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[MCQ] Le potentiel fasciste, l’autoritaire et le dominateur.

Qui sont les autoritaires, pourquoi le sont-ils ? Jusqu’où vont leurs idées et croyances ? Pourquoi tant de fermeture ? Avec cet article « MCQ » (Mot Qui Compte), on fait un résumé du dossier sur la personnalité autoritaire (l’échelle F, F comme fascisme, d’où l’emploi du mot « fasciste » dans mon titre), mais on va voir également rapidement les recherches qui ont suivi, avec l’échelle RWA (Right Wing Authoritarism/l’autoritarisme de droite, d’Altemeyer) et l’échelle SDO (Social Dominance Orientation, l’orientation à la dominance sociale, de Sidanius et Pratto).

Je reviendrais ans doute plus en détail sur les études du RWA et SDO, ici le but est d’avoir davantage une image globale du profil autoritaire et/ou du dominateur afin d’envisager des solutions. Il est important d’étudier attentivement ces questions, car celui qui correspond à ce type de profil est diminué, tronqué dans et par ses attitudes politiques (il s’offre moins de possibilités de bonheur, cloisonne sa curiosité, s’oppresse lui même à répondre à des attentes conventionnelles, entrave ses capacités sociales, etc.) et peut s’en prendre violemment à des cibles arbitraires. De plus, il n’est pas rare d’observer des institutions et politiques innervées de ce modèle autoritaire, ce qui mène inéluctablement vers des violences d’origines structurelles.

Cet article est également disponible :

Image d’entête : bagarre au parlement entre nationalistes et communistes en 2014, en Ukraine. Plus d’infos ici : https://www.huffingtonpost.fr/2014/04/08/ukraine-bagarre-assemblee-communistes-nationalistes_n_5110015.html source de l’image : https://elcomercio.pe/mundo/actualidad/ucrania-diputados-pelean-punetes-patadas-parlamento-168765 ; 


1. le potentiel fasciste : la personnalité autoritaire


Si vous avez déjà lu le dossier sur la personnalité autoritaire, vous pouvez sauter jusqu’au point 2.

Y a-t-il un profil psychologique plus prompt à adhérer au fascisme ? C’est-à-dire un profil qui prône la hiérarchie entre les humains, certains supériorisés, d’autres infériorisés au point d’être déshumanisés, qui opère à cette hiérarchie en adhérant à des violences structurelles (ségrégation, discrimination institutionnelle, injustice, politiques d’inégalité, etc.), en participant à une violence directe (terrorisme, ghetto, pogrom, massacres, génocide…) et à une destruction ou à un retrait des libertés et droits (propre à un groupe ciblé) ; avec ce type de profil régnant, l’altruisme, le non-ethnocentrisme, la bienveillance à tous, l’aide, le soin envers l’exogroupe cible seraient répréhensibles, considérés comme une forme de traîtrise. Pourquoi certains sont-ils favorables à des systèmes politiques qui vanteraient de telles inclinations autoritaires ? Et plus étrange encore, pourquoi certains en viennent à s’y soumettre complètement ? Pourquoi cette préférence à un climat d’oppression général, où la menace plane de plus en plus forte parce que la violence qui en est la conséquence augmente ? Pourquoi une telle motivation alors que l’histoire de tous les pays montre à quel point c’est  destructeur à terme pour tout le monde ?

Dans les années 50, et dès 1944 en pleine guerre, Adorno, Else Frenkel-Brunswick, Levinson, Nevitt Sanford commencent une longue recherche aux États-Unis pour comprendre s’il y aurait des citoyens plus prompts que d’autres à se laisser séduire et à voter pour un leader et/ou à des politiques autoritaires. Peut-on trouver dans le fonctionnement psychologique quelque chose qui pousserait, motiverait à, par exemple, agresser un autre pour la seule raison d’une petite différence physique, ou d’autres critères arbitraires (dans le sens ou ces personnes ne leur ont jamais rien fait, ce n’est pas de la légitime défense) comme la religion, l’origine, le sexe, le groupe social… ?

« En nous concentrant sur le fasciste potentiel, nous n’avons pas l’intention d’affirmer que d’autres modèles de personnalité et d’idéologie ne pourraient pas être étudiés avec profit de la même manière. Néanmoins, notre opinion est qu’aucun courant politico-social ne représente une plus grave menace pour nos valeurs et nos institutions traditionnelles que le fascisme, et que la connaissance des forces de la personnalité qui favorisent son acceptation peut, en dernière analyse, se révéler utile pour le combattre. »

Études sur la personnalité autoritaire, Adorno

Il ne s’agissait pas de pathologiser l’adhésion à des politiques autoritaires, Adorno le dit clairement, les « hauts scores » (ceux qui ont un gros score à l’échelle F, donc une forte adhésion à des patterns fascistes) ne sont en rien malades. Au contraire, ils étaient à cette époque beaucoup plus adaptés à ce que demandait la société que les « bas scores » (non autoritaires), très marginalisés pour avoir été « non conventionnel ».

Étudier les déterminants psychologiques permet d’avoir un reflet dans l’individu de ce que la société ou ses groupes veulent de lui, comment ils le manipulent, le conditionnent, le formatent, le récompensent ou punissent d’avoir telle ou telle comportement et attitude politique. On verra par ailleurs que le profil SDO est totalement le reflet de la société actuelle.

La motivation des chercheurs, que soit la team d’Adorno ou plus tard Altemeyer avec le RWA, était de comprendre comme un peuple tout entier accepte de se soumettre à un régime autoritaire ou totalitaire qui pourtant instaure clairement un climat national violent, dangereux, et qui prive les cibles (les membres de l’exogroupe) de leur libertés, voire les déshumanise, tout en réduisant des libertés à l’intérieur même de l’endogroupe et en les amenant à adhérer ou à produire des actes déshumanisant pour eux-mêmes (c’est à dire la réalisation d’actes violents extrêmes envers des individus).

À noter qu’une pseudodémocratie (entendez par là un État qui se dote d’une vitrine démocratique, mais qui ne va pas au bout du processus démocratique) peut être aussi en partie autoritaire, notamment en faisant du profit via des mesures ethnocentriques : c’est par exemple l’histoire des Afro-Américains opprimés par l’esclavage. La seule différence, c’est qu’il y a moins de zèle aux actes génocidaires sur les personnes cibles, parce que l’oppression est un moyen de faire du profit (financier), mais aussi d’assouvir des sentiments de supériorité chez l’oppresseur qui y gagne pathétiquement un honneur égoïste, une fierté égoïste, une estime de lui-même égoïste en se supériorisant à un autre.

L’échelle F, et RWA va donc étudier le potentiel « suiveur » fasciste, c’est-à-dire un profil qui veut obéir et se mettre au service d’un leader dominateur qui prônera et mettras en place un système inégalitaire, injuste et violent.

À la recherche de la personnalité autoritaire

Échelle A.S (Anti-Sémitisme)

Pensant que les préjugés anti-juifs étaient le cœur de l’autoritarisme, l’équipe d’Adorno a d’abord crée une échelle d’antisémitisme pour explorer à quels préjugés adhéraient les individus, sachant que ces préjugés n’étaient pas tous de même nature et étaient contradictoires. On pouvait par exemple s’attendre à ce que les antisémites reprochent principalement une dimension particulière aux juifs, peut-être lié à la politique ou encore à une histoire personnelle avec eux. Cela n’a pas été le cas.

Il y a eu des bas scores, c’est-à-dire ici les personnes qui rejettent tous les préjugés antijuifs  ; des modérés qui adhérent moyennent à des préjugés et rejettent ceux qui recommandent une violence directe contre les juifs ; et des hauts scores qui adhérent vivement à tous les préjugés, y compris ceux contradictoires et violents.

Plus d’informations sur ces chiffres : http://www.hacking-social.com/2017/01/23/f2-la-menace-juive-lantisemitisme-ou-la-peur-de-la-contamination/

 Par exemple ici on voit que les hauts scores sont OK pour dire que les juifs sont à la fois trop intrusifs (qui se mêlent trop aux autres) et exclusif (qu’ils restent trop entre eux) les items corrélant fortement à. 74.

Échelle d’ethnocentrisme

Les chercheurs ont remarqué rapidement que les hauts scores n’avaient pas de préjugés contre un seul groupe, et que ceux-ci s’étendaient à des tas d’autres groupes. Ils ont créé une échelle d’ethnocentrisme pour confirmer ou infirmer cette observation, échelle qui regroupait divers préjugés de l’époque contre les noirs, les femmes, les Japonais, les Allemands et des items patriotiques (qu’Adorno appelle pseudo-patriotisme, parce que c’est une adhésion non-réfléchie à la patrie, sans esprit critique). Réduire autrui, l’inférioriser par des préjugés servant alors à glorifier leur groupe de référence à moindres frais.

Là encore le haut score porte tous les préjugés et les éléments patriotiques et tout cela corrèle aussi avec l’échelle A.S.

Autres données, religion et politique.

Les chercheurs ont également exploré les pistes directement politiques avec des échelles de conservatisme (droite Américaine, adhérant au libéralisme économique, c’est à dire le pouvoir du privé et la non intervention de l’Etat) VS libéralisme (gauche Américaine, rejetant totalement, dans le questionnaire, le libéralisme économique), mais les résultats ont été confus, à la fois à cause des items et du manque de connaissance politique des individus en général. Ils ont également essayé de voir si la religion des individus jouait sur leur haut ou bas score, les résultats sont peu précis, il y a du oui, il y a du non, il est difficile avec ces données d’en tirer une conclusion. Mais l’échelle RWA nous donnera des réponses plus solides sur ces deux plans politiques et religieux.

L’échelle F

Les outils précédents avaient un but exploratoire : il s’agissait de comprendre l’essence des préjugés auxquels les hauts scores, de saisir les mécanismes plus globaux. L’échelle F a été vidé de toute référence à des groupes ou thèmes de l’époque, pour ne garder que l’essence des préjugés et l’attitude à laquelle elle renvoie. L’échelle mesurait donc le conventionnalisme ; la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire ; l’anti-intraception (opposition à l’introspection) ; la superstition et la stéréotypie ; le pouvoir et la dureté ; la destructivité et le cynisme ; la projectivité (disposition à croire que des événements violents et dangereux se produisent dans le monde) ; sexe (ici, préoccupation exagérée concernant les contacts sexuels).

L’échelle F a été testé sur quantité de groupes différents, que ce soit des associations religieuses, des groupes de travailleurs, des individus en prison, des militaires… Après Adorno, l’échelle F a été également été testés sur des groupes ouvertement fascistes, ou l’ayant été concrètement, ici par exemple des SS ont été testé :

Plus d’informations sur ces chiffres : https://www.hacking-social.com/2017/02/27/f6-le-facho-est-il-celui-qui-traite-de-facho-critiques-de-lechelle-f/

On voit que l’échelle rapporte bien les attitudes qu’ils préfèrent, ils scorent haut.

Les scores les plus bas ont été trouvés sur des groupes de désobéissants : Handlon et Squier (1955) ont testé un groupe de personnes qui refusaient de signer un serment de fidélité anticommuniste, ce qui signifiait la perte de leur emploi à l’Université de Californie, leur moyenne était de 1.88.

La plupart des gens avaient des scores modérés, fluctuant au gré des événements. Ici par exemple le taux a monté lors d’élections (premier graphique avant, deuxième pendant) :

Plus d’informations sur ces chiffres : https://www.hacking-social.com/2017/02/27/f6-le-facho-est-il-celui-qui-traite-de-facho-critiques-de-lechelle-f/
Plus d’informations sur ces chiffres : https://www.hacking-social.com/2017/02/27/f6-le-facho-est-il-celui-qui-traite-de-facho-critiques-de-lechelle-f/

Un outil venait d’être créé pour mesurer les propensions d’adhésions à des politiques autoritaires. Mais l’équipe d’Adorno a voulu pousser plus loin la compréhension de ces profils.

L’étude clinique

Parmi les 2099 répondants aux échelles (F, plus les autres en même temps), les chercheurs ont étudié 150 personnes dont les scores étaient très hauts ou au contraire très bas. Il s’agissait de comprendre ce qui les avaient poussés à avoir des attitudes si différentes, quelle en étaient les facteurs, les déterminations, les expériences de vies qui menaient à avoir des attitudes si différentes. Cette étude clinique a consisté à les écouter en entretien psychologique (cela pouvait durer 1h comme 3h), à leur faire passer des tests projectifs, et une analyse des entretiens qui portaient sur leur enfance, leur famille, leur travail, leurs relations avec les gens.

Voici en résumé, en plus des découvertes liées aux échelles, ce qui a été répertorié pour les hauts scores :

Les caractérisques du potentiel fasciste (étude adorno)

Et pour les bas scores :

Les caractéristiques des non potentiellement fascistes

Adorno en a déduit que le cœur du problème se trouvait dans les familles :

« Le résumé de l’entretien [de F515/bas score] est résumé par l’intervieweur de la manière suivante  « les facteurs les plus puissants engendrant dans ce cas un sujet à bas score sont l’ouverture d’esprit de ses parents et le grand amour que la mère du sujet a porté à tous ses enfants. » Si l’on peut généraliser cette affirmation, et en tirer des conséquences pour les sujets à haut score, nous pouvons postuler que la signification croissante du caractère fasciste dépend largement de changements fondamentaux qui doivent être apportés à la structure même de la famille. »

Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Personnellement, j’ai trouvé que cette très large étude montrait d’autres pistes pour rendre le monde moins propice aux inclinations autoritaires que j’ai répertorié dans cet article.

 


2. L’autoritarisme de droite : RWA


L’échelle F avait des défauts méthodologiques, l’échelle RWA (Right Wing Authoritarism / Autoritarisme de droite) créée par Altemeyer y a remédié : l’échelle F avait par exemple tourné tous ses items dans le même sens, ce qui peut engendrer un biais d’acquiescement (les gens disent oui à tout sans réfléchir vraiment à leur accord) ou des réponses automatiques (pour aller plus vite). Une échelle doit être suffisamment retorse (mais pas trop non plus) pour que les répondants réfléchissent bien à chaque réponse. De plus, l’interprétation était trop freudienne, ce qui a été éliminé du RWA qui se base uniquement sur les données récoltées pour l’interprétation.

L’échelle RWA est solide, toujours utilisée aujourd’hui, et on ne parle plus de « personnalité autoritaire », mais de mesurer des attitudes idéologiques, ici l’autoritarisme de droite, que les personnes ont endossé pour satisfaire certaines motivations ou besoins. Et contrairement à la personnalité, les attitudes sont mouvantes, c’est-à-dire qu’on peut faire augmenter les scores de RWA, qu’ils peuvent descendre selon certaines circonstances expérimentées par la personne.

L’autoritarisme mesuré est dit de Droite, mais cela ne veut pas dire pour autant que les hauts scores vont se dire de droite ou vanter des valeurs de droite. Une personne de gauche, voire militante pour des valeurs anti-autoritaires, peut avoir un haut score RWA. Il peut y avoir une hypocrisie politique plus ou moins consciente, je pense que la ligue du lol récente nous en a donné un excellent exemple : on avait là des journalistes écrivant un contenu plutôt de gauche, des contenus contre le sexisme, les discriminations, en plus en y mettant un certain « engagement », mais qui sur twitter ou ailleurs sur le Net, faisaient l’extrême inverse, en s’attaquant à des femmes, des hommes eux sincères dans leur engagement, avec une agressivité autoritaire virant parfois à la perversité. À noter qu’Altemeyer a tout de même trouvé quelque chose de particulièrement contradictoire, mais qui colle parfaitement au cas de la « ligue du lol » : il a fait une échelle mesurant l’adhésion à des complots (les hauts scores sont d’accord avec ce genre de chose « Notre gouvernement a été conquis par des homosexuels, féministes radicales, des communistes athées, et surtout par les juifs. ») et étonnamment c’est l’une des rares échelles où il y a un lien avec l’autoritarisme de gauche (une corrélation à 0.61)  !

L’hypocrisie peut être aussi inverse : des opportunistes (on le verra plus tard, des dominateurs sociaux) peuvent vanter un autoritarisme de droite, mais ne pas y croire vraiment : c’est juste un moyen d’avoir des suiveurs (donc de pouvoir dominer des gens), de l’argent, une gloire facile, l’accès à des postes ou à des plateaux TV dont les producteurs raffolent des spectacles provocateurs. Mais au fond leur but est de gagner en notoriété, en argent, en gloire, et surfer sur des idées d’extrême droite est un moyen très facile de le faire. Parfois aussi l’hypocrisie est totalement inconsciente, parce que la personne est dans une bulle sociale où le RWA est la seule idéologie visible.

Ce qui est amusant (en tout cas ça amuse Altemeyer, qui écrit sans jamais perdre son humour), c’est que des groupes totalement ennemis (et vantant soi-disant une idéologie opposée) peuvent au fond avoir les mêmes types de profils et faire de mêmes hauts scores en RWA : par exemple, juste à la sortie de la guerre froide, Altemeyer a demandé à un ami chercheur russe de mesurer le RWA d’anti-américains encore en mode guerre froide, et il a fait de même de son côté avec des Américains. C’était les mêmes scores, ils avaient les mêmes attitudes.

Le RWA mesure donc des attitudes idéologiques d’autoritarisme qui sont classées cette fois en trois catégories : agressivité autoritaire, soumission à l’autorité et conventionnalisme. Plus encore que l’échelle F, Altemeyer a affûté l’échelle pour qu’elle parle aux autoritaires soumis, c’est-à-dire ceux qui veulent un chef autoritaire, et qui sont prêts à lui obéir sans réserve en agressant des exogroupes. Par exemple les hauts scores vont être d’accord avec :

  • « Notre pays sera un jour détruit si nous ne détruisons pas les perversions qui rongent notre fibre morale et nos croyances traditionnelles. 
  • « Ce dont notre pays a vraiment besoin, c’est d’un dirigeant fort et déterminé qui vaincra le mal et nous ramènera sur notre vrai chemin. »

Et en désaccord avec par exemple :

  • «Il n’existe pas de «UNE bonne façon» de vivre sa vie, tout le monde doit créer son propre chemin.»
  • « Mieux vaut avoir dans nos communautés des magazines vulgaires et des pamphlets radicaux que de laisser au gouvernement le pouvoir de les censurer. »

À noter que l’aspect soumission à l’autorité a été testé également en « petit » paradigme de Milgram par Altemeyer, les hauts scores donnent des chocs plus fort que les bas scores ; Lepage (2017) a aussi montré une corrélation entre obéissance destructrice et RWA dans un paradigme de Milgram en réalité virtuelle ; à noter que Lepage a montré qu’on peut diminuer leur obéissance destructrice en les fatiguant cognitivement (des tâches type jeu de lettres, assez pénibles), ce qui ne marche pas chez les autres obéissants. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’obéissance n’est pas un « relâchement » de la raison, c’est ici au contraire une démesure de l’inhibition, de fonction dite « supérieure » du cerveau, qui bloque, empêche de faire fonctionner l’empathie.

Un paradigme de l’expérience de Milgram, le jeu de la mort :

Comme pour l’échelle F, le RWA est souvent passé avec d’autres échelles, pour voir s’il y a un lien, s’ils sont d’accord avec ces éléments particuliers. Altemeyer leur en a fait passer vraiment beaucoup différentes, ceci n’est qu’un échantillon pour vous montrer :

  • L’échelle d’ethnocentrisme (Manitoba Ethnocentrism Scale 1997) : les hauts scores RWA sont d’accord avec :

    • « 10. Les Noirs sont, de par leur nature, plus violents et «primitifs» que les autres. »

    • « 12. Les Indiens récemment arrivés au Canada ont principalement apporté la maladie, l’ignorance et le crime avec eux. »

    • et sont en désaccord avec :
      • « Il est regrettable que de nombreuses minorités aient été persécutées dans notre pays et que certaines soient encore traitées de manière très injuste. »
      • « Nous devrions accueillir davantage de réfugiés fuyant la persécution politique exercée par des gouvernements répressifs. * » 
  • l’échelle du monde dangereux  (Dangerous World scale) : les hauts scores RWA sont d’accord avec : « Dès maintenant, le chaos et l’anarchie peuvent éclater autour de nous. Tous les signes le montrent. »

    • et en désaccord avec « Notre société n’est pas pleine de groupes immoraux et dégénérés qui s’attaquent vicieusement aux honnêtes gens. Les reportages de tels cas sont souvent sensationnalistes et trompeurs. »

  • La Militia Attitudes Scale, qui a des composantes tournée vers les complots ; les hauts scores RWA sont d’accord avec : « Des personnes haut placées au sein du gouvernement envisagent d’imposer une dictature de type communiste prochainement. » ;« Il existe un complot international juif qui tente de dominer le monde en contrôlant les banques, les médias, l’industrie du film, etc. »

    • et sont en désaccord avec « Nous avons plus de liberté que quasiment n’importe qui sur la planète et aucun groupe de juifs, de féministes ou de «gauchistes» ne complote de nous l’enlever »ou « Il est ridicule de penser qu’un groupe de Juifs ou quelqu’un d’autre envisage de vendre notre pays aux Nations Unies ou à une «conspiration mondiale» » ; pour rappel c’est l’échelle où les autoritaires de gauche sont encore plus en accord avec ces éléments que les hauts scores RWA.

Les résultats sont approximativement les mêmes que trouvé dans l’échelle F, excepté qu’on a découvert qu’ils adhérent effectivement à des politiques très conservatrices, qu’ils sont fondamentalistes religieux (prenant les écrits ou ce que leur ont dit leurs autorités religieuses littéralement, rigidement, sans y réfléchir, par conséquent c’est parfois très incohérent ; le fondamentaliste peut être de n’importe quelle religion, c’est une façon autoritaire de prendre la religion), qu’ils sont soumis au point de se faire arme de l’autorité, y compris quand l’autorité décrète que l’ennemi sont des gens autoritaires exactement comme eux. Altemeyer avait créé une situation où une autorité gouvernementale décrétait qu’il fallait punir les autoritaires (en décrivant le profil des répondants), que la population devait tous les dénoncer : ils étaient OK pour participer activement à cette délation…

Ils sont certains de leur supériorité morale (donc ne remettent pas du tout en doute leur réflexion), se croient avoir beaucoup moins de préjugés que la plupart des gens (c’est en fait le contraire). Ils rejettent plein d’exogroupes, mais les recherches modernes montrent que le préjugé où ils sont le plus agressifs se font à l’encontre des homosexuels (entre autres parce qu’ils sont fondamentalistes religieux), et les femmes sont également très infériorisées et considérées comme un exogroupe à agresser ou comme méritant d’être agressées (les hommes présentant un RWA élevé étaient plus susceptibles d’avoir agressé sexuellement des femmes ; Walker et Quinsey (1991) et Walker, Rowe et Quinsey (1993)). Leur pensée est « certaine », apparaît « convaincue » parce qu’ils n’utilisent pas la logique : est vrai pour eux ce avec quoi ils sont d’accord, est vrai pour eux ce qui matche avec leur autoritarisme, généralement qui est une somme de mémorisations de contenus provenant des autorités qu’ils affectionnent. Cela explique aussi les très vives contradictions qu’il peut y avoir dans leur pensée et/ou comportement. C’est pourquoi par exemple sur le Net, on a l’impression dans leurs commentaires d’entendre toujours la même chose avec les mêmes mots, car ils mémorisent ce qui matche à leur ethnocentrisme et le répètent, la réflexion personnelle n’est pas là, parfois ils n’adaptent même pas au contenu qu’ils commentent. Seuls les modérés peuvent faire l’effort d’adapter, d’y mettre une réflexion personnelle ou un brin d’autocritique ; et ces mêmes modérés peuvent écouter l’autre, on peut discuter avec eux si on arrive à diminuer le climat de tension, et c’est très intéressant.

Cela nous amène à une excellente nouvelle : les niveaux de RWA peuvent diminuer, notamment en allant à la Fac. Altemeyer a mesuré une diminution (entre 15 % et 20 % sur 3 années d’université). Il explique que cela n’a rien à voir avec le contenu des cours en eux-mêmes, mais plutôt à cause de ce qui se passe autour, notamment les expériences sociales avec des gens différents. En fait certains profils RWA ont été toute leur vie coincés dans un milieu à fort RWA, avec tous le même fondamentalisme religieux, ils sont comme conditionnés, comment pourrait-ils développer leurs propres idées s’ils n’ont pas la possibilité de découvrir d’autres façons de vivre ? En sortir, et surtout vivre avec d’autres, leur permet de modérer ce conditionnement, de voir que telle différence n’a strictement rien de menaçant pour quiconque, contrairement à ce qu’on leur disait dans leur famille ou dans leur groupe de référence. Cependant Altemeyer explique que les hauts scores peuvent être tellement terrifiés par le monde en général qu’ils vont tout faire pour rester dans leur bulle, par exemple en faisant des études supérieures dans des écoles privées religieuses, en travaillant dans des milieux similaires au leur, etc.

Mais on peut aussi augmenter facilement le niveau de RWA : une étude française (Gatto et Dambrun, 2010) a par exemple montré qu’on peut augmenter le score de RWA de la police en les faisant imaginer une situation où il sont en infériorité numérique. En général les niveaux de RWA augmentent avec les crises politiques, économiques (Doty, Winter, Peterson, & Kimmelmeier, 1997 ; McCann, 1997 ; Sales, 1972), parce que le RWA est profondément lié à la peur : par sentiment d’insécurité (et j’insiste bien sur sentiment, les personnes ne sont généralement pas directement menacées) ou de confusion sur la cause des problèmes, hop il suffit qu’un leader pointe du doigt un exogroupe et les personnes se sentent mieux, grâce à un RWA élevé, ethnocentrique, qui les fait se sentir à la fois supérieur sans rien faire, et qui leur dit que c’est l’exogroupe le problème. Il n’ont plus à investiguer, ni chercher en eux des « causes », ils se sentent alors parfaits. Le monde devient clair : c’est de leur faute, et nous sommes parfait, nous n’avons rien à faire ou à changer, si ce n’est les agresser, eux. Évidemment on peut mettre tout ça en lien avec le syndrome du grand méchant monde. La télé n’aide pas du tout à ce sujet.

Il suffit de faire penser les gens à leur mort pour que leur niveau d’ethnocentrisme s’élève, comme l’a démontré la TMT (Terror Management Theory), parce que c’est une façon facile de redorer son ego que de s’attaquer à des exogroupes ; cependant, la TMT a également démontré que la pleine conscience, c’est à dire avoir l’habitude d’être attentif à toutes les petites choses de la vie, est comme une sorte de vaccin préventif à ses effets. La personne est plus forte, car elle peut avoir pleinement conscience de toute sorte de choses, même négative, donc n’a pas besoin de se « venger » sur un exogroupe pour aller psychiquement mieux.

Ceci étant dit, l’échelle RWA a enlevé les items « pouvoir, dureté », les volontés de domination, là où l’échelle F y voyait un même lien dans l’autoritarisme. Par conséquent, on ne pouvait pas encore discerner des profils plus dominateurs, de ceux qui veulent répandre par eux-mêmes l’autoritarisme, ceux qui sont proactifs à ce sujet.

L’échelle SDO va répondre à ces questions, et plus encore, dessiner un profil autoritaire qui s’avère encore pire à bien des titres.


Et soudain, on découvre un autre autoritaire : le dominateur social


L’échelle SDO mesure le degré avec lequel les individus désirent et soutiennent la hiérarchisation sociale, autrement dit un système inégalitaire où des gens sont supériorisés, d’autres infériorisés et que tout cela devrait être maintenu voire être amplifié. Un peu comme Hitler soutient dans Mein Kampf que les aryens sont de façon innée un peuple de créateur supérieur à tous, avec toutes les qualités du monde, ce qui justifie qu’ils aient tout sans rien faire de particulier si ce n’est se mettre au service de leur chef, d’une politique supérieure… ; il qualifie cette soumission et aliénation totale à la plus belle des qualités…

Ici le dominateur social, celui qui score haut sur l’échelle SDO va s’estimer supérieur aux autres parce qu’il le mérite et si les autres souffrent pour une raison ou une autre, c’est à cause de leurs défauts personnels, car le monde est juste, équitable. Cependant, ce profil n’est pas aussi violent qu’Hitler, tant qu’il ne score que sur l’échelle SDO. S’il cumule aussi avec un score haut en RWA, c’est une autre histoire.

