été changé, Étienne ne souhaitant pas accentuer l’inquiétude de ses clients.

Lire aussi : Malgré Lubrizol, le gouvernement prône un « laisser-faire » en matière de prévention des accidents industriels

En Vendée, la « ZAD de la Dune » contre un projet d'artificialisation du littoral

Cet été, le préfet de Vendée a déclaré d’utilité publique un projet de port de plaisance au sein d’une zone naturelle classée... La « ZAD de la Dune » bloque les pelleteuses depuis le début de la semaine.

Ils refusent le déboisement massif de la végétation du littoral et l’aplanissement de la dune à coup de bulldozers. Depuis le 6 octobre, une zone à défendre (ZAD) s’est établie à Brétignolles-sur-Mer, une commune de 4500 habitants en Vendée, pour bloquer les travaux. En ligne de mire : un projet de port de plaisance de 915 « anneaux » (ou emplacements), porté depuis 2001 par Christophe Chabot, le maire (divers droite) de la commune, également président de la communauté de communes.

Ce vieux serpent de mer s’est concretisé à la suite de la déclaration d’utilité publique délivrée par le préfet le 16 juillet dernier, considérée par les opposants comme un « permis de polluer et de détruire un espace remarquable du littoral communal ». En dépit de six recours juridiques, « les pelleteuses ont commencé à détruire, trouer, creuser, saccager, éventrer la dune de la Normandelière et sa précieuse végétation », déplore la Vigie, une association locale. En occupant les lieux et en formant des chaines humaines, les opposants ont réussi depuis le début de la semaine à faire reculer les pelleteuses, comme en témoigne la vidéo ci dessous, publiée le 9 octobre sur la page Bréti-ZAD.
 

Un projet qui divise

Selon ses promoteurs, le nouveau port de plaisance permettrait de créer une centaine d’emplois, répondrait à un déficit en places de port en Vendée, ne coûterait « pas un centime aux brétignollais », et n’aurait « aucun impact environnemental » [1]. Il s’accompagnerait en outre de la création d’une aire de loisirs et d’un bassin de baignade d’eau de mer. « On va impacter à peine un hectare de la zone humide », précise le responsable de l’agence Biotope Pays de la Loire qui a réalisé l’étude d’impact.

Ce n’est pas l’avis de l’association Surfrider, qui dénonce « un gigantesque projet portuaire qui artificialiserait 45 hectares de zone humide et de terres agricoles, polluerait et défigurerait le littoral en mettant en danger le cordon dunaire et les spots de surf situés au sud du site. » Ni des 2500 personnes qui se sont mobilisées le 6 octobre sur la plage de la Normandelière, pour exprimer leur opposition à ce projet de port artificiel.

Mobilisation le 6 octobre 2019 sur la plage de la Normandelière (© Mélanie Bahuon / Neutral Grey)

Face à la destruction des milieux, l’argument de la « compensation environnementale »

La dune doit être en partie détruite pour faire entrer la mer dans les terres par un chenal d’enrochement de 500 mètres de long sur 60 mètres de large, qui coupera la plage en deux. « Ce port va modifier les dépôts sédimentaires, les courants, l’exposition à la houle », redoute Surfrider. L’ONG souligne que cette plage est entourée de trois zones classées Natura 2000. Pour l’association La Vigie, ce projet se situe ainsi au cœur d’un « espace naturel remarquable » qui, selon la loi, devrait être protégé [2].

Comme le souligne l’avis de l’autorité environnementale, l’aire d’étude immédiate recoupe bien une zone naturelle écologique, faunistique et floristique [3] abritant de nombreuses espèces. « Nous avons conscience de la destruction de plus de 5000 m2 de dune ainsi que de la biodiversité qui s’y trouve, mais nous sommes actuellement en train de prélever les espèces pour les réimplanter dans un nouvel espace de compensation plus dans les terres », se défend la communauté de communes. Bien que la compensation écologique soit décriée, elle est au fondement de ce projet puisque les dégâts occasionnés sur les 40 hectares que couvrira le port seront « compensés » ailleurs, sur 157 hectares.

Le 1er octobre 2019 sur la plage de la Normandelière, cinq jours avant la manifestation ayant donné lieu à la zone à défendre. © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

Autre désaccord, celui concernant le sort d’une carrière de trois hectares, abritant une vaste réserve d’eau de 340 000 m3. « Cette capacité représenterait en cas de pénurie plus de 40 jours pour 50 000 personnes », souligne l’association La Vigie, dans un contexte où plusieurs arrêtés sécheresse ont été pris en Vendée ces derniers mois. Or, les promoteurs veulent « boucher » cette carrière avec les milliers de m3 de déblais liés notamment à la réalisation du chenal (à lire, notre enquête sur les guerres de l’eau en France).

« Défenseurs et défenseuses de la dune »

Le projet est estimé à 43 millions d’euros, dont 31 millions empruntés sur vingt ans et trois millions de subventions publiques, le reste étant assuré par la location d’emplacements par les plaisanciers. Les promoteurs avancent également la création d’une centaine d’emplois. Un engouement nuancé par l’association France nature environnement, qui pointe la mutation profonde de la filière nautique, marquée par un vieillissement prononcé et un faible renouvellement de la population des plaisanciers [4].

Remettant fondamentalement en cause « l’utilité publique » du projet, les opposants appellent à un rassemblement le 19 octobre devant la préfecture de Vendée. Dans le même temps, un élan de solidarité s’organise autour des « défenseurs et défenseuses de la dune » qui ont pour le moment réussi à faire suspendre les travaux, avec l’espoir d’une décision de justice en leur faveur.

Sophie Chapelle

Photos : © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

- Une pétition est en ligne.

Grève victorieuse de travailleurs sans papiers : « Nous régulariser, c'est tirer tout le monde vers le haut »

Alors que le gouvernement a lancé un énième « débat » sur l’immigration, Basta ! est allé à la rencontre de travailleurs sans titre de séjour en lutte pour leurs droits. Suite à une grève coordonnée sur une douzaine de sites en région parisienne, une centaine d’entre eux viennent d’obtenir gain de cause.

« Patron, y’a beaucoup de gilets jaunes dans le restaurant. » Ce matin-là, un employé chinois prévient par téléphone le propriétaire de Sukiyaki (Paris 11ème) du fait que plusieurs syndicalistes ont pénétré l’établissement. Abdourahmane Guiro et ses trois collègues de la cuisine viennent de « débrayer ». Le serveur prend le combiné pour préciser : « C’est pas les gilets jaunes, patron. C’est la CGT. Vous devriez venir... »

Mardi 1er octobre, comme « Abdou » et ses camarades, 150 travailleurs sans papiers, soutenus par la CGT, ont cessé le travail pour « mettre fin à l’arbitraire préfectoral et patronal ». Douze piquets de grève ont vu le jour à Paris, en Hauts-de Seine et Seine-Saint-Denis dans des enseignes ayant pignon sur rue comme le fast-food KFC Place d’Italie, le cinéma UGC Bercy, l’hôtel Campanile du Bourget, la brasserie chic Le Flandrin. Ou encore chez Polipro, une entreprise spécialisée dans le nettoyage… de foyers d’hébergement de travailleurs migrants.

« On travaille 11 heures par jour, 60 heures par semaine mais on est payé 35h »

Ils sont commis de cuisine, plongeurs, serveurs, éboueurs, routeurs de presse ; elles sont femmes de chambres, manutentionnaires, agentes d’entretien, majoritairement originaires d’Afrique de l’Ouest. Horaires à rallonges, heures supplémentaires non payées, salaire au rabais, pass navigo non remboursé, un seul jour de repos, pas de congés, ces travailleurs dissimulés, préposés aux tâches ingrates, restent corvéables à merci dans des secteurs employeurs de main d’œuvre bon marché.

« On travaille, 11 heures par jour, 60 heures par semaine mais on est payé 35h », raconte Abdourahmane, délégué CGT qui occupe avec les trois autres grévistes la salle déserte du restaurant japonais, non loin de la place de la Bastille. Ce Sénégalais de 29 ans feuillette ses fiches de paie, devant nous. En CDI, comme ses collègues, son salaire mensuel varie chaque mois sans qu’il ne sache pourquoi. « C’est le chef qui décide le nombre d’heures qu’il paye ».

Son cousin, Dia Yogoba, travaille ici depuis 2016. Six jour sur sept. A 28 ans, l’ancien plongeur est devenu chef cuisinier.« En tout je suis payé 1700 euros, mais je ne suis déclaré que 1200 euros. Le reste, je le touche en cash ». Comme souvent dans la restauration...