Ce dominateur social, parfois profondément autoritaire, c’est le profil que Gull avait nommé le « brutaliste » dans cet article que vous avez peut-être déjà lu : https://www.hacking-social.com/2014/01/15/qui-veut-la-peau-des-bisounours/

Le dominateur social est très très différent du profil RWA quand son haut score n’est que sur l’échelle SDO ; il est différent parce qu’il a une certaine modernité : il n’a pas vraiment à cœur de reproduire les traditions, ne veut pas se soumettre, n’est pas religieux, ni conventionnaliste, il n’est pas vraiment pour des mesures extrêmes comme la destruction de la constitution américaine (par exemple, il veut maintenir la liberté d’expression, contrairement au RWA qui serait pour l’abolir pour tous les autres sauf pour son groupe d’appartenance). Dit comme ça, on a du mal à voir en quoi il serait « pire » que le RWA.

Sur l’échelle SDO il est par exemple d’accord avec :

  • « Certaines personnes sont plus méritantes que d’autres. » 
  • « Certaines personnes sont juste inférieures aux autres. » 
  • « Pour avancer dans la vie, il est parfois nécessaire de marcher sur les autres. »

et en désaccord avec :

  • « Nous devrions essayer de nous traiter les uns les autres aussi égaux que possible. (Tous les êtres humains doivent être traités de manière égale.) » 
  • « Si les gens étaient traités plus équitablement, nous aurions moins de problèmes dans ce pays. »

Et pourtant, il est pire déjà parce que ces préjugés sont beaucoup plus intenses que ceux des RWA, il remporte de très loin le trophée anti-femmes et globalement il score plus haut sur tous les préjugés (par exemple sur l’échelle d’ethnocentrisme vu plus haut).

C’est également pire, parce que les profils RWA ayant une forte soumission obéissent néanmoins aux lois qui leur déplaisent, ce qui fait une sorte de garantie contre l’expression violente de leur autoritarisme. Tant que la loi et les gouvernements ne permettent pas les génocides, le haut score RWA ne va pas se lancer dans une croisade, il attendra qu’un chef lui dise de le faire. Les hauts scores SDO n’ont pas besoin de chef, ils veulent l’être, parce qu’ils sont motivés par le fait de se sentir supérieur et dominant, ils vont donc écraser n’importe qui pour gagner. Ils sont OK avec des items d’échelles de machiavélisme, par conséquent le mensonge, la malhonnêteté, l’exploitation des gens sont un comportement tout à fait valable pour eux. Ils sont OK avec des items des échelles contenant des éléments sadiques, par conséquent ils sont prompts à manipuler fortement autrui pour leur intérêt personnel, la souffrance de l’autre peut même leur faire plaisir.

Par exemple, sur l’échelle PP MAD (Personal Power, Meanness, and Dominance Scale/Pouvoir personnel, méchanceté, domination) ils répondent oui à ces questions  « Aimes -tu que les autres aient peur de toi ? » ou sont d’accord avec ce genre d’affirmations « Je ferai de mon mieux pour détruire ceux qui bloquent délibérément mes plans et mes objectifs. » « C’est une erreur d’interférer avec la «loi de la jungle». Certaines personnes sont censées en dominer d’autres » ; ils répondent non à « Aimeriez-vous être une personne gentille et utile pour les personnes dans le besoin ? » et ne sont pas d’accord avec ce genre d’affirmation « La meilleure façon de diriger un groupe sous votre supervision est de leur montrer gentillesse, considération et de les traiter comme des collègues et non comme des inférieurs. » ; « La vie n’est PAS gouvernée par la «survie du plus apte». Nous devrions nous laisser guider par la compassion et les lois morales. »

A l’echelle E-MAD (Exploitive Manipulative Amoral Dishonesty/Exploitation, Manipulation, amoralité et malhonnêteté) il sont d’accord avec : « les personnes sont essentiellement des objets à manipuler discrètement et froidement pour votre propre bénéfice. » ; « La meilleure raison d’appartenir à une église c’est que cela permet d’avoir une bonne image et d’avoir des contacts avec certaines personnes importantes de la communauté. » « Il y a un crétin qui né à chaque minute et des gens intelligents qui apprennent à en tirer parti. » et en désaccord avec  « La personne vraiment intelligente sait que l’honnêteté est la meilleure politique, pas la manipulation et la tromperie. » ; « En somme, mieux vaut être humble et honnête qu’important et malhonnête »

Cependant, ceux qui seront encore plus prompts à lancer des croisades contre un exogroupe ne seront ni des hauts RWA ou hauts SDO, mais des doubles hauts scores, qui scorent très fort sur les deux échelles : eux sont particulièrement extrêmes dans leurs préjugés et agressivité, font des scores énormes. Voici un exemple pour l’échelle d’ethnocentrisme (manitoba etnocentrism scale, qu’on a cité plus haut), avec quelques résultats entre ceux qui scorent haut en SDO, en RWA, les deux, et les autres non-hauts scores (bas comme modérés) ; des étudiants et leurs parents ont été testés (avec un système de code qui permettait que les personnes répondent anonymement) ; j’ai surligné la moyenne de score la plus haute (rouge foncé) et celle la plus basse (vert clair). Il y a vraiment une différence d’attitudes très importantes entre les doubles hauts scores et les bas scores.

Automne 1996

Automne 1997 et janvier 1997

Automne 1998 et janvier 1998

Automne 1999 et automne 1998

Étudiants (n=362)

Parents (n=239)

Étudiants (n= 1135)

Parents (n=331)

Étudiants (n=1135)

Parents (n=373)

Étudiants

(n= 439

Parents (n=674)

Haut SDO et Haut RWA

90,6

96

93,2

106,6

94,8

98,6

95,2

101,5

Haut SDO

86,5

89,5

77,3

91,9

78,2

94,2

82,4

90,8

Haut RWA

67,5

78,9

68,1

79,3

69,6

82,3

71,8

74,7

Reste de l’échantillon

55,4

61,8

54,9

65,9

55,6

64,8

56,7

64,1

Source : Bob Altemeyer (2004) Highly Dominating, Highly Authoritarian Personalities, The Journal of Social Psychology

Tout ceci, la domination, les préjugés sont assumés par les profils SDO, et ils se satisfont de ces attitudes. Peut-être bien qu’ils seraient fiers de se découvrir dominateur social, contrairement aux RWA qui sont dans le déni de leur profil.

Politiquement parlant, ils veulent favoriser ceux qui ont déjà tout et défavoriser ceux qui n’ont déjà rien. Ils adhérent donc vivement au libéralisme économique, à toutes les politiques en faveur des plus riches et s’attaquant aux pauvres, parce qu’ils pensent que les pauvres le sont parce qu’ils sont feignants, ne font pas d’efforts, etc. Ils sont contre les aides sociales, les syndicats et veulent tout privatiser. Ce sont des croyances beaucoup moins répandues chez les hauts scores RWA, parfois même ils s’y opposent.

Le niveau de SDO est beaucoup plus stable que les niveaux de RWA et est lié à la situation sociale des personnes : plus le statut est haut, plus il y a du SDO ; plus la personne n’est pas discriminée dans sa société, traitée comme un RWA traite un exogroupe, plus son SDO est haut. Autrement dit, la domination sociale est fonction de ce qu’on a eu comme cadeau social, par le hasard, par la chance de ne pas être né avec un physique ou des origines qui déplaisent aux RWA passés et présents. Par exemple aux États-Unis, les SDO corrèlent positivement au fait d’être blanc avec un bon statut. Le score SDO descend en fonction de la discrimination subie, on a donc en ordre décroissant : les Asiatiques-Américains, puis les latinos, puis les noirs. Le SDO est plus corrélé au fait d’être un homme, et cela dans toutes les études, alors que pour le RWA, il n’y avait pas de lien avec le sexe des répondants.

Ainsi, contrairement au RWA qui change en fonction des contextes ( on peut donc créer un contexte de partage, positif qui sera apprécié par tout le monde et réduira drastiquement les risques d’agression autoritaire), les niveaux de SDO ne peuvent changer que par la modification de la prégnance du modèle hiérarchique. Autant dire que le défi est énorme, et que personne n’a encore réussi à le faire avec des sociétés complexes comme la nôtre.

« changer le monde ? Mais pourquoi faire il est très bien comme ça » ; OSS 117 doit scorer assez haut en SDO : D :

Pour eux, fort SDO, ça va, donc pourquoi changer ? Au contraire, il sont prompts à augmenter les inégalités qui leur profitent que ce soit d’un point de vue ego/narcissisme, mais aussi financier, puisqu’ils ont accès de bien meilleures opportunités, qu’elles soient économiques, professionnelles, politiques. Cela n’a pas été testé (à ma connaissance), mais je me demande franchement si ces profils en auront quelque chose à faire des problématiques écologiques ; autant Altemeyer dit que certains RWA se préoccupent de la planète et veulent faire quelque chose pour en prendre soin, autant les profils de dominateurs ne sont motivés que par leur domination et leur profit personnel, qu’importe les conséquences, qu’importe la ruine du monde, les révolutions, ils chercheront toujours à se sauvegarder eux. L’article de Douglas, qui a rencontré des profils de très haut statut, est terriblement explicite à ce sujet. En cela, oui les attitudes idéologiques anti-altruistes de ces profils sont un vrai problème, mais la cause de ces attitudes sont les modes de fonctionnements de nos environnements sociaux hiérarchiques ; et comme cela leur rapporte beaucoup personnellement, ils ne sont pas près de les remettre en cause, même si en plus, ce sont généralement eux qui ont le pouvoir de modifier ces modèles hiérarchiques…

Résumé

Je n’ai ici que survolé les recherches sur le RWA et le SDO, car il s’agit d’un résumé (déjà trop long d’ailleurs : D), je vous donnerai plus de détails plus tard, car les recherches sont franchement passionnantes ; en attendant voici quelques caractéristiques trouvées sur l’autoritarisme, j’ai mis principalement celle d’Altemeyer (vous trouverez les sources à la fin) et une de Duriez, Van Hiel (2001) parce qu’elle avait comparé les valeurs morales avec les hauts scores de l’échelle F, RWA et SDO. C’est loin d’être exhaustif, et par exemple la corrélation entre préjugés forts et SDO ont été confirmés par des tas d’autres chercheurs (voir « social dominance » de Pratto et Sidanius)

Pour les « Que faire », idem, j’en parlerais plus tard, mais j’avais déjà répertorié des pistes ici : https://www.hacking-social.com/2017/06/19/f14-neutralisation-transformation-et-prevention-des-racines-du-fascisme/ et dans le dossier sur la mort et la pleine conscience (la pleine conscience permet d’éviter des montées d’ethnocentrisme par « peur ») : https://www.hacking-social.com/2018/05/14/tmt13-pour-en-finir-avec-les-biais-la-pleine-conscience/ et sur la personnalité altruiste : https://www.hacking-social.com/2019/04/30/pa5-un-monde-plus-responsable/

Les attitudes mesurées par les échelles F, RWA et SDO

Personnalité autoritaire,

échelle F

Autoritarisme de droite,

RWA

Orientation à la domination sociale SDO

Conventionnalisme ; Soumission à l’autorité ; Agressivité autoritaire ; Anti-intraception ; Superstition et stéréotypie ; Pouvoir et dureté ; destructivité et cynisme ; Projectivité ; Sexe

Soumission autoritaire

Agression autoritaire

Conventionnalisme

Degré avec lequel les individus désirent et soutiennent la hiérarchisation sociale

Corrélations avec d’autres échelles mesurant d’autres attitudes

Préjugés

Préjugés

Préjugés (plus fort que chez les HS-RWA)

Ethnocentrisme

Ethnocentrisme

Ethnocentrisme

Pseudopatriotisme

Patriotisme

Patriotisme (plus fort que chez les HS-RWA)

[dangerous world scale] Idée que le monde est dangereux

[dangerous world scale] Pas de corrélation avec l’idée que le monde dangereux

Fondamentalisme religieux

Pas de fondamentalisme religieux

Valeurs morales ; en faveur de : conformité  ; sécurité ; tradition  ; En défaveur de : hédonisme  ; stimulation ; autodétermination  ; universalisme  ; bienvaillance (Duriez, Van Hiel, 2001) 

Valeurs morales : ils sont en faveur de : conformité ; sécurité ; tradition. Et en défaveur de : hédonisme ; stimulation ; autodétermination ; universalisme ; bienveillance (Duriez, Van Hiel, 2001) 

Valeurs morales  : En faveur de : pouvoir, sécurité, réussite, conformité, hédonisme ; en défaveur de : universalisme, bienveillance ; tradition (Duriez, Van Hiel, 2001) 

Pas de corrélation avec l’economic philosophy scale (libéralisme économique)

Corrélation avec l’economic philosophy scale (libéralisme économique) : pro-privatisation des institution, anti-aide aux pauvres, anti syndicat, contre la répartition des richesses

Sont plutôt contre les items de l’E-MAD ( Exploitive Manipulative Amoral Dishonesty/Exploitation, Manipulation, amoralité et malhonnêteté )

En accord avec l’E-MAD ( Exploitive Manipulative Amoral Dishonesty/Exploitation, Manipulation, amoralité et malhonnêteté )

Ne corrèle pas avec le PP-MAD

En accord avec PP MAD (The Personal Power, Meanness, and Dominance Scale) Pouvoir personnel, méchanceté, domination)

Sources

Livres :

Articles de recherche/thèses :

  • The Other “Authoritarian Personality”, Bob Altemeyer, 1998
  • What Happens When Authoritarians Inherit the Earth? À Simulation, Bob Altemeyer, 2003
  • Highly Dominating, Highly Authoritarian Personalities, Bob Altemeyer, 2004
  • The march of modern fascism. À comparison of social dominance orientation and authoritarianism, Bart Duriez, Alain Van Hiel, 2001
  • Autoritarisme et préjugés dans la police, l’effet d’une position d’infériorité numérique et le rôle du contexte normatif, Juliette Gatto et Michaël Dambrun, 2010
  • L’effet de la dominance sociale sur les idéologies de légitimation : le rôle modérateur de l’environnement normatif, Pierre De Oliveira, Michaël Dambrun et Serge Guimond, 2008
  • Rôle des mécanismes d’autorégulation dans la soumission à l’autorité [thèse], Johann Lepage, 2017

Tester votre flow avec un bot !

À la rentrée 2018, je vous avais laissé un dossier sur le flow, le flow étant un état de concentration optimale, extrêmement plaisant, qui révèle des sens à nos vies : cette activité où j’ai ressenti du flow, c’est ma voie, c’est ce que je veux faire toute ma vie. C’est souvent le signal de passions si intenses qu’elles deviendront des supports de notre vie à tout niveau, générant bonheur, épanouissement, connexion importante au monde, créativité… Le flow est un phare qui nous indique des voies signifiantes pour nous et notre relation à la vie.

Photo d’entête par langfordw

Un résumé du flow :

Dans cette partie les caractéristiques sont plus détaillées et des exemples sont donnés : https://www.hacking-social.com/2018/09/10/fl2-aux-sources-du-flow-les-creatifs/

À la fin de ce dossier, j’avais proposé plusieurs tests inspirés des outils de recherche pour calculer son flow. Il s’agissait d’analyser en détail les situations quotidiennes afin de voir ce qu’il y avait de modifiable, de transformable pour aller davantage vers des situations qui ont du sens, donc qui génèrent plus de flow.

C’était relativement compliqué en version « papier/crayon », parce qu’on devait tout gérer : se poser soi-même les questions, y répondre, et si possible de façon aléatoire dans la journée, et ensuite tout entrer dans un tableur et calculer.

Et, à ma plus grande joie, ce problème est amplement résolu grâce à Harry qui a codé un Bot reprenant le test !!! :

J’ai donc accueilli Alfred le bot sur mon téléphone afin de le tester, et c’est super, c’est amplement plus facile ; il se met pour l’instant sur messenger (mais le code est à disponibilité, avis aux codeurs 😉 ), et de façon aléatoire dans la journée, va vous biper pour répondre à quelques questions. Les résultats ne sont accessibles qu’à vous (et d’ailleurs c’est une condition éthique à reproduire absolument si vous coder ce genre de test ailleurs).

On peut les remplir très rapidement, c’est simple, les données sont privées.

Et quand vous avez quelques données, il suffit de lui demander le lien et vous avez ce genre de récapitulatif :

Vous saurez si vous êtes en flow pour telle activité avec tout d’abord l’« état théorique » : dans mes données cela a été dans une activité d’écriture sur le flow 😀 (« ajout d’un point HS d’une étude de Mihaly ») et l’état stimulé « pour l’activité « civ » (une partie du dernier Civilization où je galérais un peu, d’où l’état « stimulé », il y avait un peu plus de défis que je n’avais de compétence).

On voit aussi le flow via « potentiel de flow », qui représente un autre calcul, mais complémentaire. Par exemple « repas » avait un état théorique contrôle qui en principe est plutôt positif, mais on voit qu’il n’y a que 3/10 en potentiel de flow : autrement dit il y a trop de points à notes basses comme « objectifs clairs » ou les « conditions d’échec/réussite » pour y voir une situation profitable.

Comme lire les « états théoriques » ?

Les états théoriques c’est la balance entre défi et compétences, voici comment les traduire selon les études de Mihaly Csikzentmihayi :

Un visuel et la façon dont c’est calculé :

1. canal stimulé : C’est une situation propice à l’apprentissage, qui stimule, mais qui n’est pas forcément celle préférée : elle demande beaucoup d’énergie, peut être stressante.

2. canal flow : Ici on peut exceller face à une situation à défi pour laquelle on se sent compétent.

3. canal contrôle : La situation n’est pas exigeante pour l’individu parce qu’il a largement les compétences pour la gérer avec réussite. C’est une situation qui permet de renforcer des compétences, de l’estime de soi (parce que l’on voit qu’on réussit très bien), là aussi les chercheurs estiment que c’est une bonne position pour l’apprentissage.

4. canal relaxation : L’individu n’est pas du tout stimulé par les situations, mais ce canal est nécessaire après des situations exigeantes où il y avait des défis. Souvent, les personnes sont dans ce canal lorsqu’elles sont des situations où elles prennent soin de leur corps, quand elles se reposent, lorsqu’elles interagissent avec autrui, lorsqu’elles sont devant la télévision.

5. canal ennui : Selon les chercheurs, l’ennui est un signe qu’il faut augmenter le niveau de difficulté de la situation. L’ennui est un appel à vivre une situation plus complexe pour exercer ses compétences et en tirer plus de plaisir.

6. canal apathie : les caractéristiques de la situation influençaient le sujet à être dans un état d’apathie nuisible à l’individu pour sa motivation, son apprentissage, son développement, son efficacité, mais possiblement bénéfique pour son repos ou pour des activités psychiques bénéfiques. Cela peut représenter tant le summum de l’ennui qu’une activité de méditation ou contemplation, cela demande de regarder les autres données pour comprendre.

7. canal inquiétude : ici il y a inquiétude parce que la personne sent en elle un manque de compétence pour affronter la situation.

8. canal anxiété : Ici on est anxieux parce qu’on n’a pas les outils permettant de comprendre les défis (ou on s’imagine ne pas les avoir). Selon les chercheurs, l’anxiété est le signe d’un besoin de baisser le niveau de difficulté de la situation afin de pouvoir apprendre à la gérer selon des conditions plus accessibles (par exemple pour le joueur d’échecs, affronter une personne ayant sa même expérience plutôt qu’un génie réputé).

Potentiel de flow ?

C’est la moyenne de 7 caractéristiques qui suivent ; autrement dit si ce chiffre est supérieur à 5/10, cela valide davantage l’état théorique. Dans mes données, l’état de flow, l’état d’anxiété sont par exemple confirmé, par contre l’état contrôle est incohérent, il ne semble pas y avoir ni les possibilités extérieures et intérieures pour augmenter le flow de cette situation (je pense que le niveau de fatigue y est pour beaucoup :D)

Analyse du tout

Lorsqu’on essaye d’analyser le tout, on voit ce qui cloche ou pas ; par exemple « retour BU (Bibliothéque Universitaire) » et « retour chemin » sont des situations où je marchais, donc forcément le défi est bas et les compétences hautes étant donné que ça fait des décennies que je sais marcher. Cependant, on voit qu’elles sont différentes, le retour de la BU est un poil plus heureux parce que j’étais enthousiaste à l’idée de lire les documents trouvés (niveau de bonheur haut) et j’étais beaucoup plus « absorbée » que « retour chemin » : en effet j’écoutais de la musique en marchant :). Clairement, le fait d’écouter de la musique est, pour mon cas, un moyen de rendre les situations beaucoup plus plaisantes. On peut donc exporter ces petites découvertes à d’autres situations pénibles.

La variable « de mon initiative » est aussi extrêmement impactante sur le flow, généralement quand se voit imposer un événement, c’est beaucoup plus pénible. C’est assez inévitable pour tout être vivant, on est soumis à différentes adversités à gérer comme possibles. Mais pas de flow sans part de liberté. On voit ici que l’événement social négatif imprévu que j’ai nommé CK n’était en rien décidé, c’était un défi advenant dans une situation où j’étais déjà fatiguée, où je me sentais totalement démunie pour y faire face, sans aucun sentiment de contrôle sur la situation. Là, le défi n’est même pas comment avoir du flow dans la situation, mais comment faire en sorte de ne pas être plombé par ça, réussir à agir au moins un peu positivement. Le test dit ici clairement que pour que ce soit moins pénible, il me fallait plus de compétences, qui par rebond me donnerait un peu plus un sentiment de contrôle, possiblement des idées sur que faire. C’est ce que j’ai fait plus tard. Et effectivement, face au même événement un autre jour, le fait d’avoir juste potassé un peu le sujet du problème, trouver quelques trucs et astuces, puis de les mettre en action m’a permis de vivre beaucoup mieux cet événement arbitraire.

L’ambiance sociale est également déterminante ; cela ne se voit pas très bien sur mes données au-dessus, mais il peut y avoir des situations assez paradoxales où l’on fait ce que l’on adore, une activité à réel flow mais où l’ambiance sociale gâche tout (par exemple, se faire harceler durant son travail ou dans un cours). N’oublions pas que nous sommes des animaux sociaux, et quand bien même on est activé à faire ce qu’on adore, si jamais il y a un point social négatif, tout le plaisir peut être détruit. L’inverse est aussi vrai, on peut être sur une activité très médiocre, peu enrichissante, mais s’il y a une excellente ambiance sociale, qu’on la fait avec d’excellents amis, c’est un très bon moment, à ne pas louper.

Autrement dit, tous les points qui ne sont pas en bleu sont des points qu’on peut réfléchir, car possiblement des indices pour rendre la situation meilleure ; mais attention il ne sont pas forcément « négatif » ; par exemple que la marche ne soit pas un défi est plus pratique qu’autre chose, quoiqu’on pourrait penser que pour plus de flow, je pourrais aussi penser à courir ou faire des sauts en longueur pour rendre le trajet plus épique 😀 Attention aux biais à ne pas être trop dans la norme d’internalité allégeante ; ces points qui ne sont pas en bleu, ce n’est pas de « votre faute » ni totalement « grâce à vos efforts », de votre responsabilité. Par exemple, pour ma situation de flow à l’écriture, j’ai certes une part de responsabilité dans le sens où cela fait des années que je m’exerce à écrire, mais s’il y avait flow c’était aussi parce que le savoir sur lequel je travaillais, les recherches de Mihaly Csikzentmihalyi, sont brillantes, passionnantes, et que j’avais la chance de pouvoir m’y consacrer (plutôt qu’être sous les ordres d’un chef dans un boulot que je n’aimerais pas) grâce aux soutiens des personnes. Il y a toujours une part de causalité intérieure et extérieure, en plus ou moins grandes quantités selon les situations, et pour améliorer les états qu’on traverse, cela se joue à la fois sur le changement interne, et le changement des situations, de l’environnement physique/social, des interactions.

Ainsi, les solutions sont souvent à penser dans l’action à l’extérieur, comment modifier l’environnement, comment rendre les relations avec tout et tout le monde meilleures, comment rendre la situation plus sympa pour toute personne présente. Il s’agit plus de penser cet outil comme une aide au game design/level design des situations plutôt que d’y voir un outil de pur développement personnel, il s’agirait plus de développement social qui impacte positivement le développement personnel. Évitez donc toute culpabilité plombante si vous voyez des résultats bas, ces résultats ne sont là que pour vous aider à trouver les points où l’on peut trouver une solution aux problèmes.

Plus d’infos :

Pour plus d’infos sur comment interpréter les résultats, pousser l’analyse, voire en faire un outil complètement au hack social, au design des situations j’ai détaillé dans ces articles en particulier : https://www.hacking-social.com/2018/12/03/f10-evaluer-son-propre-flow/ ; https://www.hacking-social.com/2019/01/07/fl11-sinterroger-et-changer-les-situations-loutil-de-brainstorming-non-allegeant/ ; Et vous trouverez tout sur les recherches, les interprétations dans le dossier : https://www.hacking-social.com/2018/09/03/fl1-donner-des-sens-a-la-vie-la-piste-du-flow/

Sources scientifiques sur le flow :

  • Flow and the fondations of positive psychology, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer
  • Applications of flow in human development and education, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer
  • The Systems Model of Creativity, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer
  • Beyond boredom and anxiety, the experience of play in work and games, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Jossey-Bass Publishers
  • Psychological Selection and Optimal Experience Across Cultures, social empowerment through personnal growth, Antonella Delle Fave, Fausto Massimini, Marta Bassi, ed Springer
  • Vivre, la psychologie du bonheur, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Pocket
  • The flow manual, The manual for the flow scales, Sue Jackson, Bob Eklund, Andrew Martin, ed Mind garden
  • Self-determination theory, Richard M. Ryan, Edward L. Deci
  • The flow model of intrinsic motivation in chinese : cultural and personal moderators, Antonella Delle Fave, ed Journal of Happiness Studies
  • Development and validation of a scale to measure optimal experience : the flow state scale, Susan A. Jackson, Herbert W. Marsh
  • First-Aid Activities and Well-Being: The Experience of Professional and Volunteer Rescuers, Raffaela D. G. Sartori, Antonella Delle Fave, ed Journal of social service research.
  • Assesing flow in physical activity : the flow state scale-2 and dispositional Flow Scale-2, Susan A. Jackson, Robert C.Eklund

 

 

 

 

Se démotiver, hacker le monde du travail, désobéir !

Aujourd’hui, nous rapportons deux ateliers expérimentés avec les gens autour du thème du travail. J’exposerais les idées, expériences que nous ont partagées les personnes présentes, puis je tenterais une petite analyse de ce qui a été rapporté. Comme d’habitude, les personnes ont été d’une très grande inspiration, je tiens à les remercier pour leur participation, pour avoir partagé leurs réflexions et expériences. C’est toujours un plaisir et honneur pour nous.


Rapport des ateliers


Aujourd’hui, je vais donc résumer deux ateliers, l’un récent qui a eu lieu aux Geek Faëries 2019, le dimanche matin avec pour thème la démotivation ; et l’autre qui a eu lieu toujours aux Geek Faëries mais en 2018, Hacker le travail. Ce n’était pas prévu, mais il s’avère que ces deux moments entrent en résonance, et, ma foi, sont tous deux magnifiquement non-allégeant 😀

La démotivation, mais enfin, pourquoi parler de ça ?

La première étape a donc été d’expliquer notre thème : habituellement, on parle de la démotivation comme d’un problème, d’un fardeau, d’une pénibilité qui nous affecterait comme une vilaine grippe. À cela, les coachs, les consultants, le développement personnel vont fournir des connaissances, des trucs, des techniques pour rebooster sa motivation. Nous-mêmes avons fait d’ailleurs un article sur la motivation, via la théorie de l’autodétermination. C’est logique, tout le monde aime être motivé, il est pénible d’être démotivé.

Cependant, cette théorie nous apprend que l’amotivation (ou « démotivation ») est parfois un signe de profonde autodétermination : la personne est démotivée, ne veut pas obéir ou continuer à faire l’activité, parce qu’au fond d’elle, il y a un très fort élan qui l’encourage à faire autre chose. Oui, la « sensation » de démotivation est pénible. Mais cette pénibilité est un message qu’on devrait peut-être écouter plus attentivement pour comprendre quel bel élan il cache.

Cet élan peut être éthique : la personne démotivée ne peut pas faire telle activité, parce que cela brise des principes, des valeurs, une morale qui lui tiennent à cœur ; ou elle est démotivée car empêchée de faire des actions qui ont du sens pour la société, pour les autres. C’est par exemple ce qu’on peut retrouver chez les désobéissants dans l’expérience de Milgram.

Ne regardez pas si vous êtes déjà déprimé :

Cet élan, qui se cache dans la démotivation, peut être lié à ses compétences ou à ses capacités : la personne pourrait faire énormément de choses complexes, mais l’environnement ne propose aucune action ou tâche « digne » de ses compétences ou capacités. L’ennui, le bore-out, le fatalisme règnent alors, car les possibilités sont chaque fois plus profondément enfouies sous terre lorsque l’environnement force à ne rien faire de vraiment digne d’être fait.