« Tant que t’as pas de papiers, c’est comme ça »

Une partie de sa paye est envoyée à sa famille restée au pays. La dissimulation du travail va jusqu’aux prénoms des employés. Quand « Abdou » passe les commandes des clients à la cuisine au sous-sol, il se doit d’appeler le chef cuisinier non plus Dia, mais « Sumo ». Alimami, le commis, devient « Yensero ». Les clients ne doivent pas savoir que les spécialistes du Yakibosa, les as de la soupe Miso et autres plats cuisinés japonais sont en fait Sénégalais.

Depuis des années, l’équipe cuisine subit ces conditions de travail sans rien pourvoir dire. « Si on veut boire, on doit acheter nos bouteilles d’eau. On doit même laver les baguettes jetables », s’indigne le plongeur de l’équipe. Sow Djyby 36 ans, rentre chez lui à Drancy à 2h du matin tous les soirs, avant de réembaucher à 10h le lendemain. « Le patron est obligé de nous garder, il ne trouve personne prêt à travailler ici. Et nous on n’a pas le choix », expliquent ces nouveaux syndicalistes.

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« J’ai reçu les papiers pour ma retraite, mais je ne pourrai jamais la toucher »

Abdourahmane a bien tenté de se défendre. La réponse patronale fuse : « Tant que t’as pas de papiers, c’est comme ça. » Il n’en fallait pas plus pour que le serveur se rende à la CGT. « Ça m’a touché au cœur. J’ai des droits. En plus on est en France… » Deux jours de conflit ont suffit à faire céder son employeur, accompagné de son avocat, à toutes les revendications.

Employés avec une fausse carte de séjour ou sous l’identité d’une personne en situation régulière, ils cotisent à toutes les caisses (maladie, chômage, vieillesse), mais sans toucher les prestations afférentes. Les immigrés sans-papiers rapporteraient près deux milliards d’euros par an aux caisses sociales, selon une campagne de sensibilisation sur le « racket » des cotisations (Lire ici). « J’ai reçu les papiers pour ma retraite mais je ne pourrai jamais la toucher », illustre Alimami.

S’ils ont tout du salarié lambda en apparence, ces travailleurs dépourvus de titre de séjour ne peuvent prétendre aux mêmes droits que les autres. Contrairement au code du travail qui attribut les mêmes droits à toute personne embauchée, étrangère ou non, avec ou sans papiers [1]

« Ils appartiennent à la classe ouvrière de ce pays »

« Ils appartiennent à la classe ouvrière de ce pays », interpelle Maryline Poulain, pilote du collectif immigration de la CGT. En sortant au grand jour, ces travailleurs de l’ombre viennent rappeler cette réalité, à l’heure où le gouvernement entend faire de l’immigration le problème prioritaire des français. « Tout ça, c’est de la politique, glisse l’un des grévistes. La réalité, c’est qu’on fait plein de sales boulots que les français ne veulent pas faire à cause des mauvaises conditions de travail. » La stratégie syndicale se veut profitable à l’ensemble des salariés : « Nous régulariser, c’est augmenter les salaires (…), c’est tirer les conditions de travail de tout le monde vers le haut », lit-on sur le tract commun.

Cette action coordonnée s’inscrit dans « la longue tradition des luttes de travailleurs sans papiers », tiennent à rappeler plusieurs participants lors de l’ultime assemblée générale tenue au siège de la CGT à Montreuil, avant l’action. En 2018, 160 travailleurs migrants avaient été régularisés après des semaines de grève. Aujourd’hui, les salariés de Chronopost maintiennent toujours la pression.

En 2008, puis l’année suivante, plusieurs milliers de travailleurs sans papiers avaient cessé le travail pendant de longs mois, dans toute l’Île de France, pour obtenir les premières « régularisations par le travail ». Plus de 4000 cartes de séjour avaient alors été délivrées par la préfecture suite à la présentation d’une promesse d’embauche d’un employeur, obtenue par la grève.

« Les grèves de sans-papiers ont inventé beaucoup de choses utiles au mouvement ouvrier », remarque Jean-Albert Guidou de la Cgt 93. Exemple ? Transformer son entreprise d’intérim – temple de la précarité – en un lieu légitime de grève a fait jurisprudence. Les intérimaires, d’abord exclus de la circulaire de régularisation par le travail, avaient réussi à obtenir en 2009 des conditions de régularisation.

Assouplir les conditions habituelles de régularisation

Sur le boulevard Magenta, à Paris, Maïga, écouteurs sur les oreilles, arrive juste devant l’agence d’intérim Proman qu’occupe une quarantaine de grévistes devant un personnel désœuvré. « On a dormi là cette nuit et on restera autant de temps qu’il le faudra », assure Harouna, l’un des deux délégués, qui travaille comme poseur de voies.

Maïga vient de découvrir le mouvement sur internet. « J’ai pas hésité à venir ce matin. J’ai travaillé ici en août dernier. » Débarqué en France en 2017, il avait déjà entendu parler « au pays » de ses prédécesseurs qui avaient obtenu leur carte de séjour en 2010. Un peu plus tard, Maïga arbore le même badge vert « gréviste » que ses camarades. C’est Émeline qui inscrit les nouvelles recrues potentielles, sur une petite table à l’intérieur. « On en est à 42 grévistes. »

Critères requis pour faire partie de la liste des « régularisables » ? Pouvoir justifier d’un minimum de 310h dans la même entreprise de travail temporaire et d’un an de présence en France. Des critères moins contraignants que la circulaire Valls de 2012, qui fixe le cadre habituel. « La grève permet d’assouplir les dossiers, constate Gérard Delahaye de la CGT Préfecture de Police qui suit cette question en interne depuis quelque années. L’objectif est d’harmoniser les critères pour sortir du cas par cas imposé par l’administration ».

Trois ans de présence sont normalement exigés pour des demandes de régularisation individuelles, tandis que certains grévistes, ici, ne sont en France que depuis un an. L’idée est aussi de forcer la porte des préfectures : « En temps normal, la CGT 93 n’a droit qu’à un dépôt de dix dossier tous les trois mois », souligne un syndicaliste.

« On décharge onze camions de 26 tonnes dans la journée »

Abdoulaye Dembélé, Malien de 36 ans, attend sur le trottoir.
Avant de rejoindre la France en 2017, il a d’abord passé un an en Libye. « C’est très dur pour les Noirs là-bas. J’ai fait plusieurs passages en prison. » Abdoulaye y cumule les petits boulots non déclarés, comme jardinier, jusqu’à économiser la somme de 200 dinars pour payer un passeur. Direction la Sicile en bateau, puis Milan et Nice en train. Terminus Gare du Nord. « Je ne connaissais personne en arrivant, je dormais dehors ».

Après quelques boulots de maçonnerie, Abdoulaye se retrouve au pôle déchargement de Haudecoeur, une entreprise cliente de Proman spécialisée dans l’importation de produits alimentaires « On décharge toute la journée des sacs de pois-chiche de 50 kg, parfois onze camions de 26 tonnes. » Chacun pourrait décharger jusqu’à une tonne par jour. « On a mal au dos, aux épaules, mais on ne peut rien demander dans notre situation », souffle son collègue de déchargement Dabo Banon, en France depuis 2015.

Abdoulaye, Dabo et leur dizaine de collègues ont levé leur piquet, débuté la veille devant le siège d’Haudecoeur à La Courneuve (93). Conclusion des négociations avec ce donneur d’ordre : il reviendra aux entreprises d’intérim, telles que Proman, de remplir les formulaires de promesse d’embauche et de signer les « certificats de concordance » de l’identité d’un travailleur « sous alias », attestant leur ancienneté professionnelle.

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Un secret de Polichinelle ?

« Tout le monde sait qu’on n’a pas de papiers, mais ils en profitent », résume Dabo. L’emploi de sans-papier, un secret de Polichinelle ? « Beaucoup d’employeurs peu scrupuleux font passer le financier avant l’humain. Et profitent du trafic d’Êtres humains », reconnaît un directeur d’entreprise de travail temporaire (ETT) sous couvert d’anonymat. L’homme se dit « extrêmement surpris » par le mouvement et plaide la bonne foi : « C’était la première fois qu’on voyait ces personnes, dit-il en parlant des grévistes. Les gens avec qui on buvait le thé chaque mois quand ils venaient chercher leur paye n’étaient pas nos vrais employés. » Mais en fait, ceux qui louaient leur carte de séjour aux intérimaires sans papiers.