Cet élan, qui se cache dans la démotivation, peut être social : l’environnement social où naît la démotivation sape les volontés, l’altruisme, la solidarité, la compassion, la dignité, au point que cela en devient insupportable. L’humain est un animal social qui, s’il est forcé à nuire à autrui ou à subir le rejet continuel, s’il est empêché d’être altruiste, va ressentir une profonde démotivation (parfois c’est le corps qui s’en charge, avec de profondes atteintes).

En cela, nous pensons que la démotivation est un excellent signal qui, s’il est bien apprécié, écouté, accepté, peut être un pont vers l’autodétermination. L’atelier précédent celui-ci nous avait d’ailleurs montré un exemple : un homme nous avait raconté à quel point il s’était senti mal dans son travail ; il n’apprenait plus rien, il y avait un climat de mépris envers lui, toutes ses tâches étaient routinières alors qu’il était arrivé par véritable passion dans ce métier (l’informatique). Un jour il en a eut assez, démotivé sur tous les plans (le social, sa compétence, son éthique, son autonomie était sapé) et a saisi par curiosité une offre de formateur, et là, tout à changé pour le mieux, il avait trouvé une voie émancipatrice. La démotivation semble ici être un premier acte d’une nouvelle vie, meilleure pour soi et les autres.

Alors, qu’est-ce qui nous démotive ?

Nous avons demandé aux personnes qu’est-ce qui les démotivaient, et elles ont parlé majoritairement du monde du travail. Ce n’était pas forcément le but de l’atelier (on essaye d’être le plus flexible possible, le hors-sujet est même totalement ok), mais vraisemblablement, les exemples à trouver de la démotivation semblaient plus courants dans le monde professionnel qu’ailleurs.

* la bureaucratie | l’administration | la surveillance horizontale | l’organisation rigide

Plusieurs personnes, une travaillant dans l’administration et les autres étant soumis à des diktats administratifs insensés (dans le monde médical, en bibliothèque, en gestion des forêts…), nous ont parlé des lenteurs bureaucratiques, des obligations de papiers ridicules qui ne servaient à rien. Le tout semblant être fossilisé dans une organisation rigide où tout changement semblait impossible, personne ne voulant envisager un changement. La personne travaillant dans l’administration à l’organisation rigide qu’elle nous décrivait, nous disait qu’il y avait en plus une forte surveillance horizontale : chacun se surveillait en continu, rapportait à la hiérarchie les moindres manquements, traquait les déplacements de l’autre et ce qu’il faisait sur son ordinateur, et que cette surveillance entraînait soi-même à surveiller l’autre, on se voyait soi-même mémorisait ce que l’autre faisait, prendre des notes… Comment changer ça ?

Lors de l’atelier, j’ai demandé aux personnes concernées si elles avaient pu vivre des moments de connivence, de désobéissance partagée, de solidarité « contre » la structure professionnelle, mais personne n’a malheureusement pu me donner d’exemples (ou n’osait pas, ce n’est pas forcément évident de parler devant tout le monde, surtout d’actes étiquetés comme « illégitimes »).

* Le chef | l’obsession de l’entreprise pour le chiffre | le travail non- écologique

Une personne nous a raconté son parcours de démotivation. Elle a quitté son métier principalement parce que cela n’allait pas du tout avec son chef, ni avec l’obsession de l’entreprise pour le chiffre en plus de cela, c’était un travail qui n’avait rien d’écolo ; on a ici trois grands facteurs de démotivation et d’autodétermination vers autre chose, c’est-à-dire une bonne proximité sociale, de l’éthique et du sens donné à la compétence ; puis elle a trouvé un travail de gestion des forêts, qui correspondait à la fois à son éthique, où elle était libre grâce à une variété de taches qu’elle pouvait réaliser selon ses décisions

* la déconsidération

Une personne travaillant comme aide-soignante en hôpital nous a raconté la déconsidération des médecins à leur endroit constituait la plus grande source de démotivation. Elle aime son métier, mais la déconsidération est telle (ainsi que d’autres aspects liés à la bureaucratie) que c’est vraiment très désespérant. On a donc là un dilemme particulier, celui d’un « beau » métier en soi (aider autrui), mais qui est sapé par des éléments de la structure (la structure formule le rôle des médecins pour qu’ils aient autorité, ce qui peut se justifier sur l’aspect médical, mais qui ne justifie en rien qu’ils expriment ce rôle par le mépris et la déconsidération envers les autres rôles ; cependant la structure, en tolérant qu’on méprise, déconsidère certains autres rôles, justifie implicitement cette pratique.

* le manque de sens | gestion absurde

De retour à nos thèmes de bureaucratie, les personnes nous ont parlé de paperasses et plans totalement absurdes qu’on les obligeait à remplir alors qu’ils étaient extrêmement mal conçus, inappropriés (et qu’ils avaient signalé les problèmes depuis longtemps pour faire évoluer ce plan, sans que ça amorce quelconque changement) et que cela prenait un temps fou, tout cela n’apportant strictement rien quant au travail lui-même. Au vu de ces thèmes bureaucratiques qui revenaient au cœur de la démotivation, j’ai cru sentir que les personnes voulaient travailler à ce qui fait sens au cœur de leur travail.

* les deadlines

Cette fois, une personne nous racontait comment à l’université, pour des travaux de recherche, la deadline sapait la motivation : après un travail profondément libre, le contraste avec la pression de la deadline était très fort, changeant radicalement la motivation.

* la non-acceptation (en général) des erreurs et échecs

Nous avons beaucoup parlé de la peur de l’échec qui tétanise, fait peur : des profs nous parlaient de leur élèves qui n’osent pas s’essayer à des exercices de peur de se tromper (et préfère laisser tomber), on a parlé des jeunes employés totalement stressés par l’idée de faire une erreur, de la pression qu’on peut se mettre ou recevoir pour faire « parfait ». On a parlé (il me semble, peut être que je confonds avec un autre atelier), de certains responsables qui appuient sur le moindre détail pour critiquer, déprécier un travail.

Or, il semble que tout le monde était d’accord, l’erreur fait partie de l’apprentissage, est même apprentissage en soi. Alors pourquoi cette peur ? Pourquoi sanctionner, critiquer l’erreur ? Le phénomène semble plus global, la société nous demandant une efficacité que je qualifierais de « machine », et le spectre de la précarité et du rejet social nous pressant implicitement. L’erreur est (à mon sens) parfois saisie non parce qu’elle serait grave, mais comme moyen d’exercer une domination sur l’individu, et pour le dominateur de se complaire de son « pouvoir » sur l’autre. Ainsi, implicitement, on a peur de faire une erreur parce que c’est comme offrir une opportunité de domination à l’autre ; peut-être qu’en fait le vrai problème est la soif de contrôle de celui qui attend l’erreur pour dominer, ce comportement étant lui-même conditionné par une incertitude concernant ses compétences, ses rôles, sa place.

Hacker le travail

Dans l’atelier de 2018, la question était autre, et portait sur les problèmes du monde du travail, ce qui n’impliquait pas forcément l’expérience, mais portait plus sur l’analyse ou l’observation et son impact sur la société (en terme de sens, d’efficacité éthique). Et les points se recoupent (je rapporte moins de détails, car un an a passé, et ma mémoire est faillible) ; voici les problèmes qui ont été répertoriés :

  • le jugement
  • l’ambiance sociale négative
  • la division hiérarchique
  • le stress/la pression
  • l’interdépendance entre des environnements sociaux n’est pas prise en compte (notamment lors de politique sur la suppression de services sociaux, la personne nous racontait que la fermeture d’un centre de loisirs dans un quartier avait participé à l’augmentation la délinquance dans ce même endroit)
  • l’excès d’autorité
  • l’injonction à être autoritaire
  • la déshumanisation
  • le rationalisme économique
  • le manque de moyens (notamment dans le social)
  • les institutions dégradées par les politiques alors qu’il y a des besoins sociaux
  • les représentations sociales d’un statut « privilégié » (par exemple les profs sont perçus comme ayant un statut privilégié) alors que c’est un statut normal, avec ces avantages et inconvénients
  • Des attributions causales problématiques : internalité allégeante, |erreur fondamentale d’attribution (ce qui augure des jugements négatifs, des erreurs de politiques, des problèmes qui persistent, etc.)
  • Il y a des problèmes de médiatisation des mobilisations sociales
  • Il y a sentiment d’insécurité sociale (quant à la possible perte de son emploi, son statut, etc.)
  • Il y a pessimisme/fatalisme quant à la situation (qui empêche de se mobiliser pour régler les problèmes, ou de faire des actions pour les régler)
  • La grève semble moins efficace, moins suivie à cause de la peur de la précarité

Et qu’est -ce qui est positif au travail, qu’est -ce qui motive ?

Dans les deux ateliers, les points positifs ont peu été remplis ; sans doute parce que parler des problèmes est important, on a tous besoin de les partager avant de pouvoir penser à des solutions ou issues, donc nous avons pris le temps nécessaire. Il me semble que ce n’est pas trop grave, car à partir des points négatifs, on peut en déduire les points positifs.

  • la variété des tâches : les personnes nous racontaient que ce qui leur plaisait c’était de pouvoir varier à leur convenance les tâches ; certains rebondissaient justement sur les tâches administratives qui pour leur part ne les dérangeaient pas, car ils pouvaient les faire quand ils le souhaitaient, selon leurs décisions. On a pu remarquer qu’effectivement, tout changeait du tout ou tout, entre l’activité « imposée » et celle libre ou la personne peut décider, s’organiser comme elle l’entend.
  • le choix des tâches : toujours dans le même état d’esprit de liberté, pouvoir choisir permettait aussi de casser la routine. On voit que cela implique de ne pas être contrôlé, d’avoir de l’autonomie dans son travail, soit d’être indépendant, soit d’avoir au moins une hiérarchie qui a confiance.
  • pouvoir toujours apprendre : une personne nous a dit que le travail motivant était lié au fait d’avoir toujours à apprendre, car effectivement la routine est signe qu’on n’apprend plus rien, que l’environnement n’offre plus matière à se développer d’une façon ou d’une autre.
  • la liberté : comme on le constate, les faits, les structures, les tâches démotivantes sont toutes liées à des contraintes extérieures plus ou moins autoritaires (bureaucratie, chef, impossibilité de choisir ses tâches/son organisation…) et les expériences positives rapportées ont toute un caractère de liberté. Une personne a souligné que c’était aussi sans doute pour cela que les systèmes éducatifs type Montesorri, basés sur l’autonomie et la liberté des enfants, fonctionnaient si bien (on en a parlé ici, donc je ne peux que plussoyer 🙂 ).
  • le climat de confiance : pour cette liberté, on a vu qu’effectivement il est nécessaire qu’il y ait la confiance de l’équipe, de la hiérarchie ou du corps de métier. La méfiance entraîne le contrôle, la surveillance constante, l’injonction, la pression au chiffre…

Et l’atelier sur hacker sur le travail donne aussi des points positifs similaires, également liés à la proximité sociale avec les collègues proches et éloignés :

  • entente dans l’équipe
  • la solidarité entre services
  • la passion pour le métier

Solutions ?

Dans l’atelier sur hacker le travail, nous avons eu le temps d’explorer plusieurs solutions pour contrer les problèmes :

  • aller vers l’autre | les connaître hors travail | ne pas parler travail à midi
  • empathie militante, où comment comprendre puis aider les autres dans le but de réparer les structures
  • sabotage social : ce terme renvoie à une pratique largement employée durant la Seconde Guerre mondiale ; ici il a été évoqué dans le cadre où l’entreprise s’avère être totalement destructrice à plusieurs niveaux, donc où il est nécessaire de gripper la structure pour protéger les gens (par exemple lorsqu’il y a harcèlement institutionnalisé) ; nous avons parlé ici du sabotage social dans la conférence ci-dessous, et traduit le document de l’OSS ici : https://www.hacking-social.com/2016/05/09/etre-stupide-ou-lart-du-sabotage-social-selon-les-lecons-de-la-cia/

  • statactivisme : il s’agit d’un activisme via des contre-statistiques ; le rationalisme économique des organisations produit une foule de chiffres, tous liés à la productivité, niant l’humain. Compter autrement rappelle la réalité humaine. C’est par exemple (fait récent) de compter les suicides liés au travail, pour montrer la réalité qui se cache derrière les profits, la soi-disant bonne santé de l’entreprise. On peut dénombrer d’autres faits, que ce soit le nombre d’insultes, d’injonctions ; ou encore le nombre de feed-back humiliant, le nombre de rejets d’idées qui pourtant pouvait améliorer la structure… Globalement une attitude d’enquêteur, qui collecte les faits, les preuves, est recommandée dans toute démarche légale de lutte (syndicat, justice…) ou de désobéissance civile.
  • sensibilisation et prise de conscience, notamment contre les erreurs d’attributions causales et les représentations sociales négatives, pour contrer les mésinterprétations des conflits sociaux par les gros médias (par exemple leur fameuse « prise en otage des usagers » dès qu’il y a une grève des transports)

***

Nous n’avons pas abordé les « solutions » à la démotivation, parce que la démotivation en elle-même était un indice et parfois une étape de la solution déjà en marche ; par exemple une personne racontait un travail passionnant dans l’associatif, autour de projet de livre : l’équipe avait tout donné, puis effectivement la motivation n’était plus la même, était plus laborieuse. Une personne a souligné que parfois cette démotivation après un grand élan, était peut-être tout simplement un appel à prendre des vacances. Effectivement, on ne peut pas être à fond tout le temps, même quand le projet, l’organisation est saine.

Parfois la démotivation est plus intense, plus caractérisée par des dégoûts éthiques : généralement les personnes ont rapporté avoir changé de métier, et effectivement c’est souvent la solution appropriée. L’autre idée qui me vient à l’esprit, tout en tentant de négocier des changements pour améliorer la structure (y compris le recours à des institutions compétentes, syndicats, inspection du travail, etc.), pourrait être le hack, des opérations de désobéissance collective. Si la structure est violente, destructrice, a des conséquences négatives pour la société, porte atteinte aux droits de l’homme, il me semble que le sabotage social (extérieur et intérieur) peut être pertinent. Généralement, que la lutte soit légale ou d’ordre de la désobéissance civile, elle commence toujours par une collecte de preuves, de faits, de documents, de chiffres montrant la réalité des problèmes (déshumanisation, harcèlement, oppression…) et l’action se module autour de cela, y compris lorsqu’elle est désobéissante et illégale.

Première petite analyse : résister, lutter pour un autre idéal de travail

Pour info, cette analyse n’est pas forcément celle que feraient les personnes ayant participé aux ateliers : peut être serait-elle d’accord sur certains points, peut être qu’elles ne seraient pas d’accord. Je ne sais pas. C’est donc juste mon bidouillage en fonction de mes connaissances, mais d’autres analyses seraient possibles, menant peut être à d’autres conclusions, je propose simplement une réflexion parmi d’autres.

Les discussions semblaient évidemment à l’opposé de l’idéologie du travail que diffusent les dirigeants politiques ou autres et présentant le travail comme émancipateur, merveilleux, rendant « libres », parce que l’expérience des gens est bien autre : une personne, voyant la liste de tous les facteurs de démotivation, disait que cela décrivait parfaitement son travail en centre d’appel. Toutes les pires conditions y étant réunies.

Cette expérience négative du monde du travail, on peut aussi la voir dans les témoignages recueillis lors mouvement OnVautMieuxQueCa dont nous nous sommes occupés un temps ; ce sont des centaines de témoignages qui parlent des mêmes problèmes : problèmes de rapports sociaux (408), problème de législations (346), problèmes de conditions insupportables (319), de santé (237), etc.

Cette avalanche de problèmes inversons-là pour entrevoir des solutions : pour cela j’ai cherché le contraire positif à ces problèmes, afin d’apercevoir une image de ce qui nous motiverait (donc qui débloquerait notre plein fonctionnement pour l’activité) et ferait fonctionner mieux toutes ses structures, que ce soit pour des entreprises privées, des institutions ou des organisations sociales. Le résultat est totalement à l’image de ce que recommande la théorie de l’autodétermination. Voudrions-nous un monde où nous pourrions nous autodéterminer ? Cherchons-nous donc la liberté avant toute chose ? Étonnamment (et pour mon plus grand plaisir :D) les motivations extrinsèques n’ont pas du tout été évoquées : personne n’a parlé de salaire comme « motivateur », ni parlé de statut élevé dans la hiérarchie, ni de gloire ou de célébrité, ni de volonté de dominer autrui. Les gens voulaient de la liberté, du sens, de l’éthique, de la solidarité, de joyeux échanges entre humains, de la coopération, de l’humanisation, œuvrer véritablement à l’activité et non à ces superficialités bureaucratiques ou ces stupidités autoritaires.

En renversant les problèmes, on trouve donc l’idéal, mais aussi la façon d’hacker le travail pour contrer les problèmes ou tenter de créer cet idéal si les oppressions sont moindres ; s’il y a un climat de déshumanisation, il s’agira donc de créer un climat d’humanisation, où l’on prend soin de tous les besoins humains. Aux cibles de la déshumanisation, le hacker social contrera le mal par une humanisation redoublée, sapant les objectifs malsains du deshumanisateur au passage. Mais l’action furtive ne suffit pas, surtout si la déshumanisation est institutionnalisée. Là, ce travail d’humanisation doit être de plus en plus collectif, dans et hors de l’entreprise.

Cette militance collective peut se faire via les moyens de lutte légaux que sont l’appel aux syndicats, à l’inspection du travail, aux prud’hommes, la médecine du travail, des spécialistes en droits, le contact avec des journalistes investigateurs.

Étant donné que les lois sur le travail ont rendu plus difficile ou plus inefficaces le recours à ces moyens légaux, sans compter les actions « classiques » (tels que les manifestations ou grèves) qui sont de plus en plus dévitalisées ou réprimées, il me semble personnellement tout à fait légitime (notamment parce que les droits de l’homme sont parfois largement bafoués) d’employer d’autres moyens consistant notamment à rendre visible ces problèmes : médiatiser par ses propres moyens, de façon anonymisée, le réel, le vécu problématique dans l’entreprise opprimante, jouer à Snowden (collecter des preuves, des documents et les sortir de la confidentialité pour que tous soit au courant, ce que font les lanceurs d’alerte), désobéir à des injonctions préjudiciable à autrui, et face à la destructivité, être dans le sabotage social. J’estime pour ma part que lorsqu’un travail consiste à détruire autrui, est destructif, on est en droit de le saboter au nom des droits de l’homme, que ce soit en ne faisant pas le travail demandé ou en détournant ses objectifs pour faire à la place quelque chose de constructif, d’altruiste. À noter que cette lutte, on peut la faire même lorsque l’on n’est pas employé dans l’entreprise, par exemple en boycottant les magasins ou entreprises qu’on sait malsains avec leurs employés, en informant le plus grand nombre des pratiques de telles marques, pour ne parler que des moyens légaux (je vous laisse deviner les moyens « gris »). L’argent et la renommée sont souvent les buts centraux de ces organisations malsaines, donc c’est sur ces points qu’il faut « taper ».

Pour le long terme, je suis pour ma part de plus en plus convaincue par l’orientation non violente « sois le changement que tu veux voir en ce monde » (Gandhi), qui n’est pas qu’éthique, mais tactiquement et symboliquement beaucoup plus puissante que « la fin justifie les moyens » (qui n’est à mon sens qu’une hypocrisie pour justifier sa soif de domination, avec à terme, une plongée dans l’opposé des idéaux qu’on a prêchés ; c’est là d’ailleurs qu’on voit émerger toute sorte de dérive dans des mouvements qui au départ partaient sur des causes et pour des buts légitimes). La non-violence n’est pas un pacifisme conventionnel de bisounours craintif de la loi, au contraire, il s’agit de désobéir pleinement (par exemple comme la désobéissance de Carola Rackete qui obéissait à d’autres devoirs plus altruistes, qui est de sauver les gens en mer), de se confronter avec courage aux conséquences, mais d’une façon qui fait sens.

Par exemple, les mouvements pour les droits civiques entre autres guidés par Martin Luther King consistaient pour les Afro-Américains à fréquenter les lieux qui leur était interdit par ségrégation, de s’asseoir sur les places de bus qui leur était injustement interdites. Les moyens de lutte font écho aux fins du mouvement, ce qui rend souvent le mouvement extrêmement sensé, avec une très forte puissance symbolique et paradigmatique.

Le film Selma montre bien je trouve à quel point les mouvements non-violents (dont on a oublié que ce n’est en rien un évitement du conflit, au contraire) demandent un sacré courage et ne sont en rien facile :

C’est pourquoi il me semble que le problème « dévalorisation », qui demande une solution de « valorisation », ne peut pas être réglé pleinement si on ne porte pas soi-même cet idéal en valorisant les gens. Vouloir être valorisé tout en dévalorisant d’autres personnes perpétue le problème, c’est presque le valider et l’estimer comme une bonne chose. La première des luttes consiste donc à ne pas œuvrer dans le sens de ce qu’on critique ; par exemple, on ne peut pas râler contre l’ambiance sociale négative si on passe son temps à insulter les personnes autour de soi (donc à alimenter le climat négatif), ce n’est qu’une hypocrisie égoïste.

Donc il y a deux façons de lire ces « inversions » de problèmes : comme ce que devrait être une structure du travail du futur ; comme un moyen de militer et montrer ces idéaux qu’on applique directement. J’avais commencé à écrire le détail de cette réflexion, cumulé avec quantité d’exemples, mais à ce rythme-là j’aurais pondu plus d’une centaine de pages, ce n’était pas raisonnable. Donc, voudriez-vous que je détaille, point par point, en faisant des articles précis ? En attendant, après la liste je vous mets les recommandations de la théorie de l’autodétermination pour créer un environnement social « libre » VS autoritaire ; les articles ou j’ai déjà pu abordé des « que faire » contre ses problèmes ; et des sources inspirantes qui répondent à ces problématiques.

* la surveillance horizontale | ambiance sociale négative)))<->(((le soutien entre pairs | un objectif d’ambiance sociale positive | la solidarité | la connivence.

* la déconsidération | le jugement | incompréhension (représentation sociale « privilégié », internalité allégeante, erreur fondamentale d’attribution))))<->(((la compréhension, l’empathie militante, la considération et la gratitude militante, parler du réel du travail, médiatiser le réel non allégeant ; et par ailleurs être curieux, apprendre à comprendre plutôt que juger.

*déshumanisation)))<->(((le respect des droits de l’être humain, l’égalité appliquée (dans les actes concrets et non en tant que autopromotion de son éthique de surface)

* L’autoritarisme | excès d’autorité | injonction à être autoritaire | les deadlines | division hiérarchique)))<->(((autogouvernance, démocratie dans les actes concrets, horizontalité, autogestion, la suppression des instances de contrôle oppressantes, le refus de dominer clairement dans les actes

* la bureaucratie | l’administration | l’organisation rigide | gestion absurde)))<->(((la gestion et l’administration au plus simple (voire minimaliste), centrée sur l’humain et son activité et non un moyen de contrôle ou de pouvoir (et également non motivé par soumission ou conscienciosité obsessionnelle; autogouvernance, tous responsables.

* le manque de sens | l’obsession de l’entreprise pour le chiffre | le travail pas écologique | rationalisme économique)))<->(((l’organisation centrée sur la raison d’être de son travail (son œuvre et l’impact de cette œuvre dans le monde; de nouveaux indicateurs de réussite liés au bien-être humain ; un travail éthique 

* Stress | pression | la non-acceptation en général des erreurs et échecs | l’interdépendance entre des environnements sociaux n’est pas prise en compte | manque de moyens (dans le social) | institutions dégradées par les politiques alors qu’il y a des besoins sociaux)))<->(((Conditions d’exercice qui envisage l’humain comme un organisme vivant et non une machine, se considérer comme un organisme vivant ayant des besoins physiologiques à combler pour bien fonctionner | penser que l’apport d’une organisation ne se calcule pas uniquement sur son apport financier, trouver d’autres indicateurs de réussite (le bien-être par exemple)

* problèmes de médiatisation des mobilisations sociales | sentiment d’insécurité | pessimisme | fatalisme | La Grève n’est plus efficace à cause de la précarité)))<->(((Moyens de résolutions de conflits qui permettent de faire évoluer l’entreprise/l’institution du bas vers le haut ; un réel pouvoir de changement du bas vers le haut, ou de façon horizontale (autogouvernance/autogestion) ; médias à l’écoute de toutes les voix/médiatisation par soi même (exploitation des nouveaux modes de communication via Internet) ; affiner/recréer/réinventer la militance (désobéissance civile en entreprise, sabotage social, lanceur d’alertes ; plus d’insoumission et de lutte directe contre les motivations extrinsèques de ces organisations).

Être libre au travail VS être dominé donc sapé : les conseils via la théorie de l’autodétermination

À noter que tous les conseils de la théorie de l’autodétermination ont été observés, testés, expérimentés (dans Self-determination theory, Deci et Ryan). Les environnements sociaux qui suivent ceux qui sont classés en « non » sont moins productifs, moins efficaces, ont plus de turn-overs, de problèmes, les individus qui les composent sont en moins bonne santé physique et mentale, sont malheureux ; et au contraire ceux qui suivent les mesures classées en « oui » sont plus productifs, efficaces, avec des employés heureux, en bonne santé et motivés, moins de turn-overs. Il est donc complètement stupide de la part des entreprises, même quand le but est le profit, d’être sur des modèles autoritaires, oppressants ou pseudolibres (basés sur la manipulation) : presser les gens comme des citrons et les jeter est une stratégie qui n’a aucune justification valable, et qui s’expliquerait par des motifs profondément égoïstes d’individus qui y gagneraient quelques bonus, mais qui n’est en rien une stratégie bonne pour l’entreprise.

Oui (mesures à favoriser qui comblent les besoins psychologiques des personnes dans les environnements sociaux)

Non (mesures à éviter qui sapent les besoins psychologiques des personnes dans les environnements sociaux)

Viser le bien-être des personnes

Viser le comblement des besoins des personnes

Chercher à ce que les individus soient autodéterminés, puissent s’émanciper grâce à ses apports ou être libres dans la structure.

Encourager et nourrir les buts et aspirations intrinsèques (aimer faire les choses en elle-même)

Concevoir un environnement favorisant l’autonomie :

  • transmission autonome de limites (pas de langage contrôlant ; reconnaissance des sentiments négatifs ; justification rationnelle des limites)

  • soutien avec de vrais choix, pas que des options

  • fournir des explications claires et rationnelles

  • permettre à la personne de changer la structure, le cadre, les habitudes si cela est un bienfait pour tous

  • ne pas condamner les prises d’initiatives

Concevoir un environnement favorisant la proximité sociale inconditionnelle

  • faire confiance

  • se préoccuper sincèrement des soucis ou problèmes de l’autre

  • dispenser de l’attention et du soin

  • exprimer son affection, sa compréhension

  • partager du temps ensemble

  • savoir s’effacer lorsque la personne n’a pas besoin de nous

Concevoir un environnement favorisant la compétence via la maîtrise de la compétence (et non la performance)

  • être clair sur les procédures, la structure, les attentes

  • laisser à disposition des défis/tâches optimales, adaptables à chacun

  • donner des trucs et astuces pour progresser

  • permettre l’autoévaluation

  • si besoin proposer des récompenses « surprises » congruentes

  • donner des feed-back informatifs, positifs ou négatifs, mais sans implication de l’ego.

Viser et participer au mal-être des personnes (en stressant ou en les menaçant par exemple)

Viser la frustration des besoins des personnes

Chercher à déterminer totalement les individus, à avoir un contrôle total sur eux.

Encourager et nourrir les buts et aspirations extrinsèques (argent, gloire, statut), éliminer/nier buts intrinsèques (aimer faire les choses en elle-même)

Concevoir un environnement contrôlant :

  • punitions

  • récompenses (conditionné à la performance, conditionnelles)

  • mises en compétition menaçant l’ego

  • surveillance

  • notes/évaluation menaçant l’ego

  • objectifs imposés/temps limité induisant une pression

  • appuyer sur la comparaison sociale

  • modèle de pouvoir hiérarchique, en insistant fortement sur son pouvoir dominant

Concevoir un environnement niant la proximité sociale ou uniquement conditionnelle

  • ne jamais faire confiance

  • être condescendant, exprimer du dédain envers les personnes.

  • Terrifier les personnes

  • montrer de l’indifférence pour les autres

  • instrumentaliser les relations

  • empêcher les liens entre les personnes de se faire

  • comparaison sociale

  • appuyer sur les mécanismes d’inflation de l’ego (l’orgueil, la fierté d’avoir dépassé les autres)

  • vanter le self-control non-autonome, non-autodéterminé

  • identification fermée/compartimentée (hautes défenses)

Concevoir un environnement défavorisant la compétence ou n’orientant que la compétence via la performance

  • ne pas communiquer d’attentes claires, ni donner de structure ou procédure concernant les choses à faire

  • donner des tâches et défis inadaptés aux compétences des personnes, voire impossible par quiconque

  • évaluer selon la performance

  • donner des feedback menaçant l’ego de la personne (humiliation, comparaison sociale)

  • donner des feedback flous sans informations

  • traduire les réussites et échecs en terme interne allégeant en niant l’environnement

  • feed-back positif pour quelque chose de trop facile

  • valoriser les signes extérieurs superficiels de réussite

Des articles et contenus où l’on a déjà donné des idées de solutions à ces problèmes

#hacker | détourner

#construire

Des sources inspirantes

Vous trouverez quantité de sources par thèmes dans les liens de nos articles, ici je rajoute simplement ceux qui n’y sont pas déjà présents. Cette fois, c’est principalement de la philosophie, des sciences politiques et de l’histoire.

  • Discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie, 1576
  • La Désobéissance civile, Henry David Thoreau, 1849
  • Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche, 1883
  • Révolution non-violente, Martin Luther King, 1965
  • Avoir ou Être ? Erich Fromm, 1976
  • Pour sortir de la violence, Jacques Semelin, 1983
  • Sans armes face à Hitler, Jacques Semelin, 1989
  • La non-violence, Christian Mellon et Jacques Semelin, 1994
  • Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, Michel Terestchenko 2005
  • Magda et André Trocmé, figures de résistance, Pierre Boismorand, 2007
  • Désobéir en démocratie,Manuel Cervera-Marzal, 2013
  • Désobéir, Philippe Gros, 2017

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aledeg

SAV#5 – Sur les manipulations (Low-Ball, Leurre….)

Et voici le SAV numéro 5, où nous revenons sur XP#10 (sur les techniques de manipulation : Low-Ball et Leurre).

Sur Youtube :

Sur Peertube :

https://peertube.mindpalace.io/videos/watch/c4af03cb-6a47-4aae-8799-c7a49b92c8d4

Le principe du SAV (Service après visionnage) consiste à revenir sur une ou plusieurs vidéos à la lumière des différents commentaires que nous avons reçu (un peu comme une FAQ). Cela permet de préciser nos propos, de corriger des malentendus ou erreurs si nécessaire, de partager d’autres illustrations ou exemples, d’aborder un thème sous d’autres points de vue, de proposer d’autres pistes de réflexions…

Et pour aller directement aux questions ou réflexions qui vous intéressent, vous trouverez ci-dessus un raccourci, suivi des différents liens auxquels nous faisons référence dans ce SAV.

On se retrouve au plus tard à la rentrée, portez-vous bien !

Raccourcis:

  • 00:00 West-VPN
  • 01:11 Introduction
  • I/ A propos des expériences
  • 01:54 Quel est la différence entre la technique du Pied-Dans-La-Porte et la technique du Low-Ball ?
  • 03:27 Laquelle de ces deux techniques (Pied-Dans-La-Porte / Low-Ball) est la plus efficace ?
  • 07:18 « Manipulez-les tous ! » Chanson de Gilles de Roy
  • 08:00 Dans la première expérience sur le Low-Ball, combien d’étudiants se présentent effectivement dans la salle à 7h du matin ?
  • 09:03 Au sujet de l’expérience sur la technique du Leurre, que font les clientes qui ne quittent pas immédiatement le magasin ?
  • 10:08 Peut-on entremêler la technique du leurre avec l’effet de rareté ?
  • II/ Sur la théorie de l’engagement et de ses usages
  • 13:15 Le sentiment de culpabilité participe-t-il à nous soumettre et à nous engager davantage ?
  • 16:53 La théorie de l’engagement est-elle liée à la théorie de la dissonance cognitive ?
  • 22:22 Peut-on s’auto-manipuler par la technique du Low-Ball ?
  • 24:00 Selon les techniques et biais, le temps peut être un allié ou le contraire, prendre du temps est-il donc toujours bénéfique contre les manipulations ?
  • 26:57 Les techniques reposant sur l’engagement sont-elles aussi liées par la promesse de remboursement que l’on trouve par exemple dans les offres téléphoniques ?
  • 28:23 Exemple des assurances FNAC (SFAM) / Si vous avez été concernés par cet abus, voici le lien qui vous explique la démarche d’indemnisation : https://www.quechoisir.org/actualite-sfam-comment-se-faire-rembourser-n68675/
  • 29:53 Ne retrouve-t-on pas ces techniques dans les sectes ?
  • 30:40 Comment l’engagement est-il utilisé dans le Web-marketing ?

III/ Sur l’éthique

  • 33:39 Peut-on utiliser de manière éthique ces techniques de manipulation ?
  • 37:30 Les vendeurs sont-ils seuls responsables de l’abus de telles techniques dans la vente?
  • IV/ Salade et Chou-fleur
  • 40:09 Gull a-t-il fait des progrès quant à sa prononciation ?
  • 41:00 Pourquoi Technicien a-t-il souvent les pieds nus ?
  • 41:36 Sans Nobuo Uemastu ou Hideo Kojima, pas d’Horizon-Gull ?
  • 42:09 Une FAQ générale (et non un SAV) est-elle prévue ?

Liens évoqués dans le SAV (par ordre d’évocation) :

– Pourquoi acceptez-vous parfois des requêtes coûteuses et pénibles ? Xp horizon #4:

– Comment vous manipule-t-on par le Non ? – XP Horizon #8

– La dissonance cognitive — La Tronche en Biais #3

– Article expliquant comment se faire indemniser des abus de l’assureur SFAM : Si vous avez été concernés par cet abus, voici le lien qui vous explique la démarche d’indemnisation : https://www.quechoisir.org/actualite-sfam-comment-se-faire-rembourser-n68675/

– Article de Viciss sur la Gamification dans la scientologie : https://www.hacking-social.com/2015/04/27/gamification-partie-3-un-exemple-dune-gamification-extreme-et-dangereuse-la-scientologie/

 

Les ateliers prévus au forum IRL !

C’est bientôt les Geek Faëries !!!!! Comme l’année dernière on va faire des petits ateliers, si vous voulez voir ce que ça donne, on a fait une synthèse ici, sur le thème « hacker l’éducation » : https://www.hacking-social.com/2018/06/11/hacker-ensemble-leducation-compte-rendu-dateliers/

Image d’en-tête : un de nos ateliers de 2018 au forum IRL des Geek Faeries, credit photo @vectan production, source : l’album 2018 des Geek Faëries

Atelier n°1 : se parler, au forum IRL

Samedi 8, le matin (on commence à la cool, le temps que vous vous installiez tranquille dans le festival) et samedi après-midi à partir de 14 h 30 jusqu’à environ 17 h.

Ici on va réfléchir ensemble aux problématiques de l’échange, de la discussion, de la relation, tout particulièrement sur Internet où les rapports peuvent déraper assez facilement 😀 on cherchera ensemble comment remédier/prévenir des situations difficiles ou comment transférer des expériences positives à des situations plus complexes.

On a abordé un peu ces questions déjà dans ce dernier live au Vortex :

et dans ce SAV :

 

Atelier n°2 : se démotiver, au forum IRL

Dimanche 9, le matin.

Habituellement, on se pose la question de se motiver, mais est-ce qu’on aurait parfois tout à gagner à de se démotiver ? Par exemple, se démotiver à obéir aux ordres injustes ou immoraux, se démotiver à se tyranniser, se démotiver à des comportements contraires à nos principes, se démotiver à nous à surmener, se démotiver à une activité qui n’en vaut pas la peine., etc. On explorera ensemble la démotivation émancipatrice, comment elle advenue dans les expériences qui vous avait peut être déjà vécu, comment elle passe du sentiment à l’action, qu’est-ce qui nous bloque de l’écouter ou de la mettre en œuvre, le lien entre démotivation et autodétermination (hé oui, une démotivation est souvent signe d’une belle motivation vers autre chose !)

On a abordé un peu ces questions de (dé)motivation ici :

Comme tous les ans, on a très hâte de vous écouter (vous n’imaginez pas comme vous nous avez été profondément inspirant les précédentes éditions <3), d’entendre vos idées et expériences et d’échanger avec vous ! A très vite !

Plus d’infos sur le festival par ici : https://www.geekfaeries.fr/

[PA5] Un monde plus responsable

Dernière partie de ce dossier ! Comment créer un monde plus altruiste, donc plus responsable ?

Cet article est la suite de :

Photo d’entête : il ne s’agit pas d’une vraie baleine, mais de l’œuvre d’un collectif d’artiste « Captain Boomers Collective » qui l’a créée pour faire réfléchir aux conséquences des masses de plastique dans nos océans. La photo a été prise par [-ChristiaN-] ; La baleine s’est aussi retrouvé à Paris, photo ci-dessous.

Ce dossier est disponible en intégralité et gratuitement en ebook :


Vers un monde plus altruiste ?


Selon les Oliner, la caractéristique principale que nous avons à développer et à favoriser dans nos environnements sociaux pour voir émerger un monde plus altruiste est l’extensivité (tant dans sa caractéristique attachement qu’inclusivité, les deux se modérant positivement).

En introduction à ce dossier, je disais que les Oliner faisaient le parallèle entre ce besoin de plus d’extensivité dans nos environnements sociaux et les problématiques écologiques. Cette connexion de sujet peut ne pas paraître évidente ; les chercheurs l’expliquent principalement par la notion d’interdépendance qui est liée à l’extensivité : quand un individu est altruiste, il se sent responsable, car il sait que son action peut avoir un effet, et il sait que toutes les personnes dépendent les unes des autres, c’est pourquoi tous les actes comptent dont les plus petits qui ont leur importance. L’altruiste voit le monde sous forme de relations possibles et non d’exploitations possibles, il est en relation avec l’autre et cela lui plaît en soi, il n’a pas besoin de le posséder ou d’en tirer un profit personnel. Être en relation, devient un mode de vie qui apporte du sens et du bien-être, davantage que la possession et l’exploitation. Or c’est cette inclination de vouloir posséder toujours plus, d’exploiter toujours plus, de dominer toujours plus, qui bloque totalement des initiatives écologiques de grande envergure : tant qu’il n’y a pas ce plaisir à la relation sans exploitation ni ce besoin de possession, il ne peut émerger cette envie de préservation à long terme de l’environnement et de ses acteurs. La personne qui ne voit que le monde au travers de ses possibles exploitations et possessions, ne voit la vie réduite qu’à sa propre vie, clôturé par son petit cercle perceptif, donc avec un champ de vision très faible qui ne balaie que le court terme.

La seule préservation souhaitée dans la posture « détachement » ou/et « exclusion » est celle des « possessions » accumulées à soi, comme dans un musée personnel égocentrique de choses inertes, mortes, sans relations si ce n’est qu’on se l’attribue, confondant le « à moi » avec le « moi ». Pour les altruistes, la relation, la vie que cela génère, n’a pas besoin d’être possédée, mais juste d’être vécue, on « est », sans besoin d’avoir pour être ; parce que la relation est plus importante, il y a décentration de son unique point de vue : les altruistes veulent que la vie continue en général, d’une façon heureuse.

Mais prenons un exemple concret et actuel  ; bien avant de commencer mes lectures sur la personnalité altruiste, je suis tombée par hasard sur un article assez sidérant :

« [Douglas Rushkoff est un écrivain, journaliste, chroniqueur, conférencier, graphiste et documentariste américain, spécialiste de la société de l’information] L’année dernière, j’ai été invité à donner une conférence dans un complexe hôtelier d’hyper-luxe face à ce que je pensais être un groupe d’une centaine de banquiers spécialisés dans l’investissement. On ne m’avait jamais proposé une somme aussi importante pour une intervention – presque la moitié de mon salaire annuel de professeur – et délivrer mes visions sur “l’avenir de la technologie”. […]
À mon arrivée, on m’a accompagné dans ce que j’ai cru n’être qu’une vulgaire salle technique. Mais alors que je m’attendais à ce que l’on me branche un microphone ou à ce que l’on m’amène sur scène, on m’a simplement invité à m’asseoir à une grande table de réunion, pendant que mon public faisait son entrée : cinq gars ultra-riches – oui, uniquement des hommes – tous issus des plus hautes sphères de la finance internationale. Dès nos premiers échanges, j’ai réalisé qu’ils n’étaient pas là pour le topo que je leur avais préparé sur le futur de la technologie. Ils étaient venus avec leurs propres questions.

Ça a d’abord commencé de manière anodine. Ethereum ou Bitcoin ? L’informatique quantique est-elle une réalité ? Lentement mais sûrement, ils m’ont amené vers le véritable sujet de leurs préoccupations.

[…] Enfin, le PDG d’une société de courtage s’est inquiété, après avoir mentionné le bunker sous-terrain dont il achevait la construction : “Comment puis-je conserver le contrôle de mes forces de sécurité, après l’Événement ?”

L’Événement. Un euphémisme qu’ils employaient pour évoquer l’effondrement environnemental, les troubles sociaux, l’explosion nucléaire, le nouveau virus impossible à endiguer ou encore l’attaque informatique d’un Mr Robot qui ferait à lui seul planter tout le système.

Cette question allait nous occuper durant toute l’heure restante. Ils avaient conscience que des gardes armés seraient nécessaires pour protéger leurs murs des foules en colère. Mais comment payer ces gardes, le jour où l’argent n’aurait plus de valeur ? Et comment les empêcher de se choisir un nouveau leader ? Ces milliardaires envisageaient d’enfermer leurs stocks de nourriture derrière des portes blindées aux serrures cryptées, dont eux seuls détiendraient les codes. D’équiper chaque garde d’un collier disciplinaire, comme garantie de leur survie. Ou encore, si la technologie le permettait à temps, de construire des robots qui serviraient à la fois de gardes et de force de travail.

C’est là que ça m’a frappé. Pour ces messieurs, notre discussion portait bien sur le futur de la technologie. Inspirés par le projet de colonisation de la planète Mars d’Elon Musk, les tentatives d’inversion du processus du vieillissement de Peter Thiel, ou encore les expériences de Sam Altman et Ray de Kurzweil qui ambitionnent de télécharger leurs esprits dans de super-ordinateurs, ils se préparaient à un avenir numérique qui avait moins à voir avec l’idée de construire un monde meilleur que de transcender la condition humaine et de se préserver de dangers aussi réels qu’immédiats, comme le changement climatique, la montée des océans, les migrations de masse, les pandémies planétaires, les paniques identitaires et l’épuisement des ressources. Pour eux, le futur de la technologie se résumait à une seule finalité : fuir. […]

Quand ces responsables de fonds d’investissement m’ont interrogé sur la meilleure manière de maintenir leur autorité sur leurs forces de sécurité “après l’Événement”, je leur ai suggéré de traiter leurs employés du mieux possible, dès maintenant. De se comporter avec eux comme s’il s’agissait des membres de leur propre famille. Et que plus ils insuffleraient cette éthique inclusive à leur pratiques commerciales, à la gestion de leurs chaînes d’approvisionnement, au développement durable et à la répartition des richesses, moins il y aurait de chances que “l’Événement” se produise. Qu’ils auraient tout intérêt à employer cette magie technologique au service d’enjeux, certes moins romantiques, mais plus collectifs, dès aujourd’hui.

Mon optimisme les a fait sourire, mais pas au point de les convaincre. Éviter la catastrophe ne les intéressait finalement pas, persuadés qu’ils sont que nous sommes déjà trop engagés dans cette direction. Malgré le pouvoir que leur confèrent leurs immenses fortunes, ils ne veulent pas croire en leur propre capacité d’infléchir sur le cours des événements. Ils achètent les scénarios les plus sombres et misent sur leur argent et la technologie pour s’en prémunir – surtout s’ils peuvent disposer d’un siège dans la prochaine fusée pour Mars […]

Être humain ne se définit pas dans notre capacité à fuir ou à survivre individuellement. C’est un sport d’équipe. Quel que soit notre futur, il se produira ensemble. »

https://laspirale.org/texte-575-douglas-rushkoff-de-la-survie-des-plus-riches.html

La première idée qui m’ait passé par la tête est d’être outrée d’un tel égoïsme ; mais en réfléchissant mieux, ce comportement ne l’était pas vraiment, car une personne pensant prioritairement à son intérêt se serait activée pour éviter des drames (sociaux ou écologiques) qui pourraient la toucher,ne serait-ce que pour vivre « libre » et non pas dans un bunker avec la menace d’être attaqué… Même une personne extrêmement narcissique aurait pu voir dans cette situation de crise une opportunité pour son ego, en se faisant « sauveur de monde ».

Ce n’était pas de l’égoïsme ni du narcissisme, et c’est en me penchant sur cette étude sur l’altruisme que j’ai compris qu’en fait ces personnes sont en quelque sorte, des « spectateurs ». Ni égoïstes, ni narcissiques, ni égocentriques, ni idiots, mais spectateurs : leur absence manifeste de responsabilité ou de vouloir en prendre, ne serait-ce que pour sauver réellement leur peau (c’est-à-dire en conservant leur liberté dans un environnement préservé, non dangereux pour leur vie) alors qu’ils ont les moyens et les statuts de pouvoir qui leur confèrent beaucoup plus de possibilités que la majorité d’entre nous, correspond totalement à ce qu’on voit chez les spectateurs dans l’étude des Oliner. Excepté qu’ici, il n’ont pas sur le dos un contexte d’oppression,ne vivent pas dans un climat de guerre stressant,ni ne vivent dans de mauvaises conditions, mais disposent de pouvoirs dont peu d’individus peuvent se targuer.

Cependant, toutes leurs questions et l’irresponsabilité qu’elles portent, montrent que leur motivation principale face aux futures catastrophes se réduit à s’accommoder tant bien que mal en fuyant. Leur pouvoir sur la société et la responsabilité qui en découle, qui pourrait vraiment leur apporter en félicitations, en joie populaire, en avantages assez directs, est ignorée, préférant lui substituer une culpabilité de leur inaction car ils ont décrété qu’il ne leur était pas possible de faire quoi que ce soit.

On voit d’ailleurs que l’auteur a intuitivement saisit ce problème de l’extensivité, en leur proposant d’imaginer que les employés soient à soigner comme des membres leur famille, il essaye là d’étendre des attachements plus accessibles, d’ouvrir à l’inclusivité d’autres groupes. Mais il semble qu’on est à un autre niveau de non-extensivité chez ces individus : si effectivement il semble assez net qu’ils ont un problème d’inclusion (ils englobent les non -ultra-riches comme leurs potentiels futurs ennemis) sans doute liés à leurs actes non-inclusifs passés (en faisant du profit sans redistribution équitable, en les exploitant, en ne tissant aucune relation réciproque avec eux), il y a un fatalisme de spectateur qui prend des proportions énormes, au point d’envisager comme seule solution la fuite vers d’autres planètes ou le développement d’armée de robots pour les protéger. Ils comptent plus sur un développement technologique très complexe et coûteux pour sauver leur peau que sur leurs propres capacités à réparer les dégâts ou fautes sociales qu’ils auraient pu commettre. Cela ne semble pas être de la malveillance ou de l’égoïsme, c’est signe d’une incapacité à se relier en tant que personne responsable à l’autre, au monde. On est là face à une sorte de déficience, certes ahurissante, à œuvrer socialement en tant que personne responsable,davantage qu’à un élan maléfique.

En fait, plutôt que de ressembler aux « spectateurs » étudiés par les Oliner, ils ressemblent bien plus à ces autres spectateurs, qu’on pourrait plus classer comme « obéissants » qu’on trouve dans les témoignages de Stangl (et Stangl lui-même) : ces officiers et personnes soumis aux ordres nazis qui se désolaient des camps, trouvaient cela horrifiant, mais qui disaient « qu’est ce qu’on aurait pu faire ? C’était impossible de faire autrement ». Ce faisant, ils continuaient à participer avec zèle au bon fonctionnement du système nazi, dans des postes à haute responsabilité. Ils leur étaient non seulement impossibles de penser à leurs pouvoirs de « changement » (ne serait-ce qu’en travaillant moins bien), mais en plus il y avait une déconnexion totale entre leurs actes et leur conscience. Seulement la comparaison s’arrête là, parce que les individus dont parle Douglas ne sont pas dans un système autoritaire, sous ordres ; au contraire il semble que ce soit eux qui les donnent, les ordres, et qui contribuent à maintenir le système social et économique. Ils ne croisent pas de menace réelle pour leur vie, ils ne voient pas de morts, il n’y a pas de guerre. Ils ont des moyens, et la liberté de les mettre en œuvre. Ainsi, ce n’est pas un mur qui se dresse devant eux et les empêchant d’agir pour éviter « l’Événement, », mais un gouffre, dont le vide n’est autre que l’absence de conscience.

Il est tout de même assez paradoxal que nous ayons des « spectateurs » au pouvoir et que nous les laissions avoir plus de ressources que les autres alors qu’ils n’en font rien pour améliorer la situation.

Voilà pourquoi il est important de développer l’extensivité. Non pas à titre individuel, même si évidemment il serait préférable pour tout le monde que ces individus le soient, ainsi qu’un maximum de personne, mais à titre structurel. Ce sont nos structures, nos systèmes qui doivent l’être dans leur mécanisme.

À titre personnel, je pense qu’actuellement, avec nos structures, que des personnes extensives ne voudraient même pas grimper cette échelle sociale, étant donné leur peu d’intérêt à l’exploitation et à la possession. Ce sont nos structures qui permettent que ces profils spectateurs-égoïstes s’accaparent toutes les ressources, le pouvoir. De plus, leur manque d’inclusivité et d’attachement ne les amènent pas à engager ces gains dans la construction de liens meilleurs, que ce soit entre humains ou avec tout ce qui compose la planète.

On ne peut pas compter sur le hasard pour que quelques personnes extensives, responsables, acceptent de jouer le jeu de la compétition humaine, tout en restant intègres malgré ces étapes nécessitant d’exploiter autrui, et changent toutes les modalités de ce jeu une fois qu’elles sont arrivées tout en haut de l’échelle. Je ne pense pas qu’on puisse rester intègre si on doit quotidiennement réaliser des actes s’opposant à notre éthique et brisant peu à peu les liens que nous avons avec autrui.

Ce sont les environnements sociaux qui devraient être conçus pour nourrir, valoriser, développer l’extensivité ; cela n’est pas possible si leur mode d’organisation est compétitif, injuste, autoritaire, qu’il est vertical, qu’il n’incite pas à la responsabilité en ne laissant aucune autonomie aux personnes. Comment peut-on envisager de la responsabilité chez les personnes si toutes leurs vies on les prive de leur autonomie, de leurs initiatives portées vers des changements profonds ? Le problème du manque d’extensivité est tant chez ces « spectateurs » aux grands pouvoirs que dans notre accommodation (et donc validation) à des structures valorisant cette attitude de spectateur pour les postes à pouvoir, notre accommodation à toutes sortes de conditions et d’actes nuisibles. Au fond les graines de l’effet spectateur se nichent à tous les niveaux de notre société, se cachent même parfois dans cette activité forcenée… à maintenir tout exactement à la même place.

Ainsi, développer l’extensivité demande de tout reconstruire.


8 processus sociaux à favoriser dans l’organisation de nos environnements sociaux


Les Oliner exposent 8 processus sociaux qu’il faudrait favoriser dans l’organisation de nos environnements sociaux, processus qui sont principalement « non-rationnels » selon les chercheurs et s’influencent mutuellement. La rationalité est un processus parmi d’autres qui a son rôle à jouer, mais l’extensivité repose sur des mécanismes tout autres.

4 d’entre-eux participent à des comportements de soin à autrui :

  • créer des liens

  • empathie

  • normes de soins à autrui

  • participer à des comportements de soins

Et ces 4 autres-là participent à créer des liens inclusifs et à former des connexions globales :

  • diversifier les liens et connexions

  • mise en réseau

  • stratégies de résolution de problèmes

  • connexions globales

Les exemples que je donnerais sont ceux que j’ai trouvés, non ceux des chercheurs ; il pourrait également y en avoir bien d’autres, dans d’autres secteurs.

⇒ créer des liens

Se lier signifie créer des attaches émotionnelles durables avec des personnes et des lieux : les personnes se sentent liées, affiliées, identifiées avec l’environnement de vie (social ou non) ; si cet environnement se transforme, disparaît, il reste néanmoins vivant dans le monde intérieur des personnes. L’égocentrisme et les besoins excessifs (vouloir toujours plus, que ce soit argent, possessions, statuts… Bowlby 1969 ; Rutter 1979 ; Shengold 1989) sont associés à un manque de ces liens durant l’enfance. Ce lien peut se faire hors du domaine familial, comme à l’école, ou au travail…

Les environnements à liens humains ont pour caractéristiques d’être stimulants, d’offrir suffisamment de confort, d’opportunités de jeu, et procurent un sentiment de sécurité (psychologique et physique) ; il favorisent l’autonomie, point essentiel pour le développement de l’altruisme. Ces environnements à liens humains favorisent le développement d’une identité connectée : les personnes ont une identité autonome, personnelle, tout en étant connectées aux autres. Autrement dit, les personnes arrivent à rester elles-mêmes en collectivité, tout en ayant une bonne inclusion dans le groupe : ni soumises au groupe, ni détachées de celui-ci.

Par exemple, au dessus ce professeur a eut l’idée de faire rencontrer ces classes de différents niveaux, les grands aidant les plus petits : les plus petits se sont sentis fiers d’être les sujets de l’attention des grands, les grands retrouvent de la confiance en eux parce qu’on leur confie une responsabilité d’aider, et cela leur permet aussi de prendre connaissance du chemin qu’ils ont parcouru par constates avec les plus petits. De plus apprendre par des pairs ou faire apprendre ses connaissances renforcent celles-ci, leur donnent du sens ne serait-ce que parce qu’elles sont utilisées via un lien social.

⇒ l’empathie

L’empathie signifie comprendre les pensées et les sentiments des autres, les ressentir avec eux. L’empathie est développée par l’expérience : avoir l’expérience de clarifier ses propres valeurs et ses sentiments ; avoir l’occasion de prendre le point de vue d’autrui (via le jeu de rôle, en interprétant les sentiments et pensées d’un autre). Bien évidemment cette prise de perspective peut malheureusement permettre de servir des fins égoïstes : les chercheurs rappellent que cela conduit plus souvent àdavantage de prosociabilité, y compris quand ce jeu de rôle a été amorcé par des fins égoïstes, les personnes peuvent néanmoins changer et développer de vraies préoccupations empathiques au passage.

La photo provient du programme de littérature de Q2L : IOP self on the stand

Par exemple, l’école Quest to learn (dont nous avons expliqué les principes ici et ) a un programme de littérature qui repose sur l’empathie avec les personnages étudiés dans le roman ; cela est couplé avec des séquences de théâtre, ainsi que des composantes créatives (imaginer des alternatives à l’histoire). Je livrerais la traduction bientôt, en attendant voici la version anglaise : IOP self on the stand

⇒ les normes de soin à autrui

Les normes de soin, une fois intégrées, sont en quelque sorte un système d’autosurveillance ; elle sont transmises implicitement et explicitement par les environnements sociaux, et sont vraiment intégrées lorsque les autorités de ces environnements sociaux obéissent à des modèles de bienveillance réelle.

Il peut s’agir par exemple de toutes les normes de politesse ; elles peuvent être transmises de façon véritablement sociale et altruiste (on explique à l’enfant que dire « merci », c’est montrer sa gratitude à l’autre, donc partager du bonheur ; que dire « bonjour », c’est reconnaître et apprécier la présence de l’autre, lui souhaiter le meilleur) ; comme toute norme, elle perd totalement en valeur si son sens social profond n’est pas transmis (c’est-à-dire avec les vrais sentiments accolés), n’est qu’une injonction, un ordre auquel obéir et que ceux qui veulent son application ne sont pas un modèle du respect de ces normes, font l’inverse, voire ont des attitudes paradoxales (dire bonjour avec haine, remercier à quelqu’un avec un ton et des expressions moqueuses…).

⇒ la participation au soin à autrui

Certains chercheurs pensent que l’intériorisation des normes altruistes produit des actes altruistes, mais d’autres recherches (notamment dans le champ de l’engagement psychologique) montrent le contraire : l’acte altruiste ferait développer la norme susdite.

Quoi qu’il en soit, au-delà de la norme, la responsabilité quant au fait d’initier des actes est plus susceptible de se produire lorsque les individus sont encouragés à y réfléchir eux-mêmes, et à agir avec autonomie. C’est par exemple ce qui se produit lorsque ce sont à la fois les parents, les élèves et les enseignants qui créent les règles ; lorsque ce sont les employés ou ouvriers qui définissent eux-mêmes les règles liées à la qualité du travail, et tout ce qui concerne des initiatives à responsabilité sociale (pour l’écologie ou pour des problématiques sociales). Cela crée des communautés bienveillantes, mais encore faut-il lier ces communautés à la société dans son ensemble, via d’autres attachements inclusifs, notamment par le processus de diversification.