La boîte a cependant accepté de leur signer les cerfas nécessaires à la demande de titre de séjour. Par « respect pour le personnel avec qui on travaille », et par « fidélité » avec l’entreprise utilisatrice. Proman a aussi, finalement, accepté un protocole d’accord après trois jours de conflit. L’ETT s’engage à fournir un contrat de huit mois de mission par an, formation comprise. Une spécificité aux intérimaires sans-papiers, acquise par la lutte.

« Les patrons savent que les sans-papiers sont déterminés »

À ce jour, onze employeurs ont ainsi cédé à la pression des grévistes. Ces derniers peuvent reprendre le travail, leurs dossiers étant déposés en préfecture. « Les conditions de travail ont été à chaque fois améliorées dans les protocoles de fin de conflit », affirme le 7 octobre un communiqué de la centrale syndicale. La crêperie « La Terrasse de Pomone », au jardin des Tuileries a été plus longue à convaincre. La direction aurait finalement consenti à remplir les fameux cerfas, ce mardi. Il ne resterait donc que la dizaine de grévistes de Cervus Ett à Levallois-Perret (92). L’entreprise refuserait de négocier malgré plusieurs tentatives du syndicat.

Malgré ces résistances patronales, au moins une centaine de travailleurs sans-papiers ont donc obtenu gain de cause en moins d’une semaine. « L’expérience des luttes précédentes joue dans le rapport de force, note Jean-Albert Guidou, L’État, les patrons, n’ont pas intérêt à jouer le pourrissement du conflit car ils savent que les sans-papiers sont déterminés. » Une détermination qu’illustre aussi la lutte, toujours en cours, du collectif des Gilets noirs, qui s’oppose notamment au groupe Elior pour obtenir la régularisation de nombreux travailleurs sans-papiers – tout en réclamant une régularisation plus globale.

Mercredi dernier, en allant à son travail, Dao s’arrête devant les banderoles CGT dressées sur la devanture du restaurant Sukiyaki pour discuter avec les militants. Cet employé de restauration a été régularisé après avoir fait grève en 2008, mais son employeur ne lui délivre aucune feuille de salaire depuis janvier. Avec ou sans-papiers, la lutte pour les droits continue.

Ludo Simbille

Photo : Des travailleurs sans-papiers de Chronopost Alforville (Val-de-Marne) ont mené une grève de plus de 100 jours. La filiale de La Poste les emploie en intérim ou en sous-traitance, parfois depuis plusieurs années / © Denis Dupouy.

Sur le même sujet :
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Face à Google, Facebook et aux géants de la Silicon Valley : la révolte qui vient ?

Les géants de la Silicon Valley – Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft – sont confrontés depuis quelques mois à des grèves et des pétitions émanant de leurs propres salariés, à des appels au démantèlement lancés par des élus du Congrès, à des amendes en cascade dans plusieurs pays… Certains se prennent à rêver de la « fin » des Gafam.

Les pères fondateurs de la Silicon Valley ont dû se retourner dans leur tombe. Le royaume californien des « Gafam » (acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) , connu pour son apathie sociale et son aversion envers les syndicats, est secoué par une effervescence inédite : des salariés ont débrayé, signé des pétitions, claqué la porte avec fracas pour les plus remontés…

Cette colère ne va pas de soi. Pourquoi se rebiffer lorsqu’on passe, à tort ou à raison, pour les salariés les plus heureux de la planète ? Les revendications concernent le management et les stratégies des directions. En avril 2018, 3000 employés de Google ont adressé une lettre à leur PDG, dans laquelle ils l’exhortent à abandonner le Projet Maven. Ce partenariat top secret, dont l’existence a fuité dans la presse, prévoit la mise à disposition de l’armée des États-Unis d’un outil d’intelligence artificielle développé par Google : le Pentagone pourrait s’en servir pour affiner l’analyse d’images captées par ses drones et améliorer l’efficacité de ses frappes au sol. Les salariés invoquent les valeurs professées par l’entreprise (« Don’t be evil », ne faites pas le mal) et s’alarment des conséquences pour la réputation de Google. Acculée, la direction finit par annoncer abandonner Maven.

L’affaire sonne le tocsin de la mobilisation. Mais en juin 2018, ce sont cette fois des salariés de Microsoft qui dénoncent la fourniture de technologies de traitements de données à la police aux frontières. Dans la foulée, des employés d’Amazon s’insurgent contre la vente d’un logiciel de reconnaissance faciale à la police états-unienne. Puis en août, des salariés de Google exigent l’arrêt du projet Dragonfly, une version chinoise censurée de son moteur de recherche. À la fin de l’année, des milliers d’employés de la firme défilent dans plusieurs villes du monde contre le versement de parachutes dorés à des dirigeants accusés de harcèlement sexuel.

Un « mouvement social » inédit chez les cols blancs

Cette fronde a surpris Fabien Benoit, auteur d’un livre enquête sur la Silicon Valley : « A l’époque où j’y étais, c’était les cols bleus qui se mobilisaient : les employés de cantine de Facebook qui cumulent trois jobs pour survivre, les agents de sécurité, les chauffeurs…Bref, les prolétaires du numérique. Cette fois, c’est au tour des cols blancs, et on assiste même à des tentatives de syndicalisation. La Tech Workers Coalition veut par exemple fédérer cadres et employés au sein d’un même collectif. Les choses sont en train de bouger ! »

Ce mouvement fissure le « pacte social » sur lequel s’est construit la Silicon Valley, paradis libertarien cimenté par l’hyper-individualisme et le culte du profit. Sociologue au CNRS, Olivier Alexandre remonte le fil : « Dès le début, les patrons de la Silicon Valley ont tenté de solidariser capital et salariat, à travers des outils spécifiques. C’est le cas des stock-options, par exemple, qui lient le destin de l’entreprise et de ses salariés. Dans un marché du travail où les « talents » n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du boulot, les entreprises sont dans l’obligation de fidéliser les salariés. Du coup, les travailleurs de la Silicon Valley ont conscience d’avoir les meilleures conditions de travail du monde. »

Ingénieur logiciel chez Google et dessinateur de BD satiriques à ses heures perdues, Manu Cornet s’estime de fait « mieux traité que la plupart des terriens » : « Les salaires moyens tournent autour de 150 000 dollars bruts par an (environ 135 000 euros), auquel s’ajoutent de nombreux avantages : nous avons des salles de jeu, des snacks et boissons illimitées, des bus d’entreprise et une bonne couverture santé. Bref, on n’a pas à se plaindre ! »

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« L’ambiance est à la désillusion »

Mais, même les snacks et des salles de jeu ont commencé à perdre de leur charme. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a marqué une première rupture. Sa politique anti-immigrés a heurté la Silicon Valley et son armée d’ingénieurs d’origine étrangère. « Cela a été un choc moral, assure Olivier Alexandre. Ces gens qui s’intéressaient peu à la politique nationale ont été confrontés à ses dures réalités : certains se sont retrouvés expulsés. » Par ailleurs, les scandales impliquant les géants de la tech (comme Cambridge Analytica) ont mis à mal l’idéalisme de salariés convaincus d’œuvrer au bien de l’humanité : tous ont conscience de marchandiser nos données personnelles, mais ils avaient jusque-là l’impression de le faire honnêtement ! Enfin, le mouvement « Me Too » a, comme ailleurs, accéléré la prise de conscience des enjeux d’égalité femmes-hommes.

Reste à savoir jusqu’où peut aller la fronde. « L’ambiance est à la désillusion, confie Manu Cornet. Comme la plupart de mes collègues, je suis entré dans cette boite pour avoir un impact positif sur la société. Or, les affaires de type Maven ne cadrent pas avec cet idéal. J’espère sincèrement qu’on continuera à se mobiliser à l’avenir, si jamais d’autres projets répréhensibles voient le jour. »

Néanmoins, les principaux meneurs de la contestation ont pris la porte, se disant pour certains contraints et forcés par les directions. Les salariés oseront-ils remonter au créneau ? Par ailleurs, le mouvement reste encore minoritaire à l’échelle des trois millions d’habitants de la Silicon Valley. « J’ai du mal à croire qu’à eux seuls, les salariés de la Valley puissent changer la donne, craint Fabien Benoit. Il faudrait que cette révolte de l’intérieur soit épaulée par l’ensemble de la société civile, c’est-à-dire par les utilisateurs des Gafam. Et que les États jouent, enfin, leur rôle ! »

Menaces de régulations étatiques

Le vent serait-il, là aussi, sur le point de tourner ? En Europe comme aux États-Unis, les Gafam se retrouvent sous les tirs croisés de régulateurs et de gouvernements qui leur reprochent à la fois leur mainmise sur nos données personnelles, leur stratégie d’évasion fiscale et leur position monopolistique. Car Amazon réalise près de 70 % des ventes de livres en ligne aux États-Unis, Google capte la plus grande partie des requêtes sur Internet en Europe. Et la firme est encore bien plus puissante que son seul moteur de recherche.