Des structures qui privilégient l’autonomie favorisent aussi l’altruisme par rebond ; l’entreprise FAVI a supprimé toutes ces instances de contrôle des ouvriers (pointeuse, verrous sur les stocks, normes de production, suppression des postes de surveillance…) et tous ont les informations sur l’état de l’entreprise, ils prennent tous part aux grandes décisions, y compris en temps de crise. Résultat, une personne faisant du ménage, s’est occupée un soir d’un client qui était arrivé trop tôt, en s’organisant et en passant des coups de fil pour son hôtel ; alors que c’était la crise, plutôt que de renvoyer des intérimaires, les employés ont décidé de baisser provisoirement leur salaire pour permettre à leurs camarades de conserver leur poste. L’entraide émerge seulement si les personnes peuvent être autonomes, responsables.

L’ancien directeur de favi parle de la confiance à donner aux salariés :

⇒ Diversification

La diversification consiste à faire en sorte que des personnes qui habituellement n’interagissent pas entre elles puissent le faire, avec des relations signifiantes. Il s’agit de mélanger des populations, non pas juste en « voisinage », mais afin qu’elles puissent vivre réellement ensemble. Pour que cela fonctionne, les personnes doivent à la fois se percevoir comme semblables grâce à des conditions favorables via la réduction de stéréotypes négatifs et l’augmentation d’interaction positives, et à la fois se concevoir de manière distincte les unes des autres : les individus doivent apprendre à apprécier les autres dans leur spécificité, dans leur singularité.

Cette diversification ne concerne pas que le mélange d’êtres humains, mais permet aussi d’apprendre et de vivre des expériences signifiantes, « liantes » avec le monde non-humain : les animaux, les végétaux… Ces expériences doivent mettre l’accent sur la relation et non l’exploitation.

Par exemple, nous avons eu la chance à Belfort lors de la 5D non seulement d’animer un atelier sur l’éducation (qu’on a résumé ici), mais aussi de participer à l’événement dans d’autres ateliers. On se réunissait autour d’un sujet et tous tentaient d’y réfléchir, d’y apporter des solutions, des alternatives, de faire preuve de créativité. Les réponses étaient denses, sur plein de facettes et points de vue différents, car il y avait une forte diversité : il y avait des étudiants, des chômeurs, des entrepreneurs, des professeurs, des employés, des cadres supérieurs, des jeunes, des moins jeunes… En se focalisant tous sur une question, chacun apportait une expérience radicalement différente, non seulement le sujet et ses difficultés apparaissaient bien plus clairement, mais les idées de solutions, d’alternatives étaient plus vastes. Automatiquement, l’entraide a émergé, chacun se conseillant mutuellement, et les liens se faisant en quelques minutes seulement. J’ai pu aussi observer ces bienfaits de la forte diversification dans une formation sur le handicap, où toutes les personnes concernées par ce handicap de près ou de loin étaient présentes (professeurs, AVS, ATSEM, directeur et employé de CMPP, parents…) : les discussions sont beaucoup plus riches, réalistes, et l’expérience très singulière de chacun mène directement à l’entraide. Ces exemples, parce qu’ils sont liés à un « but », concernent aussi le point suivant.

⇒ la mise en réseau (networking)

Il s’agit de coopérer avec d’autres dans la poursuite d’objectif commun. La mise en réseau élargit les possibilités de coopération et crée des coalitions entre divers groupes. La poursuite d’un objectif commun est essentiel pour lier les personnes, augmenter l’empathie.

Mais pour coopérer, il faut percevoir l’autre comme faisant partie de la solution plutôt que du problème ; d’où l’importance de développer des stratégies communes de résolution de problèmes.

Par exemple, à Quest to learn, les élèves ont investigué sur les causes du harcèlement, puis ont monté une opération concernant l’école entière (le but était d’établir le pacte ci-dessus pour n’être jamais un spectateur passif face au harcèlement). Régulièrement, les élèves vont enseigner aux écoles maternelles à proximité, ou encore créent des opérations concernant la ville.

⇒ résolution de problèmes

La résolution de problème nécessite de se concentrer sur des objectifs communs et sur des résultats positifs communs, d’utiliser des compétences en matière de négociation et de résolution de conflits, de trouver des solutions rationnelles sur la base de preuves logiques et empiriques. L’altruisme nécessite de comparer, organiser les informations et de construire des concepts, de développer des capacités à raisonner applicables aux problèmes de société.

Toujours à Quest to learn, les enseignants ont développé un jeu « socratic smackdown » (image au dessus) pour apprendre à débattre sans conflit, avec une argumentation rationnelle ; ils ont des méthodes d’investigation systémique ; on pourrait aussi citer les méthodes de communication non violente, qui dans une certaine mesure, donne de bons outils pour la gestion de conflit. Ces compétences et outils lient souvent à la fois intelligence au sens stéréotypé du terme (logique, raisonnement…) et intelligence sociale (prendre soin de l’autre, savoir gérer son ego, voir l’interdépendance des facteurs et causes, savoir s’abstenir de juger pour mieux comprendre, comprendre ses émotions et celle des autres…). Ces deux intelligences sont ici indissociables. Voici le jeu au complet : IOP_PrintPlay_SocraticSmackdown_v1

⇒ former des connexions globales

Il s’agit d’établir des liens globaux à l’ici et maintenant, à la nature globale de la vie, d’être en mesure de saisir l’interdépendance de tous les éléments, et que ceci forme un tout ; ainsi en conséquence, les personnes comprennent que de petits comportements, qu’ils soient altruistes ou destructeurs, ont des effets en « cascade ». Cet altruisme demande un certain empowerment, et aide l’individu lui-même, etpour réussir l’aide doit réussir à préserver la dignité et l’autonomie de l’aidé : cela ne doit pas se réduire à une forme de la charité consistant à se hisser au dessus de l’autre ou ni se réduire à une bonne action consistant uniquement à soulager sa conscience.

Encore une fois, l’exemple très concret de Quest to learn développe d’excellents programmes sur la pensée systémique (c’est un exemple de ce qu’ils produisent au-dessus) ; l’aide humanitaire aussi nécessite une pensée systémique, une forte information sur les situations, nécessite d’écouter les personnes concernées par le problème et ne pas se supérioriser.

L’altruisme est une responsabilité et une protestation active

Les processus sociaux favorisant l’altruisme ne sont pas une tâche de développement personnel, un travail individuel, bien qu’on puisse évidemment se donner pour objectif de développer des liens plus profonds avec autrui par exemple ; mais cela est parfaitement improductif si par ailleurs on continue à suivre les règles d’un environnement social professionnel qui empêche d’avoir un échange bienveillant et honnête avec autrui, qu’il soit client, subordonné ou autre. Le seul moyen d’éviter l’incohérence ou le conflit mental, face à cette trahison de sa valeur personnelle altruiste, est de s’opposer à cette règle, de désobéir : c’est pour cela que d’autres chercheurs dans Embrassing others, rappellent que le comportement altruiste est indissociable d’une forme de protestation. On peut avoir un comportement altruiste qui ne nécessite pas de protestation, par exemple face à l’adversité, en sauvant une personne qui se noie par accident ; mais si c’est une autorité qui l’a lancée à l’eau, c’est forcément une remise en question de l’autorité, du système social qui autorise de noyer les gens. Aider devient donc un affront à ce système, affront qu’il faudra supporter (dans la résistance à la menace, et dans la volonté d’aller au-delà des dangers) et poursuivre à plus haute envergure ensuite.

Cet exemple peut paraître assez improbable alors voici un exemple concret où un acte altruisme est puni par les autorités, en temps de paix, et en « démocratie » :

« Article L622-1  Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 Euros. » https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000006147789&cidTexte=LEGITEXT000006070158&dateTexte=20090408

Cette loi a été assouplie récemment, mais rien n’est vraiment très acquis. Des aidants passent encore devant un tribunal et doivent se battre pour ne pas être condamné d’avoir aidé ; des ONG se font harceler parce qu’ils aident autrui (l’ONU a du rappeler à l’ordre la France à ce sujet, ainsi que de faire respecter les droits de l’homme pour tous https://news.un.org/fr/story/2018/04/1010321).

Un excellent reportage qui en parle :

 

On a là des dérives dangereuses, que d’être attaqué pour avoir aider, et cela se produit parce que l’altruisme, implicitement, est une forme de protestation contre certains systèmes, notamment tous ceux qui oppressent les aidés. Alors les « systèmes » s’en défendent, montrant leur immoralité encore plus vivement…

On est donc très rapidement, même avec un comportement de petite aide, face à une problématique systémique qui nous oppose à de plus ou moins grandes structures, privées ou publiques. L’aide peut être une protestation indirecte contre la structure qui a fait souffrir l’aidé ; et aider pour de bon implique une protestation qui va au-delà de la « réparation » des dégâts causés par cette structure, en appelant à une reconstruction plus humaine de cette structure, à une reconstruction extensive. Cela demande de construire de nouvelles structures (comme Quest to learn, par exemple), de construire des structures s’opposant à d’autres par leur modèle (l’exemple de Buurtzorg, entreprise de soins à domicile, qui s’est totalement construite en opposition de la déshumanisation du soin) ou de changer des structures déjà existantes de l’intérieur (comme Favi qui a mis plusieurs dizaines d’années à déconstruire le modèle hiérarchique et contrôlant, en supprimant tous les mesures, les instruments et postes de surveillance).

Sur Buurtzorg :

Cependant, ce n’est pas parce que le travail concerne les environnements sociaux, que les actes individuels seraient inutiles : au contraire, on voit dans les témoignages recueillis par les Oliner que l’élan individuel menait certains sauveteurs à se mettre à participer à de grandes opérations et organisations collectives de sauvetage ou de résistance. La responsabilité altruiste peut être un élan individuel, mais qui ne naît réellement que dans la connexion à d’autres, à des environnements et à des oppositions concrètes.


D’autres idées pour un monde plus responsable


 

⇒ Faire connaître l’effet spectateur et apprendre à ne plus l’être

C’est l’un des cheval de bataille d’Ervin Straub pour la bonne raison que dans tous les conflits violents (génocide, harcèlements, agressions, violence policière…), il y a une cible, un attaquant et des tiers spectateurs trop souvent passifs. Or, ce sont eux qui peuvent intervenir pour stopper l’escalade de violence. Ils ont plus de moyens, sont plus libres, moins aux prises avec la situation, donc ils ont plus de pouvoir pour l’arrêter. On aura peut-être l’occasion de reparler de son programme pour les tiers, contre les violences policières, mis en place par des institutions policières aux USA.

⇒ Changer nos préjugés sur la force, l’héroïsme, la responsabilité, l’altruisme.

Être « fort »… n’est pas être un bon soldat, si par force on entend « pouvoir d’action » et maîtrise de soi. Beaucoup d’éléments de nos cultures occidentales valorisent la destructivité obéissante : par exemple, l’aliénation viriliste qui ampute certains hommes de leurs compétences relationnelles pour en faire des outils soumis au travail ou pour en faire des armes en temps de guerre. Cela a pour conséquence de les frustrer en leur privant de relations sociales simples (amicales comme amoureuses) puisqu’on ne leur apprend pas l’attachement et l’inclusivité ; cette aliénation peut d’ailleurs être partagée par les femmes, en tant que cibles ou aliénées, ce virilisme étant structurellement très présent dans des organisations (via des normes de compétition, de hiérarchisation des individus, d’absence d’entraide, de moquerie et de dévalorisation de toute inclination bienveillante). Il n’y a là aucune force à être amputé d’une part de son humanité pour être au service et à l’image de stéréotypes. L’inclination ferme à la construction, à l’altruisme, à la désobéissance est aussi à considérer en tant que forceà part entière.

L’héroïsme… n’est pas que destructif : il y a cette idée que la force et l’héroïsme ne pourraient qu’être destructeurs et violents, tel le guerrier soumis aux injonctions de la guerre qui verrait son allégeance à ceux qui le dominent comme une forme d’honneur. Or, on a ici vu que l’héroïsme peut être réparateur, et impliquer un degré de courage énorme. Une force peut être non-violente, mentale, aimante, sociale, altruiste, et viser la construction d’un meilleur environnement plutôt que l’unique destruction d’un ennemi.

L’altruisme n’est pas un pur sacrifice inaccessible au commun des mortels : l’altruisme on l’a vu, demande une forte flexibilité qui est à l’opposé du suivi d’un dogme de pureté morale, du fait d’être un « saint ». Parfois, pour aider, il faut mentir, trahir, détourner, être dans l’illégalité, faire des actes parfois considérés commecontraire aux mœurs en temps de paix. Parfois, on y trouve un plaisir partagé avec les aidés, des amitiés, de la valorisation, de la passion pour l’activité, de la joie, ce n’est pas pour autant qu’on l’a fait pources « récompenses », c’est une conséquence heureuse plus qu’un calcul égoïste. Cependant, quand bien même l’altruisme serait calculé pour obtenir de la joie partagée avec les sauvés, cela serait-il pour autant moralement condamnable ? Cela devrait-il être rejeté car l’intention considéré comme impure car intéressée et calculatrice ? L’altruisme peut donc être simple, œuvre de personnes banales, avec de petits actes sans prétention. Il n’y a là rien d’inaccessible.

Le sentiment de responsabilité ne consiste pas à se sentir coupable, à se mettre sur le dos les fautes des autres ou encore à vouloir dominer les autres comme des pions afin d’éviter les erreurs et les fautes. On a tendance à en rester sur la définition juridique de la responsabilité, comme le fait de porter ses fautes ou celles de ceux dont on nous a confié la responsabilité. Ici les Oliner parlent d’une responsabilité non allégeante : les sauveteurs voient les difficultés dans l’environnement social, sans y tenir au préalable un statut particulier, et ils décident de passer à l’action pour régler ces difficultés. Ils endossent la situation, comme si c’était leur situation, comme s’ils étaient chargés de cette mission. Cette mission, ce sont leurs principes, leur empathie, ou leurs valeurs de groupe qui les en chargent. Ils n’agissent pas en responsable comme des « petits chefs » ordonnant, tentant de contrôler les autres comme des pions : c’est un travail de coopération, avec bien d’autres sphères, c’est un travail autonome qui peut changer du tout au tout au vu des circonstances. Ils n’agissent pas non plus en se soumettant et se sacrifiant aux sauvés, en s’infériorisant. La responsabilité consiste ici à se donner en quelque sorte un nouveau travail dans une situation (souvent secrètement mené), à engager ses compétences pour une nouvelle mission qui est raccord avecson éthique et qui s’oppose aux mécanismes de la situation qui nous choquent ; c’est s’activer d’une façon dont on pense qu’elle est plus juste au regard de la vie humaine.

L’intellect, la raison, ne fait pas l’altruisme. Dans les études sur la personnalité autoritaire, Adorno et ses collaborateurs remarquaient déjà que le problème n’était en rien un manque de connaissances ou d’acquisition intellectuelles, que l’éducation, celle des années 50, n’aidait en rien à développer une personnalité ouverte, non soumise, altruiste, autonome (les profils F n’étaient pas moins intelligents et ni moins éduqués que les autres, ils l’ont vu en voyant leurs niveaux de diplômes et test de QI). Les Oliner confirment également que les motivations altruistes, bien qu’elles demandent de l’astuce dans l’action, de l’intelligence (par exemple être flexible dans ses stratégies, savoir résoudre des problèmes logistiques et organisationnels complexes),cela ne repose pas exclusivement sur l’intellect, celle-ci n’étant qu’une composante parmi d’autres. Plus globalement, nous pourrions dire que l’intelligence (celle définie par le QI) n’est pas suffisante à déterminer nos comportements dans un sens comme dans un autre. Les Oliner disent que les motivations altruistes sont d’abord « irrationnelles » en ce sens que leur élan est très souvent d’ordre émotionnel, que ce soit empathique ou encore des émotions liés à la perception d’injustice (cependant, nous ne sommes pas d’accord avec ce terme d’irrationnel, nous pensons personnellement qu’il est justement irrationnel de nier ces émotions ou tenter de les supprimer, mais c’est juste un désaccord sur le mot employé). Ils rappellent également que nous avons une vision individualiste du héros qui intellectuellement aurait fait son chemin altruiste seul, avec ses compétences intellectuelles à lui : or les actes moraux naissent dans d’autres parcours, notamment beaucoup certains plus ancré dans la sociabilité, le collectif, l’émotionnel partagé. Les environnements sociaux, notamment l’école, n’apprennent pas ce pan « émotionnel » empathiqueet relationnel qui est pourtant la base de la sagesse tout autant que la raison théorique. On sait maintenant avec les dernières recherches en neuro (cf les travaux de Damasio) que des individus lésés cérébralement de leurs zones émotionnelles sont incapables de prendre des décisions : l’émotion travaille de concert avec les « hauts » processus cognitifs de la raison, c’est un duo qui pour fonctionner doit danser ensemble, consciemment, et non pas s’opposer. Il ne faut pas confondre incapacité à réguler ses émotions (qui peut conduire à des impulsivités effectivement néfastes, comme tout casser quand on est un tout petit peu contrarié) et émotions tout court ; les émotions sont une force lorsqu’on sait les identifier, les comprendre, les interpréter correctement, les vivre (et pas tenter de s’en débarrasser au plus vite), les réguler.

Idem, des recherches sur le paradigme de Milgram (Lepage, 2017) montrent que l’obéissance destructive n’est pas du tout un laisser tombé de la raison, mais au contraire une activation de processus intellectuel dit « supérieurs », qui inhibent les émotions. Cette pure intellectualisation permet ici de continuer à torturer une personne plutôt que de désobéir. Autrement dit nos processus « intelligents » les plus coûteux, élaborés (l’inhibition notamment), peuvent nous conduire à faire le pire ; et inversement nos automatismes « bas », communs aux animaux, liés à l’émotion, peuvent nous conduire à des réactions certes irréfléchies, mais altruistes. Il y a donc des visions élitistes de l’intelligence à déconstruire, tout en rétablissant le rôle des émotions dans nos considérations. L’école, mais aussi d’autres environnements sociaux, devraient veiller à prendre en compte les facettes « émotion », relationnelle, empathique qui sont tout aussi importantes ne serait-ce que pour mieux apprendre, pour s’émanciper, pour être plus autonome. Carl Rogers donne aussi une analyse très instructive du « comment apprendre » : il est impossible d’intégrer des nouvelles connaissances s’il y a une insécurité émotionnelle liée à cette connaissance, car les nouveaux savoirs détruisentsouvent les anciens, l’individu doit se sentir en sécurité émotionnelle pour accepter de vivre ces petites révolutions d’idée. Accepter des savoirs est indissociable des sphères émotionnelles (et aussi de façon positive, les émotions d’émerveillement et d’étonnement sont un sacré motivateur à poursuivre). Là encore, il recommande des façons de s’organiser qui sont guidés par l’autonomie et la relation (dans son ouvrage « Liberté pour apprendre »).

⇒ Investiguer, chercher et apprendre des organisations possiblement altruistes, possiblement extensives, tant par leurs erreurs que de ce qu’elles ont réussi.

On a tous un biais à la menace : on se concentre sur les menaces (pour les éviter souvent) plutôt que sur les facteurs positifs ; parfois on se fait traiter de naïf ou de bisounours si on ose se concentrer sur des phénomènes non-menaçants. Et cette étude des Oliner montre que prendre le temps d’investiguer les comportements, phénomènes positifs, permet aussi de trouver des antidotes aux phénomènes négatifs, et ce n’est en rien naïf, au contraire : les altruistes sont au cœur de la guerre, avec toute l’horreur que cela suppose parfois de regarder les choses en face. Ce biais à la menace nous fait globalement être à l’image du spectateur et nous amène à regarder ailleurs, et ce n’est pas là un regard lucide sur les problèmes que nous avons, mais plutôt une façon de retrouver sa zone de sécurité et de confort habituel loin des champs de bataille. Et ce n’est pas grave : parfois on n’a effectivement pas la force d’entrer dans une thématique potentiellement dure. C’est pourquoi l’angle « positif » peut être à la fois une façon de sortir de cet effet spectateur et du biais à la menace, en apprenant comment d’autres se responsabilisent, mettent en œuvre leurs capacités, comment se construisent des organisations pacifiantes, altruistes, comment elles font face aux difficultés et problèmes. Depuis peu de temps, je me suis réconciliée avec la géopolitique en m’intéressant au travail de l’ONU, ces news, ces rapports, parce qu’ils tentent d’œuvrer pour la paix : cet angle positif permet réellement de regarder les malheurs de la planète sans être plombé d’impuissance (contrairement aux JT qui me plongeaient dans un désespoir spectateur), puisqu’il y a au moins des tentatives d’y remédier.

Il y a un triple intérêt à regarder le pire via des organismes qui ont un but « positif » : d’une part cela nous permet de ne pas fuir mentalement et d’accepter de regarder vraiment les problèmes en leur fond, cela permet de voir comment des organisations arrivent à remédier ou non à de gros problèmes (et donc d’avoir de l’inspiration et contre-inspiration), cela permet d’avoir des modèles de non-spectateurs y compris à un niveau distal sur les organisations sociales.

Évidemment, on peut trouver d’autres organisations (ONG, associations…) ou même auteurs dont les œuvres sont implicitement ou explicitement tournées vers des buts positifs ; je pense personnellement à Jacques Semelin ou Ervin Straub qui étudient les massacres, mais tout autant les façons dont les personnes résistent ou font le contraire malgré des circonstances hautement oppressantes ; je pense à l’exceptionnel travail journalistique et l’inspirante patience de Gitta Sereny qui a pu faire parler Stangl, jusqu’à même l’exploit de lui faire prendre conscience de ses actes. Et je suppose qu’il y en a bien d’autres auteur.es ou chercheur.ses qui savent transmettre leur regard tourné vers l’espoir, la restauration, les solutions et la construction, même dans l’exploration ou la confrontation avec le pire.

⇒ Des environnements à autonomie

Tous ces environnements sociaux qui sont extensifs visent aussi l’autonomie, cela semble indissociable, la responsabilité altruiste ne peut naître sans une autonomie de l’individu. Voici quelques ressources que j’ai croisées qui montrent des structures, organisations, environnement où l’autonomie (et non pas l’indépendance, l’autonome s’inscrit au contraire dans une interdépendance dont il a conscience) est valorisée :

  • Certaines initiatives écologiques valorisent cette autonomie et sont assez extensives, couplant protestation et altruisme, on trouve plein d’exemples dans « un million de révolutions tranquilles » de Bénédicte Manier  ; dans le film « Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Toute les initiatives dites écologiques ne sont cependant pas forcément extensives ou favorisant l’autonomie, il y a à les regarder dans le détail.
  • Des organisations basées sur la liberté et relation, en université, à l’école primaire sont expliquées et montrées par Carl Rogers dans « Liberté pour apprendre » ;
  • Les écoles Quest to learn ; Voici des liens externes qui en parlent :
  • Les écoles ou programmes dits alternatifs type Montessori et celles réactualisées avec nos connaissances en neuro apprennent l’autonomie et la proximité sociale ; « les lois naturelles de l’enfant », Céline Alvarez ; le film « une idée folle », de Judith Grumbach.
  • Tout le pan de la justice restauratrice, qui propose des résolutions de conflit particulièrement bénéfique d’un point de vue psychologique ; on en avait parlé un peu ici : https://www.hacking-social.com/2015/09/02/reparer-la-justice-une-troisieme-voie/
  • Les organisations et institutions citées par Frédéric laloux, tout particulièrement Buurtzorg, entreprise de soins à domicile qui est extrêmement connecté et liée à tous un tas de communautés et ESBZ une école allemande (ici une présentation, mais c’est beaucoup plus détaillé dans le livre en français Reinventing organizations) :

  • Le reportage « le bonheur au travail », d’Arte, on retrouve aussi des organisations valorisant l’autonomie et l’extensivité.
  • Self-determination Theory, Deci et Ryan : à ce jour le meilleur manuel que j’ai connu qui donne des théories, des expériences, des études et des modèles précis pour construire l’autonomie, pour changer les environnements sociaux pour qu’ils aident plus à l’autodétermination (qui inclus forcément une haute responsabilité extensive et incluse sur tout les plans).

Sources


J’ai extirpé cette série d’articles d’un ouvrage que je suis en train de concevoir, ainsi la bibliographie est plus large que le sujet lui-même. J’ai préféré vous donner tout ce qui a nourri directement et indirectement cet écrit.

Sur l’altruisme et les facteurs s’opposant à la destructivité

  • The altruistic personnality, rescuers of jews in Nazi Europe, Samuel P. Oliner, Pearl M. Oliner, 1988
  • Embracing the Other: Philosophical, Psychological, and Historical Perspectives on Altruism, Pearl M. Oliner Samuel P. Oliner, Lawrence Baron, Lawrence A. Blum, Dennis L. Krebs,M. Zuzanna Smolenska 1992 Disponible en open access ici : https://www.jstor.org/stable/j.ctt9qg24m
  • The Psychology of Good and Evil, why Children, Adults, and Groups Help and Harm Others, Ervin Straub, 2003
  • Handbook on Building Cultures of Peace, Joseph de Rivera, 2009
  • Découvrir un sens à sa vie, avec la logothérapie, Viktor E. Frankl, 1959
  • Avoir ou être, Erich Fromm, 1976
  • Self-determination theory, Deci et Ryan, 2017
  • Pour sortir de la violence, Jacques Semelin, 1983
  • Sans armes face à Hitler, Jacques Semelin, 1998
  • La résistance aux génocides, Jacques Sémelin, Claire Andrieu, Sarah Gensburger, 2008
  • Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, Michel Terestchenko, 2005
  • Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013
  • L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne, 2017
  • Pour une enfance heureuse, Catherine Guéguen, 2014

Sur les massacres et leurs mécaniques

  • Purifier et détruire, usages politiques des massacres et génocides, Jacques Semelin, 2005 : si vous n’avez qu’un livre à lire pour comprendre les mécanismes humains (psychologiques, politiques, sociaux, historiques) dans les génocides, c’est celui là car c’est vraiment un ouvrage extraordinaire pour comprendre, sans pour autant être « plombé » de désespoir. C’est extrêmement bien expliqué, accessible sans pour autant sacrifier en sérieux, et passionnant. J’en dirais de même globalement pour tous les ouvrages de Semelin.
  • Des hommes ordinaires : le 101e bataillon de réserve, Christopher R. Browning, 1992
  • Au fond des ténèbres, un bourreau parle : Franz Stangl commandant de Treblinka, Gitta Sereny, 1974
  • Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais, Jean Hatzfeld, 2000 : là également, tous les témoignages recueillis par Hatzfeld sont extrêmement informatifs, de plus les Rwandais ont une façon de parler formidable, ils expliquent très bien, sans rien cacher ce qui s’est passé. Cependant, ce dont ils témoignent souvent sans faux-semblants sont des situations vraiment terribles, donc cela est très dur émotionnellement.
  • Une saison de machettes, Jean Hatzfeld, 2003
  • La stratégie des antilopes, Jean Hatzfeld, 2007
  • Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt, 1963
  • J’ai serré la main du diable, Roméo Dallaire, 2004
  • Comment devient-on tortionnaire ?, Françoise Sironi, 2017
  • The Lucifer Effect, Philip Zimbardo, 2007
  • Du bon usage de la torture, où comment les démocraties justifient l’injustifiable, Michel Terestchenko, 2008
  • Si c’est un homme, Primo Levi, 1947
  • Les naufragés et les rescapés, Primo Levi, 1989

[PA4] Pourquoi devient-on plus altruiste et responsable ?

Après avoir vu les facteurs situationnels et les motivations à sauver, malgré un fort danger pour soi et sa famille, on va explorer ce qui fait naître cette responsabilité altruiste chez les sauveurs.

Cet article est la suite de :

Image d’en-tête : Enfants sauvés, à Chambon sur Lignon ; source : https://www.thetimes.co.uk/article/village-of-secrets-defying-the-nazis-in-vichy-france-by-caroline-moorehead-chatto-2rkbd936zph ; Colorisé via : https://colourise.sg/

Ce dossier est disponible en intégralité et gratuitement en ebook :


Pourquoi y-a-t-il chez les sauveteurs une responsabilité sociale et un altruisme extensif ?


La personnalité altruiste étudiée par les Oliner est donc une série de dispositions à avoir et à appliquer : il s’agit d’une éthique d’aide et de responsabilité sociale extensive, motivée par différentes orientations (empathique, normocentrique, axiologique), qui peuvent se cumuler, avoir divers degrés, se transformer avec les événements (par exemple une motivation normocentrique qui deviendrait plus empathique).