La maison mère de Google s’appelle en fait Alphabet et a une multitude de filiales : Google Maps, Google Cloud, Android, mais aussi, moins connues, Google Venture (chargée de racheter des startups), Google Capital (un fonds d’investissement), Google Nest (objets domestiques connectés), Sidewalk Lab (ville connectée, qui a le projet de construire un quartier entier à Toronto), Calico (qui travaille sur la « longévité » et le transhumanisme), Google Fiber (qui installe des infrastructures de réseaux), Verily (sur des projets de santé connectée, comme des moniteurs miniaturisés de glucose pour le diabète ou des lentilles de contacts microélectroniques…).

Bref, Google est en expansion. Mais le 9 septembre, la justice états-unienne a ouvert une enquête anti-trust conter Google. En mai 2018, l’organisation française La Quadrature du Net a engagé une action de groupe contre Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft pour leur pratiques en matière de données personnelles. Facebook a de son côté fait face ces dernières années à plusieurs amendes de différentes autorités européennes, pour pistage illicite. Par exemple, en 2017, la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a infligé à Facebook 150 000 euros d’amende et l’agence espagnole de protection des données a décidé d’une amende de 1,2 million d’euros. La Commission européenne a elle aussi sanctionné Facebook, pour atteinte au droit de la concurrence avec le rachat de WhatsApp. L’amende était de 110 millions d’euros.

Mais pour les Gafam, toutes ces menaces ne se valent pas. « Au regard de leur chiffre d’affaires, les amendes sont dérisoires, d’autant que ces entreprises ont largement le temps de les provisionner, rappelle Julien Pillot, chercheur en économie et stratégie. Les Gafam craignent davantage les remèdes concurrentiels (sanctions pour abus de position dominante infligées, notamment, par la Commission européenne). Il y a dix ans, Microsoft a été obligé par Bruxelles d’arrêter d’imposer par défaut son moteur de recherche Internet Explorer aux acheteurs de Windows et de leur laisser le choix de navigateurs concurrents. Résultat, le poids mondial d’Internet Explorer a décru de manière tendancielle. »

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L’hypothèse du démantèlement

Aux États-Unis, certains prétendants à la présidentielle veulent frapper plus fort qu’une simple enquête pour position de monopole. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren en appelle au démantèlement des Gafam, citant des précédents fameux : en 1911, par exemple, la Cour suprême avait imposé le démantèlement en 34 sociétés indépendantes de la Standard Oil, monstre fondé par John D. Rockefeller qui raffinait environ 90% du pétrole américain. En 1982, c’est le géant des télécoms AT&T qui avait été scindé en sept entreprises concurrentes. Le schéma proposé par Elizabeth Warren conduirait à « défaire » plusieurs achats/fusions emblématiques : Facebook se verrait obligé de se séparer d’Instagram et de WhatsApp ; Google abandonnerait YouTube ; Amazon renoncerait à Whole Foods (supermarchés bios) et Zappos (géant de la chaussure)...

Séduisante sur le papier, l’hypothèse soulève néanmoins de nombreuses questions technico-juridiques – Il sera vraisemblablement plus complexe de démanteler un géant du numérique que la Standard Oil -, mais aussi politiques : aux États-Unis, certains s’inquiètent de laisser le champ libre aux « Gafam » chinois. Mais pour les militants les plus en pointe sur le sujet, ce démantèlement ne constituerait qu’une avancée, non une fin en soi : après tout, même « séparés », WhatsApp ou Facebook jouiraient encore d’un pouvoir immense.

L’urgence de développer et s’approprier des alternatives aux Gafam

Historien des sciences et acteur du logiciel libre, Christophe Masutti réclame d’agir sans attendre un futur démantèlement : « Du point de vue des politiques publiques, il faut cesser de traiter avec les Gafam des contrats qui nous rendent pieds, poing et portefeuille lié à des firmes américaines pour ce qui concerne nos services publics : éducation, santé et armée. Pour mener à bien de telles politiques publiques, il faut inscrire dans les appels d’offre la préférence pour des logiciels libres et/ou en open source (dont le code source est ouvert). »

Au-delà de ce type de mesures, le chercheur plaide pour une révolution culturelle : « Nous avons besoin d’une culture du numérique qui soit suffisamment mature dans la population pour ne plus dépendre de services qui font un usage déloyal des données et conforment les usages. Ce qu’on appelle le capitalisme de surveillance, au-delà de l’asservissement économique, crée aussi une dépendance numérique. »

Bref, pour les militants du numérique, démanteler les géants de la Silicon Valley ne suffira pas. L’émancipation des utilisateurs suppose l’essor des alternatives aux Gafam : réseaux sociaux décentralisés, logiciels libres, ou encore moteurs de recherche respectueux de la vie privée. Pour la plupart, ces alternatives existent déjà. il reste à les promouvoir.

Alexis Moreau

- Dessins : Rodho

- Photo : Leesean (CC BY-SA 2.0)

Derrière le « miracle économique portugais », l'accroissement des inégalités sociales

Si le Parti socialiste a remporté les élections législatives, et que la gauche radicale constitue la troisième force politique, la situation est loin d’être rose au Portugal. Le premier défi pour ces « progressistes » consistera à faire profiter l’ensemble de la population du semblant de prospérité retrouvée.

Sans surprise, le Parti socialiste a largement remporté les élections législatives portugaises. Celles-ci ont cependant été marquées par une abstention record à plus de 45,5%. Si l’on prend en compte les votes blancs et nuls (plus de 4 %), c’est près d’un électeur sur deux qui ne s’est pas exprimé lors du scrutin du 6 octobre. Avec 36,7 % des suffrages et 106 députés, les socialistes sont tout proche de la majorité absolue (115 députés). Ils profitent surtout de l’effondrement de la droite et du centre droit, qui perdent près de 15 sièges.

A la gauche de la gauche, c’est surtout l’alliance Parti communiste-Verts qui s’affaisse : 12 sièges contre 17 lors de l’ancienne législature. De son côté, le Bloc des gauches, troisième force politique du pays (9,7%), résiste. Il espère toujours infléchir les politiques économiques vers plus de justice sociale, comme cela a été le cas lors de la précédente législature : si le PS a gouverné seul, il a dû passer un accord avec le Bloc de gauche et l’alliance entre communistes et verts pour que leurs élus votent le budget en échange d’une première série de mesures sociales. Car au-delà des chiffres du chômage (plutôt bas, sous la barre des 7%) ou de la croissance du PIB (plutôt haute, avec une prévision de 1,9 %), la santé de l’économie portugaise reste fragile et les secteurs les plus défavorisés de la population n’ont pas vu leur situation s’améliorer sensiblement. Bien au contraire.

« Il y a des domaines où nous savions que le PS n’allait pas changer de politique »

C’est au fond tout le paradoxe de cette large victoire, sur fond d’abstention et de déception grandissantes. À gauche, seul le PS a vu son score progresser alors que les mobilisations sociales ont agité le pays durant toute l’année électorale, pour protester contre le blocage des salaires ou le manque d’investissements dans le secteur public. Le vote utile et la peur d’un blocage « à l’espagnole » (où le Parti socialiste n’est pas arrivé à former une majorité parlementaire avec Podemos) a certainement pesé. Antonio Costa, le premier ministre sortant, a agité la menace plusieurs fois dans la campagne.

Fort de son résultat, il va pouvoir choisir ses alliés entre une alliance PC-Verts en perte de vitesse, et un Bloc des gauches qui a consolidé son statut de troisième force. Isabel Pires, élue députée du Bloc des gauches à Lisbonne, estime que la déroute historique de la droite constitue un des aspects positifs des résultats. Le fait que le Parti socialiste ne dispose pas de la majorité absolue permettrait, pour elle, de maintenir les possibilités de « faire avancer des politiques progressistes et de gauche ».

Débloquer les salaires de la fonction publique gelés depuis neuf ans, augmenter le salaire minimum qui stagne à 600 euros, les pensions de retraite, et relancer les investissements publics dans la santé, l’éducation, le logement et les infrastructures sont les principales priorités des partis de gauche.

« Dans l’ensemble la législature qui vient de se terminer a été très intéressante, indique la députée de 29 ans. En échange de notre soutien au budget, nous avons pu rompre avec les politiques d’austérité de la Troïka [Commission européenne, FMI et Banque centrale européenne, ndlr], nous avons pu augmenter les salaires et les pensions des retraités, nous avons pu changer des lois sociales... Mais d’un autre côté il y a des domaines où nous savions que le PS n’allait pas changer de politique, notamment sur les lois du travail. Au contraire, il s’est allié avec les partis de droite pour faire passer des lois encore plus dures. »

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« Le boom touristique a eu des conséquences dramatiques »

C’est sur ces points précisément qu’il s’agira d’avancer pour tenter de faire reculer la misère sociale, dans un pays où les moteurs de l’économie sont le tourisme et l’apport de capitaux étrangers, dans l’immobilier notamment. Car le « miracle économique » de Costa n’a pu se réaliser qu’à travers une inégalité croissante. Si certains secteurs ont progressé, Isabel Pires reconnaît que l’évolution de l’économie « a eu des répercussions très mauvaises sur certaines catégories de personnes ». « Le boom touristique a eu des conséquences dramatiques. Plus personne ne peut habiter les centres de villes comme Lisbonne ou Porto, car les prix y ont explosé. »

L’Observatoire de la lutte contre la pauvreté à Lisbonne relève ainsi qu’en trois ans, le prix du mètre carré dans la capitale portugaise pour un appartement familial a augmenté en moyenne de 66 %.

« Cela entraine des situations sociales très graves, poursuit la député du Bloc de Gauche. Au Portugal, non seulement le salaire minimum est très bas, mais le salaire moyen également : entre 800 et 900 euros par mois. Or à Lisbonne, on ne trouve rien à moins de 800 euros pour se loger, tout comme à Porto et dans de nombreuses villes du Portugal. Nous proposons donc un contrôle et un encadrement du marché immobilier. Nous savons qu’il sera difficile de négocier sur ces points avec le PS, qui se positionne comme un parti de centre droit comme ailleurs en Europe. »

Autre point de tensions entre le PS et ses alliés de gauche, le marché du travail. Le Bloc de gauche comme le parti communiste et les Verts demandent que le salaire minimum soit porté à 800 euros par mois durant la prochaine législature. Par ailleurs, si le chômage est tombé à 6 %, c’est notamment grâce à une explosion du recours aux emplois précaires et très mal payés dans le secteur du tourisme – près de 30 % des nouveaux emplois créés – et à la dérégulation quasi complète du marché du travail imposée par la « Troïka » en 2011. Facilité de licenciement, indemnités de départ revu à la baisse, possibilité de recourir de manière quasi infini aux contrats courts et précaires, le patronat portugais a pu s’en donner à cœur joie...

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Une baisse du chômage d’abord liée aux emplois précaires et à l’émigration des jeunes

La baisse du nombre de demandeurs d’emploi est aussi due à un recul important de la population active, avec notamment un fort taux de départ des jeunes diplômés vers l’étranger. La crise et les politiques d’austérité avaient entrainé au début des années 2010 une vague d’émigration aussi importante que durant les années de la dictature. En 2014, environ 130 000 portugais sont partis à l’étranger. En 2018, ils étaient encore plus de 80 000 à tenter leur chance ailleurs.

Le fameux « miracle » économique portugais reste donc bien fragile et tire surtout bénéfice d’une réduction drastique de l’investissement public dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des transports, sans pour autant faire diminuer la dette publique de manière importante – le Portugal reste le pays le plus endetté d’Europe. Sur ces points aussi, les partis de gauche seront particulièrement attentifs aux actions des socialistes. Ils souhaitent notamment nationaliser une partie du secteur bancaire qui est encore très instable.

Pour autant, au Bloc de gauche, on se veut pragmatique : « Avec l’entrée de nouveaux petits partis au parlement, le PS va avoir de multiples options pour négocier avec les uns ou avec les autres. De notre côté, nous sommes toujours ouverts au dialogue pour mettre en œuvre des programmes et des politiques progressistes et de gauche. Mais nous n’avons pas de lignes rouges pour négocier un soutien ou une investiture. Nous avons notre programme. C’est notre ligne. Augmenter le salaire minimum, les pensions, changer le code du travail. »

Avec un Parti socialiste à quelques sièges seulement de la majorité absolue, le rapport de force ne permettra très probablement pas d’envisager un virage social. Les perspectives économiques et le ralentissement annoncé ne sont pas de nature à faire dévier Antonio Costa de sa gestion rigoureuse qui plait tant à Bruxelles.

Stéphane Fernandez

En photo : la coordinatrice du Bloc de gauche, Catarina Martins, le 27 septembre / CC Paula Nunes

Malgré Lubrizol, le gouvernement prône un « laisser-faire » en matière de prévention des accidents industriels

« Simplifier et accélérer les installations industrielles » : tel est le crédo d’un rapport remis au gouvernement par un député de sa majorité. Un décret en préparation prévoit un nouvel abaissement des obligations environnementales. A Rouen, la mobilisation se poursuit.

« Nous allons aider à nettoyer, à compenser l’impact de l’incendie », a assuré Eric Schnur, le patron de Lubrizol aux États-Unis, qui s’est rendu à Rouen ce samedi 5 octobre. Avant d’ajouter : « Nous n’allons pas attendre que le processus juridique se déroule pour commencer à aider. » Appuyant les propos du PDG de l’entreprise chimique, le premier ministre Edouard Philippe a affirmé qu’il veillera à ce que l’entreprise accompagne financièrement les riverains qui ont subi des dommages, sans préciser ce que cet « accompagnement » inclura [1].

Lubrizol, qui appartient au milliardaire Warren Buffet, prendra-t-elle en charge la dépollution des centaines d’hectares de toitures, bordures de fenêtres, terrasses, champs et puits souillés par les retombées de suies ? Paiera-t-elle le suivi des analyses, le recensement de la population exposée, la mise en place d’un suivi médical spécifique ? Il est permis d’en douter, au regard de la grande clémence à laquelle sont habitués les industriels en France, Lubrizol inclus. Suite à la fuite d’un gaz « toxique par inhalation » en janvier 2013 sur son usine de Rouen, qui s’était propagé sur huit départements, l’entreprise avait alors écopé d’une simple amende de... 4000 euros. Le parquet avait choisi de ne pas retenir le chef de « mise en danger d’autrui », qui aurait pu faire grimper l’amende jusqu’à 75 000 euros, assorti d’un an de prison pour les responsables.

Beaucoup s’interrogent sur le laxisme de l’État

En attendant que Lubrizol paie – peut-être – les dommages causés, plusieurs salariés des entreprises sous-traitantes travaillant habituellement sur le site de Rouen ont été invités à prendre des congés et des RTT. Par ailleurs, une vingtaine d’entreprises impactées par l’accident souhaitent placer en chômage partiel un peu plus de 400 salariés, un dispositif qui permet une indemnisation par l’État. Lubrizol sera censé rembourser ces préjudices économiques, en espérant que la préfecture tienne les comptes.

Depuis le 26 septembre, beaucoup s’interrogent sur le « laxisme » de l’État vis-à-vis des normes de sécurité et environnementales des sites Seveso – les sites industriels les plus dangereux. Comme l’a révélé le site Actu Environnement le 30 septembre, la préfecture de Seine-Maritime a autorisé Lubrizol à augmenter sa capacité de stockage de produits, début 2019, sans qu’aucune évaluation environnementale ne soit réalisée.

« Il est possible depuis 2016, au cas par cas, de déroger à l’obligation de faire une évaluation environnementale, explique Philippe Vue, de l’association France nature environnement (FNE), en Normandie. Cela leur permet notamment de ne pas passer devant le conseil de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CoDERST) où siègent des représentants de la société civile. Lors de ces conseils, nous pouvons consulter les différents projets d’arrêtés préfectoraux. On peut voir les nouveaux produits, les interférences entre eux, les risques en cas d’explosion et d’incendie. Et nous pouvons formuler des demandes et recommandations. » Ce qui n’a donc pas été fait pour les nouveaux produits stockés suite à la dérogation accordée.

Les industriels, pourvoyeurs d’emplois, autorisés à tout faire ?

Dans ces demandes de dérogation, c’est l’industriel lui-même qui doit préciser s’il estime « nécessaire » que son projet fasse l’objet d’une évaluation environnementale !

Ici, un extrait de la « demande d’examen au cas par cas préalable à la réalisation éventuelle d’une évaluation environnementale », déposée le 7 décembre 2018 par Lubrizol France, concernant une demande d’augmentation de stockage de 3923 tonnes de produits pour son site de Rouen, classé ICPE (Installation classée pour la protection de l’environnement). La case à remplir permet à l’industriel de s’exonérer de toute évaluation environnementale concernant ce projet.
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La demande est ensuite examinée par le préfet, en lien avec la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). Les autorités de l’État auraient donc pu refuser la demande de dérogation de Lubrizol et exiger qu’une évaluation environnementale soit effectuée. Plusieurs personnes proches du dossier, à Rouen, soupçonnent que les avis des inspecteurs de la Dreal étaient négatifs concernant les extensions sollicitées par Lubrizol. Elles demandent, sans succès pour le moment, que des perquisitions soient menées chez Lubrizol, mais également à la Dreal pour reconstituer le chemin administratif des ces autorisations. 