Les Oliner ont découvert que cette personnalité altruiste se forme grâce à un type d’éducation non autoritaire : les principes familiaux sont transmis via de l’affection et de l’amour dans la relation et sont concrets et congruents. C’est-à-dire que les parents parlent non seulement de l’importance de l’aide à leurs enfants et aident effectivement autrui ; ce n’est pas un discours superficiel ou dogmatique, il s’inscrit dans des actes que l’enfant peut voir, imiter. Les enfants ont également été immergés dans un bain d’amour, de liens forts, de proximité sociale.

Louisia raconte par exemple l’unisson de sa famille, cimentée par un très fort lien d’amour :

« C’était le mariage [de ses parents] le plus heureux que j’ai jamais vu. Je n’ai jamais vu des gens si amoureux jusqu’aux derniers instants de leurs vies. »

Elle considère sa mère comme la personne la plus influente de sa vie, comme son « amie » :

« Ma mère m’a principalement influencé par son amour. Elle était chaleureuse, et nous l’admirions pour son esprit, sa sagesse et son intelligence. Elle était notre amie et on pouvait se confier à elle. »

Son père, une personne très religieuse, n’était pas pour autant dogmatique concernant le style de vie des autres :

« Enfant, je ne m’entendais pas avec lui car il était très strict. Il était une personne très dévotement religieuse [qui] nous a grandement influencés avec sa religion sans que nous le sachions. Il n’était pas hypocrite. Il était extrêmement strict pour lui-même et extrêmement libéral envers d’autres personnes. »

Les deux parents lui ont transmis une éthique d’aide et de responsabilité sociale que Louisa a ensuite adoptée pour elle-même :

« Ils m’ont appris la discipline, la tolérance et à être au service des autres quand ils avaient besoin de quelque chose. C’était un sentiment général. Si quelqu’un était malade ou dans le besoin, mes parents l’aidaient toujours. On nous a appris à aider de toutes les manières possibles. Considérer autrui et la tolérance étaient très importantes dans notre famille. Ma mère et mon père ont tous deux souligné ces sentiments. Mon père ne juge pas les personnes qui vivent différemment ou se sentent différentes de lui. »

Il en va de même pour l’autre sauveteuse à motivation axiologique, Suzanne. Elle a vécu dans une famille très unie où les parents ont tous deux souligné qu’il fallait avant tout être une personne responsable. Son père a particulièrement insisté sur la nécessité de « prendre soin de son prochain et sur le devoir de servir d’exemple aux autres ». Elle attribue à son frère de lui avoir « appris à pratiquer et à mener une bonne vie ». Son frère a d’ailleurs été également décoré pour ses actes de résistance.

Semmy Woortman-Glasoog, avec Lientje, un bébé juif de 9 mois qu’elle cachait, à Amsterdam entre 1942 et 1944. Elle était active dans un réseau qui trouvait des familles adoptives, des caches, et de faux papiers pour des enfants juifs. Source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/gallery/rescue-photographs ; Colorisé via : https://colourise.sg/

Cet attachement familial, cimenté par l’amour, leur donne un sentiment de sécurité et de confiance envers autrui, y compris lorsque la situation devient difficile. L’altruisme et la responsabilité n’y sont pas que des codes à apprendre, mais se vivent dans leur enfance. Ils ne les apprennent pas comme des leçons scolaires, mais par l’expérience, le vécu, via des modèles qu’ils voient agir de façon cohérente avec leur éthique.

On voit également dans les statistiques l’importance de cette proximité sociale précoce dans le développement de leur personnalité altruiste ; que les sauveurs étaient plus proches de leurs parents que les spectateurs ainsi que d’autres personnes signifiantes extérieures à la famille  :

Il y a un attachement à autrui qui a pu se faire, avec cohérence, et donc ils peuvent voir autrui, même les plus différents d’eux-mêmes, avec confiance, comme un alter-ego, c’est-à-dire à la fois similaire et différent.

Il est frappant de voir que c’est exactement l’inverse chez les idéologues et acteurs du massacre, où il y a d’immenses problématiques d’attachement, comme des incapacités à nouer des relations : Stangl était toujours seul, sans ami de toute sa vie (même ceux qu’il désignait comme ses amis n’ont pas témoigné la même chose), et n’était connecté affectivement qu’à sa femme. Sans doute que la froideur et la violence de son père avait brisé quelque chose en lui ; Hitler n’avait de liens réellement affectifs qu’avec son chien et ses relations n’étaient pas « proches », connectées, mais déterminées par un narcissisme ; dans un exemple plus récent de massacre ethnocentrique, Elliot Rodgers (faisant partie d’un groupe anti-femmes, Incel, et ayant tué 6 personnes et blessé 14 autres personnes) était littéralement incapable de comprendre comment se déroulait une simple relation sociale d’affection et de réciprocité (son témoignage nous offre une multitude d’exemples d’incapacité sociale), cette conscience étant également verrouillée par un fort narcissisme ou l’autre ne peut qu’être considéré comme une sorte d’esclave qui doit se soumettre à ses désirs.

Ici, c’est le contraire : les sauveteurs ont des modèles de relations confiantes, aimantes, connectés aux autres par l’amour, l’affection, la considération, la réciprocité, le respect. Ils ont pu apprendre comment nouer des relations, ce qu’était une belle relation que ce soit avec des proches ou des inconnus très différents d’eux, comment aimer pour aimer (sans voir l’amour comme une relation marchande, conditionnelle, normative) et ils ont gardé consciemment ce modèle (ce n’est pas une influence inconsciente, ils ont à la fois bénéficié de cette influence et l’ont validé parce qu’ils ont senti la portée positive et les bons momentsque cela générait) ; ils l’ont adapté aux circonstances de la vie, même si cette connexion avec autrui était alors liée à un danger de mort et les mettait objectivement dans une insécurité quotidienne constante. Ils pouvaient le faire, parce qu’ils avaient acquis une sécurité psychique forte, grâce à l’affection des proches, une affection et une responsabilité étendue au monde.

Les chercheurs ont remarqué que la transmission de ces principes par les parents se faisait davantage par explication rationnelle :

La grande différence entre ces modes de punitions réside dans l’explication qui leur a été donné par les parents : les spectateurs ont beaucoup été exposés à des punitions « sans raison », « gratuites » (7,6 % des non-sauveurs, 9 % des spectateurs alors que les sauveurs ne l’ont été qu’à 0,9 %), par exemple certains se faisaient frapper sans raison parce que le parent était ivres.

Chez les sauveurs, les deux parents n’étaient pas impliqués dans les punitions violentes ; alors que chez les non-sauveteurs et les spectateurs, les deux parents punissaient, ainsi que d’autres personnes :

Les Oliner interprètent qu’une punition « gratuite » mène l’enfant à conclure implicitement que les puissants ont le droit d’exercer leur volonté de manière arbitraire. Cet apprentissage favorise le comportement de résignation et d’accommodation lors d’une domination injuste. De plus, c’est là aussi une leçon de déresponsabilisation : il est alors considéré normal que des personnes souffrent de façon injuste au grès de la volonté de quelques uns, sans qu’on puisse en comprendre les « mystérieux » motifs de ces dominants. Cela favorise aussi la recherche du pouvoir sur autrui (en prenant le modèle du parent autoritaire), de supériorisation de l’endogroupe sur l’exogroupe, exogroupe dont les membres mériteraient leurs châtiments. Cela rend plus craintif vis-à-vis d’autrui, cela abaisse toute confiance à aller vers l’autre, cela augmente un sentiment d’impuissance à l’égard des événements. Les relations sont envisagées selon un rapport dominant/dominé, il y a une difficulté à envisager les relations humaines comme pouvant être réciproques, égalitaires, horizontales, mutuelles, étant donné que la personne n’a pas connu cela ou a la crainte de la domination (ou désire elle-même dominer l’autre). C’est également ce qu’on voit, plus factuellement et statistiquement dans l’étude sur la personnalité autoritaire.

Résumé des caractéristiques du potentiel fasciste (étude d’Adorno dont on a parlé ici : https://www.hacking-social.com/2017/01/16/f1-espece-de-facho-etudes-sur-la-personnalite-autoritaire/ )

Les Oliner rappellent qu’il ne faut pas pour autant simplifier ces problématiques à une détermination unique qui ne proviendrait que de l’enfance. Le soin à autrui peut se développer avec l’expérience d’amitiés dans des groupes très différents du sien via une forte indépendance et un sentiment de responsabilité vis-à-vis du monde, via le renforcement d’un sentiment de similitude avec toute l’humanité. Des rencontres, amicales, amoureuses, professionnelles provenant d’environnements sociaux très différents peuvent donner cette sécurité affective à la base de la personnalité altruiste. Et inversement, les Oliner rapportent dans Embracing Others, une qu’une personne peut perdre cette sécurité, ces graines de personnalité altruiste au cours de sa vie, si elle a le malheur de vivre dans des environnements qui sapent son développement altruiste.

À noter qu’ils ont également vérifié que cet altruisme était indépendant des circonstances (que ce n’était pas isolé à la situation de la Seconde Guerre mondiale) en observant leurs activités actuelles d’aide à autrui (donc dans les années 80, hors guerre)  :

On voit que l’éthique d’aide se poursuit davantage que chez les spectateurs ou non-sauveteurs.

Mais c’est l’extensivité le facteur le plus important

De cette étude et des réflexions sociologiques, psychologiques, biologiques et philosophiques qui ont suivies avec d’autres chercheurs (dans Embrassing others, 1992), les Oliner en déduisent que nos environnements sociaux (pas que le cocon familial) devraient permettre de développer l’extensivité, qui se décompose en deux concepts, l’attachement et l’inclusivité.

L’attachement, pris seul, est assez répandu : nous savons généralement éprouver de l’attachement vis-à-vis de nos proches, de nos amis, de notre famille et de personnes similaires à nous de par leurs professions, leurs opinions ou leur groupe. Mais s’il n’est pas modéré par l’inclusivité, qui est le fait d’être apte à inclure des personnes très différentes dans nos attachements, alors très rapidement des formes d’ethnocentrisme peuvent prendre le dessus : notre éthique d’aide et de responsabilité peut se suspendre si l’autre est différent, l’autre peut être vu comme membre d’un exogroupe, en ennemi, sous prétexte de cette petite différence qui d’ailleurs n’est pas forcément que d’ordre ethnique, mais peut concerner une opinion différente, un parti pris différent. L’attachement accolé à l’exclusion de groupes un peu différents donne donc les prémisses de l’ethnocentrisme, ou du moins le détachement de son éthique à ce groupe exclu (par exemple dans la décision de soutenir uniquement son groupe et non l’autre, même s’il affronte la même adversité).

Il peut y avoir aussi des postures détachées et inclusives : le détachement est une propension à éviter d’avoir des relations engagées et responsables avec les personnes, à rester distante et séparée. Ce détachement n’implique pas nécessairement de l’ethnocentrisme ou une déshumanisation de l’autre, mais le détaché ne va pas s’impliquer avec les autres, par exemple en n’étant pas avec sa famille et en refusant de participer à ses diverses obligations positives comme négatives. À l’extrême de cette posture, autrui est perçu comme sans valeur ni sens ; la personne détachée peut être néanmoins inclusive, et se battre pour aider autrui mais d’une façon n’impliquant aucune relation. Cependant, étant donné l’absence d’attachement, il peut y avoir des dérives cruelles en terme empathique, comme le rejet des proches au nom de « la cause ».

Quant au détachement et l’exclusion cumulée, il est une déconnexion assez totale avec le monde humain, car il exclut toute relation, lien réel réciproque, respectueux : ce n’est qu’une relation d’exploitation égoïste ou narcissique lorsqu’il y a un « lien » avec une personne. Je pense que l’ autobiographie d’Eliott Rodgers montre particulièrement bien ce cas : il aimerait des relations amicales et amoureuses, mais ne fait jamais l’effort vers l’autre pour le respecter, l’écouter, se connecter à lui, pensant que l’autre va l’aimer parce qu’il est bien habillé ou a une coupe de cheveux particulière. Il ne sait pas s’attacher et attend que l’attachement vienne de l’autre à lui, automatiquement, sans relation. Il rejette l’inclusion en hiérarchisant les personnes, en les étiquetant, en préjugeant de leurs intentions, en voyant leurs activités comme des offenses (par exemple un couple inconnu s’embrassant est interprété comme une attaque personnelle contre lui, c’est son narcissisme très exacerbé qui l’empêche de voir que les personnes ont une vie indépendante de lui). Il n’aime que des personnes extrêmement semblables à lui (par ses activités ou parce qu’ils sont célibataires comme lui) et uniquement parce qu’ils sont à son service (parce qu’ils l’écoutent par exemple), mais dès lors qu’ils expriment un peu d’indépendance (exprimer leurs désaccords avec ses idées ouvertement fascistes par exemple) ils les voient comme des traîtres. Pour ce cas précis, les psychologues pensent que l’éducation « enfant roi » (avec notamment aucun apprentissage de la tolérance à la frustration, le parent étant serviteur de l’enfant et par là même ne lui apprenant pas la vie réelle, avec ses limites) a été un déterminant important de son narcissisme. Les psychologues rappellent que l’inverse, une éducation extrêmement autoritaire, mène aussi vers des problématiques de détachement et d’exclusion des autres (autrement dit, à des personnes assez en accord avec des idées autoritaires ; Rodgers préconisait tout de même de mettre toutes les femmes en camp de concentration et d’interdire la sexualité en général).

Dans le prochain article, nous verrons ce qui pourrait aider à développer plus de responsabilité altruiste, d’attachement et d’inclusivité dans notre monde.

La suite et fin : [PA5] Un monde plus responsable

[PA3] Ce qui motive l’altruisme

Précédemment, dans notre exploration de The altruistic personality, de Pearl et Samuel Oliner (1988), nous avons vu que l’altruisme n’était pas un comportement dépendant des situations, ni un phénomène hasardeux : quelles étaient donc les motivations des sauveteurs ?

Cet article est la suite de :

Image d’entête : [colorisée automatiquement par https://colourise.sg/ ] Été 1944, arrivée de juifs hongrois au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-N0827-318,_KZ_Auschwitz,_Ankunft_ungarischer_Juden.jpg ; 

Ce dossier est disponible en intégralité et gratuitement en ebook :


Quelles étaient les motivations des sauveteurs ?


On a vu qu’une part des conditions favorables (grand logement, ressources financières, habitation à l’écart de la ville, proximité des réseaux ou proches, etc) facilite la décision de sauver, mais ne la détermine pas : les non-sauveteurs et les spectateurs pouvaient aussi avoir ces mêmes conditions sans pour autant se décider à sauver ; des sauveteurs n’avaient pas ces bonnes conditions (et à la place étaient pauvres, vivaient dans de petits logements, en ville, avec beaucoup de voisins, étaient engagés dans d’autres activités résistantes…), néanmoins ils se sont décidés à sauver des vies.

Les chercheurs ont directement demandé quelles étaient les principales raisons pour lesquelles ils s’étaient impliqués ; ils ont demandé également aux sauvés pour quelles raisons ils pensaient que les sauveteurs les avaient sauvés, afin d’être au plus proche possible d’une vision réaliste de leurs motivations. Dans la troisième colonne, il s’agit des motivations déclarés des non-sauveteurs à s’engager dans la résistance avec des actes de sabotage et de batailles ouvertes contre les nazis, ce qui permet de voir que les motivations sont très différentes :

Motivations

Selon les sauveteurs (222 personnes)

Selon les sauvés au sujet des sauveteurs (93 personnes)

Des non-sauveurs au sujet de leurs actes de résistance (sabotage, attaque des nazis)

Par éthique

86,5

82,8

34,9

Pour prendre soin d’autrui (care)

76,1

66,7

23,3

Par Éthique universelle

49,5

29,1

20,9

Pour prendre soi d’autrui (care) de façon universelle

38,3

23,7

14

Par équité

19,4

25,8

7

Par haine des nazis

16,7

10,8

37,2

Par religion

15,3

25,8

Par équité universelle

14,9

6,5

7

Par patriotisme

8,1

1,1

44,2

Prendre soin (care) des juifs

3,6

2,2

Par approbation extérieure (plaire à l’environnement social)

2,7

0

Par motivations personnelles (avoir de l’argent, convertir les juifs au christianisme, exploiter les sauvés)

0

5,4

L’adjectif « universel », par exemple pour l’éthique universelle, est utilisée pour catégoriser les propos sur l’importance éthique concernant tous les groupes, tous les humains quels qu’ils soient. L’adjectif « universel » est ajouté lorsque les sauveteurs ou rescapés ont bien insisté sur l’universalité de cette valeur : il ne s’agit pas juste de soigner la personne similaire/proche à soi, mais de soigner tout être humain en ayant besoin.

Comme chez l’acteur du massacre qui bascule progressivement dans un travail de violence (voir l’histoire de Stangl « au fond des ténèbres », Gitta Sereny) lorsqu’ils acceptent de plus en plus gros engagements, il y a également un processus de « bascule » dans l’altruisme, qui devient de plus en plus important, de plus en plus dangereux pour le sauveteur. Excepté qu’ici, il semble que ce « de plus en plus d’aide » est parfois volontaire, autonome. Une fois engagé dans l’aide, le sauveteur se met à avoir des initiatives altruistes de plus en plus fortes et dangereuses pour lui-même ou pour sa famille.

Mais au départ, il y a une réaction face à la demande d’aide qui est différente selon les sauveurs. À noter que, quelles que soient les orientations, la décision d’aider est généralement très rapide, ils demandent rarement l’avis à d’autres personnes pour répondre oui. C’est presque de l’ordre de l’automatisme.

Les Oliner rapportent 3 orientations différentes qui font que l’individu va s’engager dans une démarche d’aide : l’orientation empathique (la principale motivation est d’ordre du ressenti empathique ; d’autres chercheurs la nomment « allocentrique »), l’orientation normocentrique (l’altruisme provient de normes de groupe qui sont suivies par les sauveteurs, généralement des normes religieuses ou patriotiques), l’orientation de principes (la personne a des principes autonomes, construits par elle-même, qu’elle met à l’œuvre ; elles sont nommées également par d’autres chercheurs « axiologiques »).

À 52 %, c’est une décision d’ordre normocentrique : ils le font pour servir les principes délivrés par leurs groupes, par devoir envers celui-ci, qu’ils soient religieux, patriotiques, résistants.

L’altruisme est en quelque sorte modulé par le groupe qui commande l’aide. Par exemple, certains répondent simplement à l’autorité de leur groupe :

« [sauveteuse allemande, très religieuse] Mon mari m’a appelé au bureau de la paroisse. J’attendais alors mon huitième enfant. La femme du professeur T. était sur place et a déclaré qu’elle était venue à cause de deux Juifs qui étaient pourchassés comme de pauvres animaux fuyant la chasse. Pourraient-ils venir cet après-midi même pour rester avec moi ? J’ai dit oui, mais le cœur gros à cause de l’enfant que j’attendais. K. est arrivé à midi – elle était un paquet de nerfs. Ils sont restés trois semaines. J’avais peur. » Interrogée sur les principales raisons de son implication, elle a déclaré : « On ne peut rien refuser à une personne qui se préoccupe du sort des autres. » La « personne » dont elle s’inquiétait n’était pas l’un des Juifs, mais son mari et la femme du professeur. »

« [sauveur et résistant polonais] Ce n’était pas une activité personnelle, individuelle – j’avais des ordres de l’organisation. En aidant ces personnes, je me servais moi-même, car cela affaiblissait les Allemands. C’était un acte de coopération, une coopération militaire. »

Cependant ces « commandes » à laquelle ils disent oui ne sont pas forcément une « soumission » à l’autorité de leur groupe, cela peut se faire selon des principes du groupe très intégrés en eux, qui sont tout aussi opérants même quand personne ne leur demande quoi que ce soit. Ici la personne applique ces principes à sa vie, sans que cela soit activé par une demande externe ; le « aime ton prochain » est appliqué avec rigueur  :

« [sauveteur et résistant hollandais] Ce n’est pas parce que j’ai une personnalité altruiste [qu’il a sauvé]. C’est parce que je suis un chrétien obéissant. Je sais que c’est la raison pour laquelle je l’ai fait. Je sais cela. Le Seigneur veut que tu fasses du bon travail. À quoi bon dire que vous aimez votre prochain si vous ne l’aidez pas. Il n’y avait jamais aucune interrogation à ce sujet. Le Seigneur voulait que nous sauvions ces personnes et nous l’avons fait. Nous ne pouvions pas laisser ces gens aller à leur perte. »

L’orientation peut changer durant l’événement. Ci-dessous voici des personnes qui ont dit oui par orientation normocentrique, et qui finalement prennent des initiatives motivées par empathie :

« Je pense que tout a commencé dès le début de la guerre. Les Allemands ont beaucoup bombardé Rotterdam et des enfants rescapés ont été envoyés dans les foyers. Nous avons eu un garçon de l’âge de ma fille ; il a été avec nous pendant longtemps. Il n’était pas juif. En 1942, une femme est venue nous voir. Elle a dit qu’elle avait entendu dire que nous avions un garçon de Rotterdam et a demandé si cela nous dérangerait d’en avoir un autre. Ma conjointe a accepté, mais ensuite la femme a dit que le garçon était juif et ma conjointe a donc dit qu’elle devrait d’abord en parler avec moi. Quand je suis rentré à la maison à minuit, nous en avons parlé et j’ai accepté. Le petit garçon, âgé de trois ans, souffrait d’asthme et mouillait le lit. Ma femme n’arrêtait pas de dire : “Je suis tellement contente d’avoir eu ce garçon et pas quelqu’un d’autre.”
Et puis le petit garçon a continué à parler de sa sœur.
Alors j’ai commencé à fouiner puis à découvrir où elle était. Elle n’avait qu’un an et demi. J’ai décidé que ces enfants ne devraient pas être séparés et je l’ai ramenée à la maison. Quand le petit garçon avait cinq ans, quelqu’un de l’église est venu nous presser d’envoyer le garçon à l’école du dimanche. Nous en avons parlé et avons décidé que nous avions l’obligation de sauver ces enfants, pas de les convertir – nous n’avions pas ce droit. De plus, nous les aurions rendus confus. De cette façon, ils pourraient retourner chez leur mère avec leurs propres croyances et leur propre religion. »

L’orientation empathique a motivé les actes d’aide de l’échantillon à 37 % : ces sauveurs ont été touchés par la souffrance d’autrui et y répondent. Parfois les situations comportent des signaux propices à une empathie très forte :

« [sauveteuse polonaise] En 1942, je rentrais de la ville et j’étais presque chez moi lorsque M. est sorti des buissons. Je le regardai en tenue de camp rayée, la tête nue, chaussée de sabots. Il aurait pu avoir environ trente ou trente-deux ans. Et il m’a supplié, ses mains jointes comme pour une prière – qu’il s’était échappé de Majdanek [camp de concentration et d’extermination] et puis-je l’aider ? Il joignit ses mains de la sorte, s’agenouilla devant moi et dit : “Tu es comme la Vierge Marie.” Cela me fait encore pleurer. “Si je parviens à Varsovie, je ne t’oublierai jamais.” Comment ne pas aider un tel homme ? Je l’ai donc ramené à la maison et je l’ai nourri parce qu’il avait faim. J’ai chauffé l’eau pour qu’il puisse prendre un bain. Je ne devrais peut-être pas en parler, mais je l’ai brossé, rincé, lui ai donné une serviette pour se sécher. Je l’ai ensuite habillé avec les sous-vêtements de mon mari, une chemise et une cravate. Je devais le faire pour lui parce que je ne savais pas s’il pouvait le faire lui-même. Il frissonnait, pauvre âme, et moi aussi je frissonnais d’émotion. Je suis très sensible et émotive. »

Des fois, les signaux de souffrance sont moins visibles :

« [sauveteur polonais] En novembre 1942, j’ai placé une annonce dans le journal parce que je cherchais une femme de ménage. La troisième femme que j’ai interviewée avait une apparence vraiment juive. Je ne me souviens plus de notre conversation maintenant, mais je savais que je ne pouvais pas la laisser sortir dans la rue car elle se ferait prendre immédiatement. J’ai vérifié certaines références sur elle parce que je voulais m’assurer qu’elle n’était impliquée dans aucune activité politique – c’était ma principale préoccupation. Je me suis dit : “Je suis marié, j’ai un enfant et j’ai moi-même des problèmes. Je vis ici sans être inscrit, je commerce illégalement, je suis un officier de réserve. Comment puis-je laisser partir cette femme ?” Ma conscience me disait qu’elle serait condamnée à mort à cause de son apparence. C’était la seule raison pour laquelle j’ai aidé ; Je ne pouvais pas laisser ça arriver. Si quelqu’un m’avait dit avant les entretiens que j’allais prendre une femme juive comme femme de ménage, j’aurais dit qu’il était fou. »

Les motivations empathiques en quelques sorte « obligent » ; en effet, les personnes rapportent souvent le devoir, l’obligation face à la souffrance qu’ils perçoivent ou qu’ils imaginent possibles « je ne pouvais pas laisser ça arriver » « comment j’aurais pu refuser » « on n’avait pas le choix », c’est une obligation perçue instantanément et liées aux émotions empathiques. Cependant cela implique une situation où l’empathie peut naître, donc elle est un peu dépendante des événements que la personne peut rencontrer ; tout comme l’orientation normocentrique est dépendante de l’avis du groupe, de la communauté d’appartenance.

Semmy Woortman-Glasoog avec Lientje, un bébé juif de 9 mois qu’elle cachait. Elle était active dans un réseau qui trouvait des familles adoptives, des caches, et de faux papiers pour des enfants juifs. Amsterdam, Pays-Bas, entre 1942 et 1944. https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/dutch-rescuer-semmy-woortman-glasoog

L’orientation la plus hors-norme selon les Oliner est celle des principes (d’autres chercheurs la nomme axiologique) : 11 % de l’échantillon en fait preuve. C’est une motivation qui n’est pas en lien avec la fidélité aux valeurs d’un groupe d’appartenance, ni dépendante d’événements et de situations, mais des principes personnels, élaborés par eux-mêmes. Ces principes reposent sur une éthique d’aide à autrui et sur la notion de justice. Souvent, les sauveteurs de cette catégorie sont initiateurs de l’aide pour répondre à leurs principes, sans même avoir vu auparavant des situations difficiles ni connaître l’univers des cibles. Comme ils aident selon leurs principes, ils sauvent des personnes avec qui ils n’ont aucun lien affectif, parfois ils ne s’entendent même pas personnellement avec eux. Il n’y a pas besoin de connexion empathique, ni d’affection. Ils ne placent pas les personnes selon une échelle de valeurs, s’occupant tout autant de l’inconnu que du proche. Leur éthique est tellement « au-dessus de tout » que pour aider, ils peuvent être amenés à mettre leur propre famille en danger (le témoignage ci-dessous) ; c’est pourquoi d’autres chercheurs (Zuzanna Smolenska et Janusz Reykowski dans Embrassing others, 1992) place moins cette orientation sur un piédestal étant donné qu’elle peut être froide et distante, menant à des actes dont l’éthique porte à débat et est discutable.