« Il y a vraiment une attitude générale qui consiste à dire qu’il faut embêter le moins possible les industriels, parce que ce sont eux qui créent l’emploi et la richesse », remarque Philippe Vue. Cette dérégulation risque de s’empirer : un décret sera examiné courant octobre par le Conseil d’État afin de simplifier la procédure des autorisations environnementales. Ce décret prévoit un nouvel allègement des consultations obligatoires.

Remis au Premier ministre le 23 septembre dernier, trois jours avant qu’une partie de l’usine chimique de Rouen ne parte en fumée, un rapport conseille de poursuivre dans cette voie [2]. Son auteur, le député LREM Guillaume Kasbarian, propose de « donner la possibilité au préfet, après consultation du public et sans attendre l’autorisation environnementale, d’autoriser le démarrage de tout ou partie des travaux (…) ce qui peut faire gagner plusieurs mois ».

Des inspecteurs de l’environnement bientôt transformés en « business partners » ?

Intitulé « Simplifier et accélérer les installations industrielles », le rapport affirme que le principal problème des sites industriels, en France, réside dans la lourdeur des exigences administratives. Une analyse qui ressemble à s’y méprendre à celle que la députée LREM Charlotte Lecocq avait produite pour la réglementation sur la santé au travail. Remis au Premier ministre il y a un an, son rapport proposait de pulvériser la réglementation censée protéger la santé et la vie de ceux et celles qui travaillent, estimant – déjà – que les entreprises étaient trop contraintes. C’est aussi un des arguments qui a mené à la suppression des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) en 2017. Au cœur de l’activité des CHSCT : la santé et la sécurité des salariés, et donc des sites où ils travaillent.

Résumant l’esprit général de son rapport, le député Guillaume Kasbarian explique qu’« il s’agit de mobiliser le pouvoir de dérogation du préfet, en cours d’expérimentation, pour mieux tenir compte des circonstances locales des projets ». « En clair, cela veut dire : chantage à l’emploi et laisser-faire total aux industriels », estime Philippe Saunier de la CGT chimie.

Évidemment, promet Guillaume Kasbarian, il faudrait « sanctuariser notre exigence environnementale ». Pour ce faire, inutile de durcir la loi ou de, simplement, exiger des industriels qu’ils la respectent. Il suffit de « leur donner une meilleure information » à propos des enjeux environnementaux mais également de « leur offrir des solutions personnalisées ». Les inspecteurs de la Dreal – censés s’assurer du respect des normes environnementales – se transformeront-ils en « business partners » ?

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L’organisation du travail et les entorses à la loi passées sous silence

« On dirait que AZF n’a jamais existé, remarque Philippe Saunier. D’ailleurs, le nom de l’usine n’est pas cité une seule fois. » Lieu de la plus grande catastrophe industrielle d’après-guerre, l’usine AZF de Toulouse, qui appartenait à Total, a explosé en 2001 faisant plus de 30 morts et des milliers de blessés. Cet accident a symbolisé l’irresponsabilité des industriels, et la manière dont ils peuvent passer outre les règles élémentaires de sécurité. « Guillaume Kasbarian ne parle pas de sous-traitance une seule fois, alors que l’organisation du travail a été retenue comme l’une des causes principales de l’accident à Toulouse », insiste Philippe Saunier.

Les « facteurs organisationnels » constituent de loin la principale cause – dans plus de 90 % des cas – des accidents industriels survenus en France en 2018, selon les données du Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels, qui dépend du ministère de la Transition écologique et solidaire. Étrangement, pour élaborer son rapport et ses conclusions sur les installations industrielles, le député Guillaume Kasbarian n’a entendu aucun syndicat de salariés parmi une centaine d’auditions et de contributions. Et seule une organisation environnementale apparaît sur sa liste.

« Il y a actuellement un agent de contrôle pour 9000 salariés »

Si les accidents de l’ampleur d’AZF demeurent exceptionnels, des accidents du travail graves, voire mortels, touchant particulièrement des salariés des entreprises sous-traitantes, sont fréquents [3]. Sans affirmer qu’il s’agit nécessairement de la source de l’accident chez Lubrizol, divers interlocuteurs de la société civile aimeraient que la justice se penche sur cet aspect. 27 sous-traitants et prestataires, totalisant 206 salariés, travaillaient pour le site de Rouen [4]. « On sait que la mise en fûts et le stockage étaient sous-traités à des sociétés dont le cœur de métier est le nettoyage industriel, pas la manipulation de produits chimiques », avance Gérald Le Corre, en charge de la santé au travail en Seine-maritime pour la CGT.

Pour améliorer le niveau de sûreté des sites industriels, il faudrait notamment, selon lui, regarnir les rangs de l’inspection du travail. « En Seine Maritime, les effectifs ont diminué de 15% ces cinq dernières années. Il y a actuellement un agent de contrôle pour 9000 salariés. Et il ne surveille pas que les sites Seveso. » Un collectif rouennais réunissant des parents d’élèves, des syndicats et des associations écologistes réclame également davantage de moyens, mais également plus d’indépendance du côté des inspecteurs de la Dreal. Ces citoyens, qui appellent à une nouvelle manifestation le samedi 12 octobre, s’interrogent : « La course aux profits et la concurrence sont-elles compatibles avec la protection de notre santé ? »

1112 accidents et incidents technologiques et industriels ont été recensés en France en 2018, ce qui « tend à montrer une évolution croissante de l’accidentologie », selon les services de prévention des risques, par rapport aux années précédentes.

Nolwenn Weiler

Photo : Rouen dans la rue.

Sur Lubrizol à Rouen :
- Dispersion d’hydrocarbures et d’amiante à Rouen : « Le préfet ne peut ignorer ces données élémentaires ! »
D’autres enquêtes sur des sites Seveso :
- Fumées suspectes, odeurs irritantes et surmortalité inquiétante autour du bassin pétrochimique de Lacq
- A Lacq, l’industrie pollue gratuitement et impunément grâce à des élus locaux anti-écologie
- Un projet d’incinérateur dans une usine de traitement d’uranium attise la colère à Narbonne
- La crise de l’enquête publique, révélateur d’une démocratie locale à l’agonie face à la toute-puissance des préfets

Une semaine de blocages par Extinction Rebellion : « Les gamins qui ont 15 ans, on leur promet quoi dans 30 ans ? »

Face au réchauffement climatique et à la destruction des espèces, une semaine internationale d’actions est organisée par Extinction Rebellion et d’autres mouvements. A Paris, un centre commercial a été occupé et le centre de la capitale bloqué. Reportage en photos.

Cette semaine, le groupe international Extinction Rebellion (XR en abrégé) organise une série d’actions dans plusieurs pays « en faveur du monde vivant ». Extinction Rebellion, né au Royaume-Uni en 2018, se définit comme un mouvement international de désobéissance civile non-violente « pour opérer un changement radical afin de minimiser le risque d’effondrement écologique ». Son logo, un sablier stylisé, symbolise le peu de temps qu’il nous reste pour limiter le réchauffement climatique et les risques d’une sixième extinction de masse des espèces vivantes. À Paris, la semaine de rébellion internationale a commencé par une action sous la bannière de la convergence des luttes : l’occupation d’un grand centre commercial à Paris, samedi 5 octobre. Lundi 7 octobre, c’est la place du Châtelet et ses environs, au centre de Paris, que les activistes ont investie.


Cliquer sur les photos pour faire défiler le reportage.

Portfolio


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Samedi, l’action a duré environ dix-sept heures, de 10 h du matin à 3 h la nuit suivante. Des centaines d’activistes occupent une partie du centre commercial Italie 2 à Paris. L’action est organisée par Extinction Rebellion France, Youth for Climate Ile-de-France, le comité Vérité pour Adama, et des groupes de gilets jaunes. L’initiative a aussi comme objectif de créer une convergence sociale et environnementale entre ces différents mouvements, et de dénoncer la destruction généralisée du vivant par le système capitaliste. « Détruisons les palais du pouvoir, construisons les maisons du peuple », proclame une banderole. Un message – « La nature n’est pas à vendre. Pour une écologie sociale et populaire » – est placé sur la façade du bâtiment, visible par les passants.

Le centre commercial est rapidement barricadé. Les grandes marques et vitrines des magasins sont reléguées derrière le déploiement de slogans anticapitalistes, révolutionnaires et pour le climat. « Et un, et deux et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », chantent des participants à l’action. Deux activistes venus de Hong Kong prennent la parole. Ils appellent à la solidarité internationale et dénoncent la répression policière contre les mouvements sociaux.

Rapidement, les forces de l’ordre essaient d’entrer. Plusieurs chaînes humaines les en empêchent. Gendarmes et policiers tentent de soulever la grille de l’entrée avec un bélier, en vain. A l’intérieur, on scande : « Gilets jaunes, Extinction, Adama, mêmes combats ! ». Camille [1], 25 ans étudiante, confie : « Je sèche les cours aujourd’hui, je suis venue spécialement de Nantes pour cette action. Ça fait un peu village ici, comme une ZAD, c’est un pas de plus vers la convergence. Je suis aussi gilets jaunes. Si on est pour le climat, on est pour une économie plus juste, pour les migrants, pour une politique plus juste. Tout est lié pour moi et je suis clairement anti-capitaliste, car c’est ce système qui nous amène là où on est aujourd’hui. Pour avancer, il faut être ensemble. »

Pour Nicolas, 26 ans, « Ce qui est important aujourd’hui, c’est la convergence entre les gilets jaunes et les mouvements écologiques parce qu’on a les mêmes objectifs : remplacer ce système qui détruit la planète, et casse la société, la divise, enrichit les riches et appauvrit les pauvres. Un centre commercial comme celui-là, ça regroupe plein de firmes qui détruisent la planète, qui exploitent les enfants, par exemple au Bangladesh. Mais si on veut tout remettre en cause, tout changer, nous avons besoin de revenir à du local, à du partage. Aujourd’hui, on est tous ensemble, on arrive à avoir des discussions et c’est une victoire en soi. Tout les combats sont liés. Il ne faut laisser personne de côté. »

« Je me prépare mentalement à une répression physique »

« La stratégie c’est de bloquer un jour, puis deux jours, et quand tu arrives à bloquer plus longtemps encore, tu forces le pouvoir à réagir. Nous sommes sur une logique de long terme. La date de fin, c’est quand on aura un relais suffisant auprès de l’opinion publique et de la presse. Le but c’est de rester le plus longtemps possible, et de faire passer le message. Nous appelons tout le monde à nous rejoindre. Il y aura aussi d’autres blocages et d’autres formes d’action dans les prochains jours », explique Yanis, 25 ans, présent place du Châtelet ce 7 octobre, investie par des centaines de personnes pour une nouvelle occupation.

Pour bloquer les rues, les activistes utilisent des bottes de paille. Certains se sont enchaînés avec leur bras dans des tuyaux, une technique de blocage connue sous le nom de « arms tube » qui rend leur séparation plus difficile par la police.

« Je suis là pour toutes les espèces. Je ne pouvais pas rester inactive devant ce qu’il se passe, dit Feli, 22 ans. J’espère que cette action va attirer l’attention de plein de personnes, et montrer que même s’il y a des gens qui vivent dans la fatalité, nous sommes nombreux à refuser ça et à faire en sorte que les choses changent. Je me prépare mentalement à une répression physique, je suis prête aujourd’hui à prendre des risques juridiques, à aller en garde à vue, et à faire face au gaz. Et aussi à soutenir toutes les personnes qui vont subir les violences. On reste solidaire. »

« Je suis là pour les gamins qui ont 15 ans, on leur promet quoi dans 30 ans ? »

Des ateliers et cercles de discussions et de lecture s’organisent. Laurent 53 ans, nous dit être venu parce qu’il a des enfants : « C’est ma première sortie avec XR. J’ai décidé de me joindre à ce groupe parce qu’ils sont sur le terrain. Les gens ont le nez dans le guidon, alors à un moment, tout en restant non-violent, il faut passer à l’action, en montrant qu’il y a des gens qui veulent que les choses changent. Je suis là clairement pour les gamins qui ont 15 ans, on leur promet quoi dans 30 ans ? » Benjamin, 31 ans, fait partie d’Extinction Rebellion depuis trois semaines. « J’ai choisi ce groupe pour la non-violence, précise-t-il. Ça fait longtemps que j’ai envie de m’engager, je le faisais juste à ma petite échelle et là, j’ai décidé de suivre un mouvement qui grandit et qui m’inspire. Il faut que nous soyons nombreux à nous engager. C’est pour ça qu’ici il y a des gens qui vont parler aux automobilistes, aux passants, pour expliquer ce qu’il se passe. »

Des tentes sont rapidement érigées sur la place pour rester le plus longtemps possible, et accessoirement se protéger de la pluie. Le blocage de la place se poursuivait ce 8 octobre.

Photos : © Anne Paq pour Bastamag

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Les forces de l'ordre évacuent des opposants à un méga-transformateur électrique

Les occupants de la « commune libre de l’Amassada », dans l’Aveyron, dénoncent depuis quatre ans une course à la surproduction d’électricité.

La gendarmerie a débuté ce matin, vers 6h, une « opération d’expulsion » des occupants des terrains de Saint-Victor-et-Malvieu en Aveyron. Depuis 2015, la commune libre de l’Amassada – « l’assemblée » en occitan, nom donné par les occupants à leur « zone à défendre » locale – s’est élevée sur des prés d’élevage de brebis. Objectif : s’opposer à un transformateur électrique érigé sur une parcelle de cinq hectares, qui ressemblera à celui en photo ci-dessous.

RTE, filiale d’EDF, à l’initiative de ce projet, fait valoir la saturation du réseau électrique actuel. Celui-ci ne serait « pas dimensionné pour transporter la production croissante d’énergies renouvelables du nord de l’Occitanie vers les centres de consommation urbains », explique RTE à Mediapart, notamment lors des pics de production d’électricité, et ferait peser un risque de black-out sur les trois départements de l’Aveyron, du Tarn et de l’Hérault.

C’est un transformateur de ce type qui sera bâti à Saint-Victor-et-Malvieu, en Aveyron (photo : EDF)

Les occupants de l’Amassada bénéficient de l’appui de la Confédération paysanne de l’Aveyron. « Notre opposition se veut d’abord un soutien au paysan dont les terres agricoles vont être détruites, ainsi qu’aux habitantes et habitants de Saint Victor-et-Melvieu qui subissent déjà un impact d’ondes électromagnétiques important », précise Francis Sabrié, membre du syndicat paysan. Cette commune de 400 habitants, opposée au projet, est traversée par une ligne à haute tension et supporte déjà un transformateur de 200 000 volts avec 14 départs de ligne. « Le rajout d’un méga transformateur de 400 000 volts entraînerait une atteinte majeure à la santé publique. Le lieu d’implantation ne va pas, on ne peut pas sacrifier une population. »

« On est aussi en surproduction électrique en Aveyron », poursuit Francis Sabrié. « On va produire de l’électricité pour exporter. C’est comme en agriculture : il ne faut pas se lancer dans une production ayant une vocation exportatrice obligatoire mais mieux répartir la production de renouvelables partout, plutôt que de concentrer la production d’énergie sur des micro-territoires. » Si la Confédération paysanne aveyronnaise est favorable aux renouvelables, elle aspire à ce que les projets soient partagés et discutés avec la population locale.

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« De plus en plus d’énergie produite dans le pays sans que l’on ferme de centrale nucléaire »

Ces dernières semaines, la lutte contre ce méga-transformateur a rejoint celle menée contre Solarzac, un projet de 300 hectares de photovoltaïque sur des causses dans le département voisin de l’Hérault dont l’électricité sera acheminée via... Saint-Victor-et-Melvieu. « C’est un élément supplémentaire dans notre combat alors que l’on observe qu’il y a de plus en plus d’énergie produite dans le pays sans que l’on ferme de centrale nucléaire, note Francis Sabrié. Il faut arriver à réduire la consommation d’énergie sinon on va toujours être en train de courir derrière la production ! »

Le projet de méga transformateur est déjà très avancé. La déclaration d’utilité publique a été signée en juin 2018. Comme dans le cas de l’opposition à l’extension du camp militaire du Larzac, le propriétaire a vendu une partie de son terrain à une multitude de personnes en vue de freiner la construction, mais ces dernières ont été expropriées. RTE est désormais officiellement propriétaire de la parcelle. Avec l’expulsion des occupants ce 8 octobre par les forces de l’ordre, la filiale d’EDF vise un début rapide des travaux.