« [Louisia, sauveteuse hollandaise qui a hébergé de nombreux juifs] Nous avons vu une grosse voiture à l’avant et savions que c’était les Allemands. C’était une grande Ford officielle. Tout le monde a couru par la porte arrière et dans le tunnel et a disparu avec mon mari. Mais nos enfants et les enfants juifs faisaient la sieste à l’étage. Je savais que nous ne pouvions pas tous courir. Je suis resté parce que j’étais la dernière de toute façon. J’ai pris les papiers [dossiers sur les personnes qu’elle cache] et les ai mis dans le pull que portait mon fils de neuf ans. Je lui ai dit – chose terrible à dire – « Essaye de sortir d’ici doucement et de disparaître avec les papiers. » Il a dit oui. »

Puis elle a été interrogée par les Allemands :

« Je n’arrêtais pas de nier que je savais quoique ce soit. Je devais le faire. Je devais sauver toutes ces personnes et je devais sauver mon propre mari. »

À d’autres moments, des personnes de sa famille s’inquiètent, mais elle persiste néanmoins :

« Ma mère m’a dit : “Je ne pense pas que tu as le droit de faire ça [sauver des juifs]. Votre responsabilité est de veiller à la sécurité de vos propres enfants.” Je lui ai dit qu’il était plus important que nos enfants aient des parents qui ont fait ce qu’ils estimaient devoir faire, même si cela nous coûtait la vie. Ce serait mieux pour eux. Ils sauraient que nous aurions fait ce que nous pensions devoir faire. C’était mieux que de penser d’abord à notre propre sécurité. »

Cette éthique qu’elle porte est universelle :

« Nous avons aidé des personnes dans le besoin. Qui ils étaient était absolument sans importance pour nous. Ce n’était pas que nous aimions particulièrement les Juifs. Nous sentions que nous voulions aider toutes les personnes en difficulté. »

Son altruisme concerne véritablement tout le monde, ici elle s’abstient de juger les personnes qui n’ont pas sauvés :

« Les gens parlent souvent durement de ceux qui n’ont pas aidé. Je ne pense pas que ce soit juste. Je ne trouve pas cela si courageux d’aider. Pour certaines personnes, cela va de soi. Pour d’autres, ce n’est pas évident qu’elles puissent le faire d’une manière ou d’une autre. Nous n’avons jamais condamné ces personnes, même des amis à nous, qui ne l’ont pas fait. Ils ne pouvaient pas et nous le pouvions – pour une raison quelconque. »

Cette orientation via les principes peut prendre d’autres formes, ici par l’initiation et l’organisation d’aide :

« [Suzanne, sauveteuse française, professeure]… lorsque le maréchal Pétain est arrivé au pouvoir, il était évident qu’une dictature avait commencé. Je savais que l’une des premières mesures serait un acte d’accusation contre les Juifs. Je n’ai pas réagi au premier acte d’accusation, mais lorsque le deuxième statut a été publié [Xavier Vallat, commissaire général aux affaires juives à Vichy, à La Dépêche de Toulouse en mai 1941], j’ai décidé de m’impliquer. J’ai écrit une lettre aux trois rabbins de ma région et, comme je me souviens de ce que j’ai écrit : Messieurs : Je suis très contrarié du fait qu’au cours du XXe siècle, des citoyens soient persécutés pour leurs conditions religieuses ou raciales. Mes ancêtres, les protestants des Cévennes, se sont battus pour leur liberté de croyance. Je ne peux que suivre leur exemple et à ce stade, je serai à vos côtés. Pouvez-vous me mettre en contact avec des familles françaises nécessiteuses appartenant à votre foi pour que je puisse vous aider ? »

Une de ces lettres est interceptée et elle se fait accuser de provocatrice. Elle persiste pourtant et entraîne avec elle ses élèves dans l’aide :

« Environ une semaine plus tard, j’ai reçu des réponses me remerciant et me demandant de leur fournir des vêtements pour bébés, car beaucoup de jeunes mères en avaient besoin pour leurs bébés. J’ai rapidement obtenu les articles requis des élèves des cours de couture qui m’ont confié leurs projets de couture. J’ai également reçu une lettre me demandant de prendre contact avec Mme B. chargée de la distribution des vêtements. Je l’ai fait tout de suite. Via cette personne, j’ai contacté huit familles juives qui devaient être placées dans des caches dans des foyers français. La plupart des personnes ayant besoin d’aide étaient des intellectuels. Vers mai 1942, pendant les vacances scolaires, je me suis rendu à Clermont-Ferrand, à 110 kilomètres de là, pour rencontrer des réfugiés. La plupart d’entre eux, sans se connaître, m’attendaient à la gare. Le lendemain, j’ai été présenté à plusieurs personnalités importantes de l’école rabbinique, de nombreuses dames également. On m’a donné une liste de réfugiés juifs dont je serais responsable. »

Sa responsabilité s’étend de sa propre initiative, de sa volonté :

« En octobre 1941 ou 1942, au début de l’année scolaire, une brochure a été distribuée dans mon école avec un message du ministère de l’Éducation et du gouvernement Pétain, demandant à tous les professeurs et étudiants de donner un coup de main aux Français souffrant de malnutrition ou appauvri…. J’ai informé ma directrice que j’aiderais principalement les Juifs persécutés qui étaient incarcérés dans des camps de concentration. Elle m’a dit de faire ce que je voulais. J’ai ensuite lu la circulaire à mes étudiants âgés de 15 et 16 ans et les ai informés de mes propres idées à ce sujet. Trois jours plus tard, une délégation d’étudiants m’a informée qu’elle aussi voulait aider. J’ai ensuite organisé une agence correspondante entre les jeunes incarcérés et mes étudiants. Malheureusement, cette activité n’a pas duré trop longtemps. Tous les Juifs qui étaient dans les camps français ont été emmenés en Allemagne. Ils ont disparu. »

Elle continue néanmoins aider les personnes détenues dans un camp de travailleurs à Châteauneuf-les-Bains. Elle prend de nouveau l’initiative en écrivant au comité responsable pour la mettre en contact avec les familles qui pourraient avoir besoin d’aide. Elle a été référée à une famille juive de Rotterdam qui l’a informée de la situation :

« La fille de cette famille m’a informé par lettre que tous les hommes du camp avaient été déportés en Allemagne et que ce serait maintenant au tour des femmes. Afin d’aider les femmes, j’ai écrit à la préfecture du Cantal pour leur demander de me fournir une liste de tout le personnel demandé pour le travail domestique, le travail agricole, etc. La seule condition pour être placé était de donner une adresse locale, ce qui n’était pas difficile pour moi. J’ai ensuite procédé pour placer autant de personnes que possible. »

En novembre 1942, un certain V. V., responsable du consistoire de Clermont-Ferrand, lui demande d’assumer la responsabilité de sauver le plus d’enfants possible. Elle réussit à en placer beaucoup :

« J’ai placé les filles de 14 ans et plus dans mon école, les garçons dans l’école des garçons. Ceux qui n’étaient pas en mesure de suivre le programme ont été mis à la ferme pour s’occuper du bétail. Les plus petits enfants ont été placés dans un internat. Les parents de la plupart de ces enfants avaient été arrêtés et emmenés dans des camps de concentration en Allemagne. »

Les chercheurs lui demandent quelles étaient ses raisons d’aider. Elle dit simplement « Tous les hommes sont égaux et naissent libres et égaux en droit » et qu’il n’y a pas d’autres raisons [c’est le premier article de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen]. « En conséquence, je suis contre tous les systèmes dictatoriaux.». Elle a reconnu en conséquence le régime de Pétain immédiatement comme dictatorial.

Au-delà de ces orientations empathiques, de principes ou normocentriques, l’une des caractéristiques des sauveteurs, qui les distinguaient des spectateurs et non-sauveteurs est ce que nomme les Oliners « l’extensivité » dans leurs valeurs d’aide et leur responsabilité : ils étendent leurs principes à tous. Contrairement aux spectateurs, qui eux peuvent avoir également des valeurs d’aide ou de responsabilité sociale, mais cantonnée à leur groupe social, voire juste leur famille. Ici n’importe qui en difficulté active chez ces sauveteurs l’application de leurs principes.

Chiune Sugihara, diplomate Japonais délivra des visas de transit par le Japon aux juifs, malgré le refus de sa hiérarchie. Il sauva environ 6000 juifs. « Sa démarche apparaît comme purement humaniste désintéressée, car non seulement il n’en tira aucun avantage, mais il fut congédié et sa carrière fut brisée par son action : il est exclu du corps diplomatique japonais en 1945. Ce n’est qu’après sa mort que l’État japonais l’a réhabilité. Quand on lui demanda pourquoi il avait risqué sa carrière, voire sa vie, pour aider d’autres personnes, il aurait répondu, citant un adage samouraï : « Même un chasseur ne peut tuer l’oiseau qui vole vers lui en cherchant un refuge ». » source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chiune_Sugihara et https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/chiune-sempo-sugihara et « Auschwitz, l’impossible regard » de Fabrice Midal

L’autre grande caractéristique qui les distingue surtout des spectateurs est leur sens des responsabilités sociales (les sauveurs ont des scores plus haut aux questionnaires mesurant cette caractéristique). Ils sentent qu’ils ont une responsabilité lorsqu’advient un événement, en imaginant ce qu’ils peuvent faire, en sentant ce qui pourrait aider à changer la situation, la rendre plus humaine. Les spectateurs, eux, peuvent se désoler d’un événement, exprimer de l’impuissance ou de la peur et en rester à leur quotidien :

« Mes parents étaient aimants et gentils. J’ai appris d’eux à être utile et prévenant. Une famille juive vivait dans notre immeuble mais je l’ai à peine remarqué quand ils sont partis. Plus tard, alors que je travaillais comme médecin à l’hôpital, un homme juif a été amené aux urgences par sa femme. Je savais qu’il mourrait s’il n’était pas soigné immédiatement. Mais nous n’avons pas été autorisés à traiter les Juifs ; ils ne pouvaient être traités qu’à l’hôpital juif. Je ne pouvais rien faire. [non-sauveur allemand] »

« Quand la guerre a été déclarée, ma mère et moi étions en Auvergne. Nous sommes retournés à Orléans, mais sommes vite partis vivre chez des parents à Boulogne. En août, nous sommes retournés en Auvergne. En octobre 1940, nous sommes rentrés une fois de plus à Orléans et, le mois suivant, je suis parti pour Paris sans ma mère. Là-bas, j’ai vécu dans un pensionnat et étudié pour obtenir un diplôme en sciences. J’ai étudié durement et travaillé sur ma thèse jusqu’en 1943. À l’université, l’atmosphère était plus studieuse que politique. Parfois, mes amis et moi avons parlé de politique. Nous étions contre la collaboration et avons critiqué la politique du gouvernement français et Pétain. Je pensais rejoindre la résistance, mais la peur m’empêchait de faire quoi que ce soit. En novembre 1944, j’ai été accepté comme chimiste à l’Institut de recherche des huiles de Palmes. Le laboratoire de l’institut a été financé par le Centre national de recherche scientifique. [spectatrice française] »

Parfois, la situation de la guerre est comme à côté :

« Avant la guerre, je travaillais dans une auberge. J’aidais à la gestion du ménage et de la boucherie. J’ai continué dans ce travail pendant la guerre. La boucherie était pleine, alors je devais aider. Il y avait beaucoup de travail à faire. J’ai travaillé de six heures du matin à dix heures du soir. J’étais heureux quand le travail était terminé. Je n’étais pas concerné par d’autres affaires. Il y avait un travail continu. Mes amis et mes frères ont été recrutés. Mon frère a été libéré pour cause de maladie. Je n’avais pas de parents au front [spectateur allemand]. »

Les sauveteurs au contraire n’assistent pas seulement à quelque chose de triste : ils se sentent concernés par la situation. Il s’imaginent déjà potentiellement acteurs via la souffrance d’autrui ou les injustices perçues, et se responsabilisent à faire quelque chose, pensent à ce qui est possible de faire, en termes souvent très concrets. Certains rapportent que même des années après la guerre, dès qu’ils visitent un nouveau lieu, ils ne peuvent pas s’empêcher de voir les possibilités de cachette de celui-ci.

Les sauveteurs se distinguent aussi par leur absence de discrimination envers les juifs (mais aussi d’autres groupes dont ils ne font pas partie) : ils n’attribuent aucune caractéristique négative voire « diabolique » aux juifs, contrairement aux spectateurs qui émettent des préjugés ou supposent parfois dans leurs témoignages que les juifs seraient en faute, d’où leur persécution. Les sauveteurs considéraient les juifs comme des personnes, sans pour autant nier les différences religieuses ni les discriminer excessivement positivement, ils les voyaient avant tout comme des humains comme eux. C’est pourquoi leur empathie ou leurs principes les mènent à l’action, à la responsabilité. Voir l’autre en étranger totalement différent empêche de considérer ses besoins, la situation ou de faire des efforts pour remédier à celle-ci.

La suite : [PA4] Pourquoi devient-on plus altruiste et responsable ?

[PA2] Commettre des actes altruistes : un hasard ?

On continue de décortiquer l’étude sur la personnalité altruiste de Pearl et Samuel Oliner (1988), cette fois en se posant la question du poids de la situation : est-ce que l’altruisme des sauveteurs était déterminé par la situation, donc par un certain hasard ?

Cet article est la suite de :

[PA1] La personnalité altruiste

Photo d’entête : André Trocmé et Magda Trocmé (en 1940), ils ont participé à impulser le sauvetage dans le village de Chambon-sur-Lignon, village reconnu comme Juste dans son ensemble.

Ce dossier est disponible en intégralité et gratuitement en ebook :


Les sauveteurs étaient-ils plus informés que les autres sur le sort que les nazis réservaient aux juifs ?


Est-ce que les sauveteurs auraient été plus au courant de ce que tramaient les nazis, et donc que le choc des informations qu’ils auraient obtenu plus tôt que les autres les auraient poussé à agir plus vite, plus fort ?

La plupart étaient peu aux faits des projets d’Hitler avant son accession au pouvoir (16,2 % des non-sauveteurs, 14,9 % des spectateurs l’étaient) mais les sauveteurs l’étaient légèrement plus (23,2 %), notamment des Allemands qui étaient allés voir des meetings nazis. Et on pourrait de plus interpréter ce surplus d’informations, non comme un hasard situationnel, mais comme un élan personnel à se préoccuper plus de politique.

Cependant, la plupart, à cette époque, ne sont pas au courant. Durant la guerre, cela change, et les statistiques montrent qu’ils sont tous informés (75,8 % des sauveteurs, 76,9 % des non-sauveteurs, 76,1 % des spectateurs) ; certains sauveteurs polonais le sont encore plus vivement étant donné leur proximité géographique avec les camps : ils savent parce qu’ils voient les fumées, les odeurs, les cadavres, les fosses, les trains, les exécutions.

Ils peuvent être informés de façon moins directement morbide, par exemple en voyant ou en étant au courant des expulsions :

« Nous avons entendu parler de l’Allemagne dans la presse. Nous avons eu beaucoup de réfugiés juifs en Pologne en provenance d’Allemagne et de Tchécoslovaquie. Les perspectives étaient plutôt sombres. [non-sauveteur polonais] »

« Lorsque les Allemands occupèrent l’Autriche, un groupe de Juifs fut expulsé de Vienne. Maman voulait aider ces personnes, alors elle a trouvé à Varsovie un réfugié capable de coudre. Cette personne nous a dit quelle était la situation pour les juifs en Autriche occupée[sauveteur polonais]. »

Ou juste via les médias :

« Nous avons lu les journaux et avons entendu parler de l’antisémitisme en Allemagne. Je me souviens de Kristallnacht [nuit de cristal]. C’était une connaissance générale, connue de tous ceux qui lisaient les journaux. J’ai lu à ce sujet dans les journaux à tout moment. Beaucoup de Juifs allemands sont venus dans notre pays dans les années trente [non-sauveteur néerlandais]. »

Mais cette actualité peut être interprétée différemment, que ce soit chez les sauveteurs ou les autres  :

« Je savais ce qui se passait pour les Juifs en Allemagne, mais je ne savais pas ce que cela signifiait pour les Juifs en France, du moins jusqu’en 1942.[sauveteur français] »

Enfant portant l’étoile de David à Prague ; Source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/a-jewish-boy-wearing-the-compulsory-star-of-david

Ils verront quasiment tous l’étoile imposée aux Juifs (86 % des sauveteurs, 88,4 % des non-sauveteurs, 92,4 % des spectateurs), sauf ceux vivant dans la zone de Vichy par exemple. Mais là aussi ce signe est interprété différemment. 8 % des sauveurs, 14 % des non sauveteurs et 18 % des spectateurs l’ont considéré avec curiosité ou indifférence :

« Quand j’ai vu un Juif portant une étoile de David jaune, j’en ai ri. Ma petite amie et sa mère la portaient – ainsi que plusieurs personnes dont je ne savais même pas qu’elles étaient juives [sauveteur néerlandais]. »

« Je pensais que l’étoile était une sorte de passe pour eux. [non-sauveteur français] »

« Quand j’ai vu des Juifs portant l’étoile de David jaune, j’ai pensé qu’ils avaient peut-être commis une sorte de crime. Nos dirigeants ne nous ont jamais dit pourquoi ils portaient l’étoile [non-sauveteur roumain]. »

« Cela ne signifiait rien pour moi. Je n’étais simplement pas intéressé par les Juifs [non-sauveteur polonais]. »

Mais la plupart, sauveteurs comme non-sauveteurs, ont été choqués (réaction empathique rapportée à 91,9 % des sauveteurs, 86 % des non-sauveteurs, 82,2 % des spectateurs), mais ce choc prend des allures différentes selon les personnes et là encore ce signe est interprété de façon très différente :

« Injuste ! Inexplicable ! [sauveteur français] »

« C’était scandaleux. Je me suis senti plein d’amertume [sauveteur allemand] »

« J’étais bien content de ne pas être juif. Ils portaient l’étoile. Puis ils ont commencé à disparaître. C’est devenu effrayant à l’époque [non-sauveteur néerlandais]. »

« Terrible ! Terrible ! Je me sentais si mal pour tout le monde, de voir qui ils étaient – ce que ça représentait et comment ils devaient se sentir [non-sauveteur néerlandais] »

« J’ai entendu dire que lorsque les Juifs portaient les Étoiles jaunes de David, tout le monde pouvait les frapper, les tuer ou les blesser de n’importe quelle manière [sauveur Polonais]. »

« Comme tout le monde, je pensais que les Juifs, ainsi que les Polonais, allaient mourir [non-sauveteur Polonais]. »

L’information venait aussi des proches : les sauveteurs avaient statistiquement plus d’amis juifs avant la guerre (59 % des sauveteurs en rapportent, 34 % des non-sauveteurs en avaient, et seulement 25 % des spectateurs) ; ou alors c’était leur conjoint.e qui avaient des amis juifs (46 % des sauveteurs en rapportent, 25 % des non-sauveteurs en avaient, et seulement 16 % des spectateurs), donc ils étaient mis au courant par ces amis, collègues ou proches juifs.

Avoir de l’information est important dans la future prise de décision (on ne fait rien si on ne sait pas qu’il y a un problème), mais pas nécessaire à l’action : certains assistent à des choses horribles mais vont tenter de l’oublier, de le dénier. C’est le cas des acteurs du massacre comme Stangl ou Eichmann, qui non seulement rapportent l’horreur de ce qu’ils ont vu, leur choc, leur dégoût, mais continuent néanmoins à travailler avec zèle à organiser le génocide avec les nazis.

D’autres, comme l’échantillon des non-sauveteurs, vont choisir plutôt de s’engager dans le combat direct contre les nazis, via la résistance et le sabotage.

L’information peut également ne pas être crue, si les individus ne voient rien :

« Les gens l’ont découvert par le bouche-à-oreille, mais c’était difficile à croire. C’était pratiquement inimaginable [non-sauveteur français]. »

« Je dois admettre que je savais que les Juifs étaient transportés, mais je n’avais pas la moindre idée qu’ils étaient tous massacrés. Les rumeurs étaient là, mais je ne pouvais pas croire qu’ils [les nazis] pouvaient se comporter de façon si bestiale ; c’était incompréhensible. J’ai entendu beaucoup d’histoires [non-sauveteur allemand]. »

« Nous habitions en banlieue, où tout était très calme et tranquille. Ma mère a rencontré une voisine qui avait passé la nuit avec des amis en ville. Ils se sont réveillés au milieu de la nuit à cause de l’agitation. Ils ont regardé par la fenêtre et ont vu des gens se rendre dans l’un des grands magasins, y ramasser des vêtements et les jeter à la rivière. Ils se sont faufilés et se sont rendus au poste de police et les ont prévenus. La police a dit qu’elle était au courant et qu’elle s’en occupait. C’était un magasin de vêtements. L’incident n’a jamais été publié dans les journaux. Ma mère pensait que c’était un magasin de vêtements qui appartenait à des Juifs. Ma mère est revenue à la maison avec cette histoire et a pensé que c’était horrible, mais elle ne savait pas s’il fallait ou non y croire [non-sauveteur allemand]. »

Être informé n’était pas un déterminant majeur dans le fait de sauver ou non : on voit qu’il faut encore une phase où l’information doit être crue, perçue comme importante, ne pas être déniée. Plus encore, il doit y avoir une étincelle minime de « je peux faire quelque chose contre cette horreur » ; une étincelle qui est parfaitement absente des témoignages des acteurs du massacre (Stangl et ses collègues de travail interrogés par Gitta Sereny par exemple) qui se sont tous crus parfaitement impuissants à faire autre chose qu’obéir avec zèle. Cette étincelle était au contraire totalement réflexe, instantanée, automatique chez les résistants ou sauveurs qui n’ont absolument pas pesé le pour et le contre avant d’agir, y compris lorsqu’ils étaient eux-mêmes du côté nazi. Voici un témoignage qui n’est pas dans l’étude des Oliner (mais dans « le 101e bataillon » de Christopher Browning) mais qui montre que des personnes dans le camp nazi arrivaient à désobéir et à ne pas participer au génocide ; ici le travail ordonné était de fusiller des femmes et des enfants juifs :

« Je dois souligner que, dès les premiers jours, je n’ai laissé aucun de mes camarades douter du fait que je désapprouvais ces meurtres, et je ne me suis jamais porté volontaire pour y prendre part. Ainsi, lorsque, au cours d’une des premières rafles de Juifs, un de mes camarades a matraqué une femme juive en ma présence, je l’ai frappé au visage. On rédigea un rapport, et, de cette façon, mes supérieurs furent mis au courant de mon attitude. Je n’ai jamais été officiellement puni. Mais pour quiconque sait comment fonctionne le système, il est évident qu’il existe, outre les punitions officielles, des possibilités de tracasseries qui les valent largement. Par exemple, on me faisait travailler les dimanches et on me collait des gardes spéciales »


Les sauveteurs disposaient-ils de plus de moyens pour sauver ?


L’un des facteurs « hasard » de la situation qui peut avoir un poids très important est le fait d’avoir des moyens matériels d’aider ou non. Il semble assez logique qu’aucun moyen matériel, comme la pauvreté, un petit logement, ne pas être propriétaire de celui-ci, peut poser une impossibilité de secourir : il y avait besoin d’argent pour nourrir les sauvés, leur faire des faux papiers, construire des cachettes, pour le transport vers d’autres pays, etc. Tout cela pouvait représenter une logistique coûteuse en argent, en moyen, en temps.

Voici la répartition en professions des sauveurs et non sauveurs et tiers avant et pendant la guerre, et leur perception de leurs moyens ci-dessus (qui correspond effectivement à leurs moyens réels)

Après statistiques, les chercheurs ont déduit que les ressources économiques ont permis effectivement de faciliter le travail de sauvetage, mais ne constituaient pas un facteur déterminant pour la décision de sauver, car les plus pauvres ont également sauvé.

Il n’y a pas eu de différences significatives concernant aussi le fait d’être bien loti (par exemple avoir une cave, un grenier, de la place pour héberger et aménager des cachettes) : 48 % des sauveteurs, 41 % des non-sauveteurs et 44 % des spectateurs avaient une maison, 45 % des sauveteurs étaient propriétaires contre 51 % des non-sauveteurs et 50 % des spectateurs. Presque tous avaient un grenier (80 % des sauveurs, 74 % des non-sauveurs et 80 % des spectateurs) ou une cave (83 %, 69 % des non sauveurs, 81 % des spectateurs) Pour le nombre de pièces à disposition également, cela facilite le sauvetage, il y avait par exemple un pourcentage important de sauveteurs ayant de 7 à 9 pièces (19 % d’entre eux contre 5 % des spectateurs), mais d’un autre côté certains sauveurs n’avaient ni grenier, ni cave et une seule pièce à disposition. Ils aidaient parfois en organisant des cachettes ailleurs que chez eux.


Étaient-ils plus sollicités que les autres ?


À la gare de Budapest, Raoul Wallenberg (à droite, les mains croisées dans le dos) sauve les Juifs hongrois de la déportation en leur fournissant des laissez-passer. Budapest, Hongrie, 1944. Raoul Wallenberg a sauvé environ 20 000 juifs. Source de l’image : https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/raoul-wallenberg-rescues-hungarian-jews

Dans l’échantillon interrogé, certains sauveteurs initiaient le sauvetage : ils proposaient d’eux-mêmes de sauver autrui ou chercher à le faire ; d’autres avaient la proposition de sauvetage via leur réseau de résistance (44 % des sauveteurs étaient dans un réseau de résistance, 70 % des non-sauveteurs, 0 % des spectateurs). Ils étaient sollicités autrement par des proches, des connaissances de connaissances, parfois même par des inconnus. Parfois, c’était les juifs eux-mêmes qui leur demandaient de l’aide ou alors le hasard les faisait croiser des personnes s’étant échappées des camps.

L’activité de résistance des non-sauveteurs était difficilement cumulable avec l’activité de sauvetage, souvent les personnes rapportent de terribles dilemmes à ce sujet :

« Il y avait une petite fille, sale et en lambeaux. La pauvre petite marchait. Je me sentais terriblement désolé pour elle. Je lui ai demandé : “D’où viens-tu ?” Et elle a répondu : “Du ghetto”. Elle avait environ huit ou neuf ans. Et à ce moment-là, nous étions tous cachés, mon groupe et moi. Nous étions cachés dans notre imprimerie de la rue Solna. Nous y dormions, mangions, etc. Nous devions changer de quartier en permanence – nous étions vraiment des errants sans abri. Alors je l’ai amenée là-bas et j’ai dit que nous pourrions l’aider, puisqu’elle était blonde [il était plus facile d’aider des juifs qui avaient des caractéristiques physiques comme les cheveux clairs, ils passaient plus inaperçus auprès des nazis]. J’ai dit : “Les garçons, prenons soin d’elle, et nous nous débrouillerons d’une façon ou d’une autre.” Et elle est restée avec nous pendant un petit moment. Nous lui avons même appris à lire. Mais l’un de nos amis a déclaré : “C’est trop risqué. Savez-vous d’où elle vient ? ». Il continua à parler comme ça. Alors j’ai finalement accepté qu’elle devrait partir, mais j’ai insisté pour que nous ne l’abandonnions pas, mais la placions quelque part. Alors ils ont trouvé une place quelque part ; je ne sais pas où. [polonais non-sauveteur] »

Il était très difficile de concilier sauvetage et résistance, mais les réseaux de résistance percevaient les besoins en sauvetage et contactaient des personnes de confiance pouvant les héberger.

Ainsi, la majorité des sauveteurs a été contactée pour sauver, soit parce qu’ils avaient des proches déjà impliqués dans le sauvetage, soit parce qu’ils étaient connus pour leur préoccupation concernant le sort des juifs : les intermédiaires leur proposant de sauver savaient qu’ils pouvaient leur faire confiance, c’est-à-dire savaient qu’ils n’allaient pas les dénoncer et qu’ils étaient plus susceptibles d’accepter d’aider. Donc ce n’est pas vraiment un hasard, mais bien une connaissance préalable de leurs opinions, de leurs volontés, de leur comportement de la part des intermédiaires qui opéraient une « présélection ».

Ces intermédiaires pouvaient être des proches :

« Une de mes nièces a déclaré : “Xante, pouvez-vous nous aider un peu ? J’ai un petit garçon juif. Nous en avons déjà tellement que nous avons besoin d’une place pour lui.”“Oui” [sauveteur néerlandais]. »

« Ma copine est venue et m’a dit : « Thea, j’ai une petite fille. Son père a été tué par balle, sa mère s’est enfuie avec son frère et elle l’a fourrée dans un placard pour la cacher. Alors j’ai dit : “D’accord, amène-la.” C’était une petite fille juive âgée de quatre ans [sauveteur néerlandais]. »

Ou des personnes qu’ils ne connaissaient pas :

« C’était à l’hiver 1942 ou 1943. J’ai eu la visite d’un jeune médecin juif. Quelqu’un a dû lui parler de moi. Il m’a contacté – je n’ai pas demandé qui l’avait envoyé. Vraiment un homme très charmant. Il a demandé mon aide pour porter secours à quatre-vingts enfants juifs emmenés à Vichy par les Allemands. C’est comme ça que ça a commencé [sauveteur français]. »

Les chercheurs expliquent qu’ensuite il y a un effet pied dans la porte : une fois après avoir accepté le sauvetage, il leur a été demandé de sauver d’autres personnes, ils ont répondu « oui » à nouveau pour 15 % d’entre eux. Ceux qui disaient « non » ne pouvaient tout simplement plus sauver faute de moyens ou de cachettes disponibles, ou ils se méfiaient de l’intermédiaire, car c’était également une ruse des nazis pour débusquer les sauveurs que de se faire passer pour intermédiaire. Des fois, ils refusaient parce que cela devenait bien trop dangereux :

« À chaque nouvelle personne que nous avons acceptée, ceux qui s’y trouvaient déjà étaient menacés. Le danger pour ma famille aurait été disproportionné. Nous avions déjà assumé suffisamment de responsabilités [sauveteur allemand]. »

Mais plus généralement c’était à cause d’un manque de ressources et cela peut avoir des conséquences dramatiques :

« Une mère juive avec un enfant de neuf ans est venue louer une chambre, mais toutes étaient prises. Elle est partie et a empoisonné son enfant et s’est suicidée par désespoir. Avant de se tuer, elle a raconté aux gens que je l’avais traitée avec humanité, ce qui l’avait fait vivre quelques jours de plus. Je n’avais plus d’espace pour elle. Je ne savais pas qu’elle était dans un état aussi tragique [sauveteur polonais]. »

Pourquoi les non-sauveteurs et spectateurs étaient-ils moins sollicités ?