#zad #amassada Début de l'expulsion depuis 6h du matin. Deja des tirs de lacrymos. Nombreux Gm sur place. Nombreux opposants aussi, chantants et bien réveillés. pic.twitter.com/ufwBgY8UsD

— Greg Souchay (@greg_leblond) October 8, 2019

[Mise à jour le 8 octobre à 18h] Un appel à reprendre la zone vient d’être lancé.

Sophie Chapelle

Photo de une : © douze.noblogs.org

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La musique classique pour lutter contre la mafia et l'embrigadement des enfants

Pauvreté et chômage précipitent une partie de la jeunesse sicilienne dans les bras de la mafia. Tout le monde n’a pas baissé les bras : via l’apprentissage à la musique et des concerts, une fondation ouvre de nouveaux horizons aux enfants, face à l’attraction de l’argent facile.

Au détour d’une petite ruelle du centre historique de Catane, une note appuyée de violon s’échappe d’une fenêtre, bientôt reprise en chœur par quelques archets hésitants. Il n’y a qu’à se laisser guider à l’oreille pour trouver l’adresse exacte de la Città Invisibile. Au premier étage d’un vaste immeuble un peu défraichi, cette fondation offre gratuitement des cours de musique aux enfants des quartiers précaires de la deuxième ville de Sicile.

Pour y accéder, il faut d’abord gravir les marches de « l’escalier de la légalité », frappées des noms des victimes – célèbres ou plus anonymes – de la mafia. S’y côtoient Rita Atria, la jeune adolescente qui osa briser l’omerta avant de se donner la mort, Cosimo Cristina, journaliste assassiné en 1960, et bien d’autres : « Des noms choisis par les enfants de la fondation pour rappeler la vie de ces victimes, ne pas les oublier », précise Alfia Milazzo, fondatrice de la Città Invisibile il y a maintenant dix ans. 

« Pour beaucoup de jeunes, la vraie école est celle des clans qui te promettent des gains faciles »

La page des années sanglantes a été tournée en Sicile mais Catane garde une triste réputation : la criminalité juvénile, souvent liée aux groupes mafieux, est fortement enracinée dans certains de ses quartiers. Une situation alimentée notamment par un taux de chômage extrêmement élevé chez les jeunes siciliens (plus de 50 % chez les 15-24 ans) et un niveau de décrochage scolaire parmi les plus élevés du pays. Ici, un enfant catanais sur quatre quitte l’école après le collège. « Pour beaucoup de jeunes, la vraie école est celle des clans qui te promettent des gains faciles », se désole Alfia Milazzo. Souvent oubliés des pouvoirs publics et privés de réelles perspectives, ils sont nombreux à vivoter grâce à « l’argent facile » lié aux trafics.

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« Il y a des jeunes qui, à 12 ans, parviennent à subvenir aux besoins de leur famille en ramenant à la maison 80 euros par jour. Ils font le guetteur pendant que le père de famille, lui, ne gagne que 10 euros à faire la plonge au noir », déplore la bénévole. « Cet écart est gigantesque. Alors ici, on se bat pour leur faire comprendre que ces 80 euros ont quelque chose de funeste et que les 10 euros, eux, représentent la vie, une forme de dignité. C’est un processus difficile à expliquer, mais la majorité de nos jeunes l’ont compris », confie la Catanaise, dont la voix fluette est régulièrement couverte par les kiai (les cris rituels) enthousiastes du cours de karaté dans la pièce voisine.

Une méthode d’apprentissage musicale contre les inégalités

Un peu plus dans loin, dans une autre salle, le son clair du violon se fait à nouveau entendre. Avec un calme impérieux, Moisés Pirela initie une classe de jeunes enfants à la rigoureuse maitrise de l’instrument. Son italien teinté d’un accent hispanique révèle ses racines sud-américaines. Le maestro est originaire du Venezuela, tout comme la méthode d’apprentissage musicale inculquée dans les cours de la Città Invisibile. Ici, on ne jure que par cette méthode, « El Sistema », et son inventeur le musicien et économiste José Antonio Abreu (décédé en 2018).

Il y a plus de quarante ans, il eut l’idée d’enseigner gratuitement la musique aux enfants des quartiers pauvres de son pays. Ce programme socio-musical compterait aujourd’hui des centaines de milliers d’élèves dans la République bolivarienne, et a depuis essaimé à travers le monde, jusqu’ici au pied de l’Etna. « On a des enfants avec des histoires socio-culturelles très diverses. Quand ils commencent à apprendre à jouer d’un instrument, ces différences s’estompent doucement. Et c’est là où la musique devient intéressante », se félicite le maestro vénézuélien Semaias Botello, lui aussi invité - et rémunéré - pour dispenser des cours à La Città Invisibile.

L’ensemble « Falcone Borsellino », du nom des juges assassinés au début des années 1990

En cette lourde soirée du mois de mai, dans la fraîcheur de la Basilique Saint-Benoît, sur la seule colline surplombant Catane, le musicien originaire de Mérida est à la baguette. Il dirige l’orchestre de la fondation, l’ensemble Falcone Borsellino, du nom des deux juges anti-mafia assassinés à Palerme au début des années 1990. Devant lui, une vingtaine de jeunes de différents quartiers et périphéries, enchemisés, attendent ses commandements. Entre leurs mains pour ce concert, des violons d’exception, cadeaux de l’Association nationale de lutherie artistique italienne à la Città Invisibile.

Sous les yeux admiratifs de leurs proches, souvent assis en retrait, les petits musiciens enchainent les morceaux sans trembler. La langueur de l’Allegretto de Beethoven saisit l’audience. Ces mêmes notes que fera résonner quelques jours plus tard, dans le prestigieux auditorium de Rome, Gustavo Dudamel, le maestro-star et enfant du Sistema d’Abreu. « Contrairement à la méthode classique italienne, où l’on apprend la musique seul, avec un professeur privé, avec ce système on s’initie tous ensemble à la musique », confie avec enthousiasme Laurena, une violoniste de vingt ans.

« Si tu peux jouer d’un instrument, tu peux viser quelque chose de plus élevé »

« L’autre différence importante ici, c’est que l’enfant touche l’instrument dès le premier jour, avant même d’apprendre à lire la musique (...). C’est une manière plus facile d’approcher certains de ces enfants, qui ne sont pas habitués à la discipline », avance le maestro Botello. Une dimension sociale portée par la fondation, que les jeunes musiciens revendiquent pleinement. « C’est une manière de te détourner des choses négatives que tu pourrais faire dans ton quartier, où les ambitions sont limitées. Si tu peux jouer d’un instrument, tu peux aussi viser quelque chose de plus élevé que ce à quoi te limite ton environnement », explique avec une lucidité désarmante Adele, seize ans à peine. 

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Des belles histoires, des destins recollés, Alfia Milazzo pourrait en citer à la pelle : la toute première élève de la fondation passée ensuite par le conservatoire de Messine, ou le garçon « irrécupérable » qui joue aujourd’hui avec brio de quatre instruments... Mais l’ancienne formatrice à l’Eni Corporate University sait aussi que le travail acharné et l’abnégation des bénévoles de la Citta Invisibile ne peuvent pas tout. « Sur les quelque 1300 enfants passées par la fondation en dix ans, je pense que nous en avons perdus un tiers », confie-t-elle.

En finir avec « ce malaise culturel lié au manque d’espoir en l’avenir »

Certaines familles, proches des milieux mafieux, s’inquièteraient de voir leur enfant « changer ». On craint la trahison. Et de jeunes élèves finissent par ne plus revenir. « C’est incroyable à dire, mais il y aussi des mères qui n’acceptent pas de voir leurs filles suivre un meilleur parcours que le leur. Ainsi que certaines écoles qui se méfient de notre initiative et des itinéraires alternatifs », poursuit Alfia.

Pourtant, comme le reconnait volontiers Angelo Busacca, le substitut du procureur général de Catane, le travail de la fondation et de la myriade d’initiatives citoyennes pour les jeunes est plus que salutaire : « Il est d’abord important de rappeler que ces quartiers ne se résument pas à la criminalité, estime le magistrat. Nous ne pouvons pas tolérer que des quartiers entiers de la ville soient aux mains de criminels, mais tout notre travail devient absolument inutile si nous ne résolvons pas les problèmes qui concernent la pauvreté et ce malaise culturel lié au manque d’espoir en l’avenir. » Et Angelo Busacca de prévenir : « Des générations entières d’enfants pourraient être perdues dans ces quartiers. »

Quentin Raverdy

Photo : concert de bienfaisance à la Basilique Saint-Benoît, Catane le 4 mai 2019 (crédit : Quentin Raverdy).

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