Certains non-sauveteurs ont été contactés et ont sauvé, cependant ils n’ont pas été inclus dans l’échantillon des sauveteurs, car c’étaient des sauvetages qui ont été arrêtés en cours de route :

« Un Juif est resté dans mon appartement pendant trois mois. Il était impossible que cela dure plus longtemps. J’étais célibataire alors. Je n’ai jamais connu son vrai nom – nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. Il a passé trois mois chez moi, puis il est allé chez un de mes collègues, S. Et c’est la dernière fois que j’ai entendu parler de lui [non-sauveteur polonais].

Ils ont été écartés des échantillons, car il y avait parfois rétributions contre l’aide, ou échange de service. Quant aux spectateurs, ils avaient coupé contact avec les juifs, donc personne ne venait solliciter leur aide.


Est-ce que les sauveteurs étaient moins en danger que les autres ?


Les sauveteurs avaient peut-être moins de risques que ceux qu’ils aidaient, par exemple en ayant la chance de vivre à la campagne, reculé de tout. C’était effectivement le cas pour 8 % d’entre eux (contre 2 % des non-sauveteurs). Si certes, la distance les protégeait des patrouilles nazies, ils n’étaient pas davantage à l’abri des voisins (85 % des sauveteurs avaient beaucoup de voisins). Certains de ces voisins apportaient également de l’aide, mais la plupart étaient une vraie menace, constante, pour les sauveteurs :

“Nous avons commencé à avoir des difficultés avec un gars de l’autre côté de la rue. Il a harcelé ma mère : ‘Madame W., cela se terminera par une pendaison.’Nous avons ensuite appris qu’il avait été arrêté et abattu par la Gestapo. Ma mère a dit : ‘Ne le crois pas ! Ce fils de pute va sortir de sa tombe pour nous persécuter’ et, en effet, avant la fin de la semaine, il était de retour, nous menaçant comme d’habitude de divulgation [sauveteur polonais].”

“Les maisons voisines étaient alignées et il y avait une immense cour commune. Parmi les locataires vivaient un concierge et son fils. Je ne devrais pas vous dire cela, car c’est tellement dommage que les Polonais aient pu faire ça. Mais il a sorti une femme du ghetto [des juifs] qui lui avait promis de l’or. Il l’a ramenée à sa maison et quelques jours plus tard, elle a été libérée. Je suis allé lui demander où elle était. Il a répondu : ‘Je ne sais pas. Je me suis levé le matin et elle n’était tout simplement pas là, la porte de l’appartement était ouverte.’ Mais quelqu’un m’a dit qu’après avoir obtenu l’or, il l’avait emmenée dehors la nuit et l’avait tuée. Et je ne pouvais rien dire, car un tel voyou aurait pu faire la même chose avec moi [sauveteur polonais].”

Mais d’autres, entre voisins, se sont solidarisés comme dans le village de Chambon-sur-lignon en France, qui est devenu en quelque sorte un village de sauvetage : 90 habitants y ont été reconnus comme Justes ; le pasteur André Trocmé et sa femme Magda ont impulsé l’aide ; entre 800 et 1000 juifs y auraient été sauvés (parfois les chiffres donnés sont plus hauts), sans compter les résistants et autres réfugiés qu’ils ont également cachés (l’étude The altruistic personnality n’en parle pas directement, mais les faits sont rapportés dans Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien de Terestchenko, La montagne de justes, de Patrick Gérard Henry, La montagne refuge, Annette Wieviorka).

Groupe d’enfants juifs cachés à Le Chambon-sur-Lignon ; source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/jewish-children-who-were-sheltered-in-le-chambon

Le risque lié à la zone géographique n’était donc pas si déterminant : le danger ou la sécurité provenait surtout de l’attitude du voisinage qui pouvait repérer l’activité suspecte.

Un autre risque pouvait aussi subvenir quant à la présence d’enfants (les enfants des sauveteurs comme les enfants à sauver), car ils étaient susceptibles, par maladresse, de ne pas réussir à garder le secret et dévoiler les faits. 27,5 % des sauveteurs avaient des enfants, contre 17,5 % des non-sauveteurs et 19,2 % des spectateurs.

“Nos enfants connaissaient tous la vérité. Même les petits savaient ce qu’ils pouvaient ou ne pouvaient pas dire. Ce qui est amusant, c’est que parfois les enfants juifs ne savaient rien du tout. Un jour, j’ai trouvé une des filles juives dans le réservoir de l’un des Allemands qui se trouvait sur la voie où nous vivions. Les Allemands s’entraînaient avec les chars. Ils aimaient beaucoup les enfants, alors ils ont mis un groupe d’enfants dans le réservoir et les ont emmenés. L’un de ces enfants était l’un de nos enfants juifs. Nous étions à l’agonie en regardant par la fenêtre. Le soldat lui a demandé comment elle s’appelait. Elle a dit : ‘Je m’appelais d’abord Rachel, puis je suis devenue Marion et maintenant c’est Teresa.’ Elle l’a dit très sérieusement, mais heureusement, il n’a pas compris. Peut-être était-ce à cause de ses cheveux très blonds [sauveteur néerlandais].

Mais parfois les enfants sauvés, même très petits, arrivaient très bien à jouer le jeu :

‘Je m’occupais de l’enfant. Elle s’appelait Marinka. Elle avait cinq ou six ans quand elle est venue nous voir ; elle ne comprenait pas grand-chose à ce qui se passait. Mais je lui ai dit que j’étais sa tante, son seul parent vivant, et elle m’a cru. Nous l’avions baptisée avec le consentement de ses parents. À cette époque, elle était très pieuse. Bien qu’elle ne soit qu’un petit enfant, elle était profondément préoccupée par son baptême et par sa nouvelle foi. Un jour, il y a eu du chantage, et Marinka se cachait alors avec quelques Juifs. La police est venue avec les Ukrainiens en uniforme, l’escadron noir, comme tout le monde les appelait. Ils ont traîné tout le monde. Mais Marinka était à genoux, priant sur le lit. Un Ukrainien l’a approchée et lui a dit : ‘Tu es juive.’ Elle a crié : ‘Juif toi-même ! Je ne suis pas juive. Prouvez-moi que vous n’êtes pas un Juif.’ Cela la sauva. Il a été embarrassé et il l’a laissée seule [sauveteur polonais].’

Au risque se mêle un attachement particulier souvent très fort, ce qui donne aux événements une amplitude émotionnelle très dure à vivre :

‘J’étais à Borislaw le 15 août 1942. J’y suis allé m’acheter des vêtements. Je venais de rentrer du cloître et je n’avais pas de vêtements appropriés. Je suis allé dans une maison spéciale où je pouvais échanger des objets contre des vêtements. Une mère entra dans la chambre avec un beau bébé dans ses bras. C’était un garçon adorable, un garçon magnifique. Elle a commencé à me supplier de prendre le bébé parce qu’ils attendaient un pogrom ce soir-là. Ils étaient les derniers juifs de la ville. Ils [les nazis] avaient besoin d’ingénieurs et de techniciens et avaient permis à certains Juifs et à leurs familles qui remplissaient cette fonction de rester en vie. En voyant le bébé, j’ai tout de suite voulu aider. J’ai pris le bébé. La mère ne m’a pas donné de vêtements pour lui parce qu’elle n’en avait pas. Elle était très pauvre. J’ai pris une petite valise et je suis allée chez mes parents. Là j’ai présenté le bébé comme orphelin. Le bébé était absolument magnifique. Il n’a parlé que quelques mots. Peu de temps après, les gens lui demandaient : ‘Qui est ta mère ?’ Et bien que je ne lui ai jamais dit de le faire, il me montrait du doigt. C’était un enfant très beau et intelligent. Les voisins sont devenus curieux de la situation, et certains ont dit que c’était mon propre enfant – que j’avais été expulsé du cloître parce qu’il était illégitime. Mais d’autres ont dit : ‘Il doit être un enfant juif, car certaines personnes le font pour aider les juifs.’ J’ai eu très peur et j’ai décidé de partir. Je suis allé à Varsovie où habitaient mon frère et ma sœur. Ils travaillaient pour le métro mais ils n’étaient pas très heureux de me voir. Je n’avais pas d’argent et j’ai vendu la petite chaîne que la mère m’avait donnée et j’ai loué un appartement. Parfois, j’arrivais à gagner de l’argent, mais j’étais toujours pressé de retourner avec le bébé. Parfois, la police confisquait tout, alors je rentrais à la maison sans rien. Une fois, j’ai été arrêtée dans le train. Le policier a pris mon bébé et est allé l’examiner. Il a découvert qu’il était circoncis et m’a dit : ‘Tu es une Juive.’ J’ai répondu : ‘Non, je ne suis pas juive, mais c’est mon bébé.’ Ils nous ont emmenés en prison. J’ai pu m’enfuir quand le policier a été distrait par dix livres de beurre… J’ai dû déménager plusieurs fois. Le bébé était tellement émacié et malade. Il n’avait pas une bonne alimentation. Lorsque la guerre a pris fin, j’ai contacté la Croix-Rouge et découvert que la mère était en vie et vivait à Borislaw. En 1945, la mère est venue. Nous avons pris contact. Nous nous sommes rencontrés. Je lui ai rendu l’enfant. Il m’est très difficile de vous dire ce que je ressentais alors.[sauveteur polonais]’

On pourrait imaginer que les personnes percevaient aussi les risques de façon différente. Peut-être étaient-ils inconscients des risques ? Surtout que certains témoignages rapportent leur propre surprise quant à leur comportement risqué. Mais les statistiques montrent que s’ils se sont surpris de leur propre audace, de leur comportement de résistance civile, ils n’étaient pas pour autant inconscients des risques ; ni que les spectateurs étaient plus craintifs à cause d’un vécu douloureux avec les nazis : 75 % des non-sauveteurs et 88 % des sauveteurs n’avaient jamais subi personnellement de mauvais traitements de la part des nazis ; 65 % des sauveteurs avaient vu les mauvais traitements des nazis sur d’autres personnes que des juifs, donc cela a pu accroître le fait d’être conscient des risques personnels qu’ils prenaient. Les non-sauveteurs n’ont à 60 % vu que des juifs maltraités, ce qui fait conclure aux chercheurs qu’ils n’avaient pas plus de raisons d’avoir peur que les sauveteurs.

La prochaine fois, nous verrons les motivations personnelles des sauveteurs quant à leurs actes altruistes.

La suite : [PA3] Ce qui motive l’altruisme

[PA1] La personnalité altruiste

Pourquoi certaines personnes vont aider les autres sans rien attendre en retour, parfois en prenant des risques considérables ?

C’est que nous allons explorer dans ce dossier de quelques articles, avec une étude de psychologie sociale (The altruistic personality, Samuel P. Oliner, Pearl M.Oliner 1988) hors du commun qui investigue l’altruisme en condition extrême : le sauvetage durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce dossier est disponible en intégralité et gratuitement en ebook :

 

Pourquoi ce dossier ?

Précédemment, nous avions étudié avec Adorno la personnalité autoritaire, un profil de personne perméable aux idéologies fascistes, prompt à la soumission à l’autorité, à l’agressivité autoritaire, et à l’ethnocentrisme. Ces personnes étaient susceptibles de souffrir elles-mêmes de cette fermeture à l’autre et à la vie, et de faire souffrir autrui par leur déconsidération, leur méfiance, leur adhésion à des politiques destructives.

Les caractéristiques du potentiel fasciste (étude adorno)

Cette adhésion fasciste avait été corroborée en partie en faisant passer des questionnaires à des groupes ouvertement néonazis et même à un échantillon de plus de 200 SS.

Plus d’informations sur ces chiffres : https://www.hacking-social.com/2017/02/27/f6-le-facho-est-il-celui-qui-traite-de-facho-critiques-de-lechelle-f/

Les chercheurs avaient, à titre de groupe contrôle, étudié également des profils inverses aux autoritaires (= bas scores), et bien qu’ils aient trouvé des caractéristiques communes comme la capacité à se relier à autrui et au monde, l’amour désintéressé pour leurs activités et proches, l’ouverture… ce « bas score » restait néanmoins un mystère, car contrairement aux « hauts scores », leurs vies ne se ressemblaient pas du tout, étaient difficilement prédictibles.

Les caractéristiques des non potentiellement fascistes

Cette étude des Oliner que nous allons voir dans ce dossier apporte indirectement une réponse à ce profil s’opposant à celui des autoritaires : ici les personnes n’ont pas été étudiées sur la base de leurs opinions ou mécanismes psychologiques, mais parce qu’ils se sont effectivement opposés aux autoritaires de par leurs actes de résistance civile (actes liés au sauvetage des cibles des nazis, parfois cumulés avec des actes de résistance) et dans leurs façons de le faire. Ces actes n’étaient pas rigides, destructifs et autoritaires, mais vivement tournés vers la résolution de problèmes sociaux et logistiques complexes, demandant une forte flexibilité et astuce, une résistance psychique et une audace qui les surprenaient eux-mêmes, et enfin une empathie, une capacité à se lier à l’humain, à l’inconnu, un anti-ethnocentrisme ferme. Vous l’aurez compris, c’est également parce que c’est extraordinairement inspirant en terme de hacking social que j’avais envie d’en parler.

J’ai d’abord étudié cette question dans le cadre d’une recherche pour tenter de donner raison à ceux pensant que l’homme est un loup pour l’homme, qu’il est mauvais ou encore qu’il a en lui une indécrottable pulsion de mort. J’ai voulu chercher à leur donner du crédit, quand bien même ce n’est pas vraiment mon opinion ; j’émets des doutes quant à la possibilité de décrire pour de bon et de façon catégorique une « nature » de l’humain. De plus, tous ces penseurs avaient vécu plus ou moins à proximité de contextes de guerre, ils avaient une expérience extraordinairement différente de mon vécu sans guerre : j’étais peut-être trop ignorante à ce sujet, voilà pourquoi je ne comprenais pas leur posture ferme sur l’idée que l’homme est mauvais. J’ai donc étudié les génocides, tant dans leur versant horreur que dans leurs aspects de résistance, de désobéissance et d’altruisme en condition extrême.

Quand on croit que la nature de l’homme est monstrueuse, qu’il est égoïste, ou encore stupide mouton impuissant, ce genre d’altruisme – surtout en condition extrême — est un mystère total, il est littéralement surnaturel, impossible. Alors certains adeptes de l’idée de l’Homme égoïste expliquent par exemple que les altruistes rendraient service pour se valoriser, ce serait en fait des actes profondément égocentriques. Mais les faits contredisent tout de même cette idée, étant donné que le sauvetage implique de mettre sa vie en danger, ou de vivre dans des conditions stressantes pendant des années parfois (d’autant que les individus ne savent pas si cette condition s’améliorera un jour). Autrement dit, être altruiste n’est clairement pas un bon calcul égocentrique étant donné le coût des actes, en stress, en efforts, en émotions négatives, et en incertitude des lendemains. Ce n’est pas vraiment une forme d’égoïsme. À moins que l’homme soit trop stupide pour avoir conscience des risques de souffrance et de mort ? Ce n’est pas ce que rapportent les données de cette étude, les sauveteurs étaient conscients des risques.

Les adeptes de la « pulsion de mort » (comme Freud, mais certains la nommeront autrement, via le prisme de l’égoïsme, comme Felix le Dantec) , moins catégoriques sur la monstruosité de l’humain (il n’y voit qu’une pulsion de destruction plus ou moins vive en chacun), dirait que ces altruistes ont dénié leur pulsion de mort en se concentrant sur la vie, par une autre forme d’égoïsme qui est la quête d’amour, de sexe et autres récompenses libidinales.

Quelles que soient les postures, il y a chez ces penseurs un rejet de la question de l’altruisme pour l’altruisme, ce n’est souvent pas considéré comme un acte fait pour lui même.

J’ai donc cherché à leur donner raison en étudiant la question des génocides, des massacres, des tortures, des tueries, au travers d’un voyage dans les écrits des idéologues (Mein Kampf, les écrits du tueur Incel Eliott Rodgers…), des entretiens avec les tueurs (par exemple les témoignages des Hutus génocidaires rapportés brillamment par Hatzfeld ; ceux du 101e bataillon rapporté par Browning), le témoignage des cibles (Viktor Frankl, Primo Levi, les témoignages des Tutsis rapportés par Hatzfeld…), et toutes sortes d’analyses en histoire, en psycho, en philo, sur toutes les mécaniques du massacre et de la résistance (les recherches de Jacques Semelin, d’Ervin Straub et sur la psychologie de la paix). Et même en étudiant le pire du pire, je ne peux pas expliquer rationnellement que ces choses insoutenables s’expliqueraient par le fait que l’homme serait mauvais, stupide, mouton impuissant ou égoïste : les mécanismes en jeu sont multiples, complexes, ils évoluent avec des critères très particuliers et des circonstances très spécifiques. C’est une machinerie du génocide qui a de très nombreux mécanismes, qui sont à la fois psychologiques, sociologiques, politiques, historiques ; mécanismes qui sont en plus des constructions (ou plutôt des destructions) à la fois individuelles, collectives, systémiques, qui ne cessent d’interagir l’une l’autre dans tous les sens.

Certes, je ne peux nier que la soumission (dans son acceptation large incluant le conformisme, la pression sociale,la soumission librement consentie, le besoin d’appartenance et la soumission à l’autorité) reste un travers assez sidérant tant il peut nous amener à basculer à accepter des actes épouvantables ; je ne peux nier qu’il existe véritablement des personnes sadiques ou qui sont transformées par d’autres pour le devenir ; mais en quoi ce serait là signe d’une « nature » de l’humain, étant donné que les déterminants les plus dramatiques proviennent bien souvent des structures et non des individus ?

De plus, l’inverse est tout aussi possible, et plus étonnant encore, parfois même alors que les personnes – futurs massacreurs comme futurs désobéissants – sont tout autant soumis à de mêmes forces. Dans certains cas, on voit des bourreaux sauveurs, des sauveurs qui deviennent bourreaux, et des personnes qui dans une banalité extraordinaire désobéisse avec une facilité extrêmement déconcertante au vu la machinerie de guerre à laquelle ils sont – en principe – soumis.

Cette étude sur l’altruisme est un contradicteur majeur de ces idées catégoriques sur la nature de l’homme, montrant des individus ni moutons ni loup, ni de gentils agneaux purs ; on y voit des personnes puissantes de par les responsabilités qu’elles se donnent, créatives, étonnantes, et je ne vous le cache pas, profondément touchantes. Il est vraiment très étonnant de sentir chez eux à la fois cette puissance qu’on a tendance à qualifier d’héroïque, et en même temps d’y voir des personnes très ordinaires.

Avec le recul, j’ai l’impression que ces penseurs de l’Homme mauvais, au-delà du fait de l’impact totalement compréhensible de l’expérience traumatique de la guerre sur leur pensée, en venaient à conclure l’humain « loup » par manque de savoir sur l’humain dans ces facettes constructives. Aujourd’hui, on possède plus de données historiques, psychologiques, sociologiques ou autres, pour voir au-delà des uniques caractéristiques négatives, ce qui permet d’être plus mesuré quant au jugement sur l’humain. Cependant l’idée de l’homme mauvais, stupide, mouton, impuissant, oriente malheureusement beaucoup trop les politiques (au sens large) des environnements sociaux, ce qui a pour conséquence de nous maintenir sous un effet spectateur, d’augmenter notre irresponsabilité.

Le contexte fortement historique de cette recherche sur l’altruisme ne l’en isole pas du présent pour autant : au contraire, il y a un pont direct entre les conclusions des chercheurs et des problématiques actuelles pourtant radicalement différentes. Comprendre comment naît, persiste et s’active concrètement la personnalité altruiste a un écho sur les blocages écologiques que nous connaissons actuellement, notamment sur la question de l’irresponsabilité de ceux qui ont pourtant le pouvoir ou les moyens de changer les drames. C’est l’une des immenses bonnes surprises que m’a apportées la lecture de cette recherche.

Les Oliner ont découvert que le mécanisme phare commun aux altruistes héroïques est ce qu’il nomme l’extensivité : c’est la tendance à endosser des responsabilités et des engagements envers divers groupes de personnes. L’extensivité inclut la notion d’attachement, le fait de s’attacher, nouer des liens avec autrui (et non chercher à le posséder) et l’inclusivité, la diversité des groupes envers lesquels la personne altruiste met en œuvre sa responsabilité. Cette extensivité est liée à une conscience de l’interdépendance des vies humaines, et des éléments de l’environnement au sens large, et une conscience qui ne perçoit pas le monde comme à exploiter ou dominer, mais à vivre via la relation, le lien, la connexion, l’attention, l’appréciation, « l’être » plutôt que l’ « l’avoir ». On verra que c’est exactement ce qui manque à certains profils d’individus exerçant une domination dans notre société via des postes à pouvoir, et qui se refusent à utiliser leurs pouvoirs ou moyens pour la sauvegarde de notre planète.

Bien évidemment, cette étude permet aussi de penser un monde humain plus bienveillant, moins violent, moins oppressant, notamment en mettant le doigt sur ce qui manque dans les environnements de vie des « hauts scores » pour les libérer de la peur, de la méfiance et de la haine, mais également sur ce qui favoriserait dans nos environnements sociaux plus de coopération très diversifiée. Il ne s’agit pas de « gentillesse », de pitié, de charité, de bons sentiments de surface, très clairement l’altruisme est ici perçu avant tout comme une puissante responsabilité qui nécessite une force psychique importante et qui nécessite d’endosser sa vie avec un fort courage.

À ceux qui penseraient « olala y en a marre des nazis et des juifs, POINT GODWIN !! »

Je me dois d’écrire ce petit chapitre à l’intention de ceux qui estiment que tout discours sur la Seconde Guerre Mondiale en dehors d’une perspective exclusivement historique serait dépourvu d’intérêt en terme d’informations éclairantes quant à notre présent. On m’a en effet déjà reproché de parler de l’antisémitisme lors de l’étude sur la personnalité autoritaire, et dès que j’évoque une information sur les nazis, je sais qu’il y en aura toujours quelqu’un pour invoquer le point godwin, comme pour passer à autre chose.

Précisons que même l’auteur du point godwin a du rappeler qu’il fallait suspendre l’invocation du point Godwin pour parler du nazisme, afin qu’on nomme bien un nazi un nazi et qu’on cesse d’éluder le sujet du fascisme sous prétexte qu’on utilise le terme « fascisme »: https://www.numerama.com/tech/282190-linventeur-du-point-godwin-souhaite-quon-appelle-les-nazis-des-nazis.html ; Cette photo a été prise en 2017 à Charlottesville aux USA

Il ne s’agit pas ici d’étudier cette période dans une perspective historique, mais de comprendre des mécanismes humains dans un contexte si extrême que l’a été la Second Guerre. Les mécanismes qui poussent à l’horreur comme à la responsabilité altruiste, se retrouve en temps de paix mais les conséquences bien moins visibles. Nous trouvons intéressant, pour ne pas dire indispensable, de chercher à savoir comment se développe ses capacités altruistes en de telles circonstances, comment éviter la passivité d’un effet spectateur, passivité qui laisse l’horreur se propager en amenant les individus à se soumettre à des actes atroces.

Ces mécanismes, on les retrouve dans tous les génocides, qu’importe leur époque, leur continent : dans « Purifier et détruire », Jacques Semelin décrit parfaitement de mêmes phénomènes humains que ce soit durant la Seconde Guerre, que durant le génocide rwandais de 1994, ou qu’en ex-Yougoslavie. Dans « comment deviens-t-on  tortionnaire», Françoise Sironi a effectué des entretiens avec un tortionnaire khmer rouge dont le conditionnement, l’obéissance aveugle sont très similaires à Stangl, commandant de Treblinka (900 000 morts ; entretiens menés par Gitta Sereny dans « Au fond des ténèbres ») ; il en va de même lorsqu’on entend les tueurs du génocide rwandais et leur propos sur l’obéissance. Les mécaniques sont les mêmes, bien que le contexte, les motifs, les politiques, la culture soit extrêmement différents et que les cibles soient Tutsis, Juifs, Musulmans, Mécréants, femmes, gens dits aristocrates, ou n’importe quel groupe soudainement décrété comme « eux », « ennemis à abattre ».

Ervin Straub, spécialiste en génocide qui a notamment participé aux programmes de réconciliation entre Tutsis et Hutus, explique dans ses études que ces mécanismes de violence le « nous contre eux » et le drame des spectateurs qui n’emploient pas leurs pouvoirs, on les retrouve dans bien d’autres contextes très modernes, en temps de relative « paix » : les harcèlements, les violences policières, les violences entre groupes, les agressions….

Au fond, il s’agit juste là d’observer les attitudes et comportements humains dans un contexte extrême, l’extrémité du contexte poussant proportionnellement ces mécanismes à leur extrémité. On a beau avoir énormément parlé de la Seconde Guerre mondiale, c’est tout de même la seule étude en psychologie sociale (et même pas traduite en français…) a avoir cherché à comprendre comment naissaient les actes héroïques de sauvetage, c’est la seule à avoir cherché à extirper des mécanismes clairs, mécanismes qu’on peut stimuler, car on sait comment ils fonctionnent. Ce serait dommage de l’ignorer juste pour éviter un point Godwin. On peut tous trouver des forces et de l’inspiration quand on cherche à comprendre comment d’autres ont eu un courage qu’il n’imaginait parfois pas avoir eux-mêmes. Et encore une fois, c’est extrêmement inspirant pour nourrir sa pratique de hacker social.

Le sauvetage

 

Jozef Jarosz montre la cachette où sa famille cachait 14 Juifs ; plus d’infos ici : https://www.lepoint.fr/monde/pologne-une-cachette-intacte-de-juifs-erigee-en-lieu-de-memoire-17-03-2016-2026106_24.php

Il y aurait eu moins de 1 % de la population européenne durant la Seconde Guerre mondiale s’attelant de prés ou de loin à sauver, ce qui est extrêmement peu. Les chiffres oscillent entre 50 000 et 500 000 sauveteurs, et il est très difficile de faire le compte, car beaucoup de sauveteurs sont morts, d’autres ne se sont pas révélés, même après la fin de la guerre, gardant leurs actes secrets : il a fallu que les sauvés, les rescapés les retrouvent et en parlent entre eux pour les découvrir. L’activité de sauvetage était hautement dangereuse, les sauveteurs avaient appris à ne rien dire d’elle, à tout cacher, à mentir pour ne pas mettre des vies en danger, que ce soit la leur, celle de leur famille et des rescapés. Le réflexe est resté après la guerre, parce que la fin de celle-ci n’a pas mis fin à l’antisémitisme et ils avaient peur d’être cible de groupes encore nazis ; beaucoup n’ont pas parlé également de leur activité parce qu’elle leur paraissait être une activité normale, il ne voyait rien d’extraordinaire à leurs actes.

L’étude de Samuel Oliner que nous allons voir à présent a porté sur 406 sauveteurs européens qui ont été sélectionnés sur de stricts critères :

— Ils n’avaient pas sauvé en contrepartie de récompenses ou d’avantage.

— Ils étaient volontaires (ce n’était pas une obligation commandée par d’autres, mais soit une initiative personnelle ou un « oui » à une proposition d’aider de la cible ou d’un intermédiaire).

— Ces sauveteurs étaient reconnus comme Juste (personnes non juives qui, au péril de leur vie, ont aidé des Juifs persécutés par l’occupant nazi https://yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/qui-sont-les-justes/) par l’institution Yad Vashem, et les chercheurs ont interrogé également les sauvés afin de corroborer les témoignages. Généralement ce sont les rescapés qui les ont signalés à Yad Vashem, et non les personnes qui se sont autodéclarés.
Ainsi les chercheurs de cette étude ont aussi pu s’entretenir avec les rescapés, ce qui a permis de corroborer les témoignages et d’avoir une meilleure vision des motivations des sauveteurs.

Ils ont également étudié deux autres groupes de personnes à titre de groupes contrôle :

— les non-sauveteurs : qui ont été actifs durant la guerre, via pour la plupart des actes de résistance (70 % d’entre eux) ou des petites activités de sauvetage, mais soit qui ont été interrompus précocement ou n’entraient pas dans le cadre de sélection des sauveteurs (ils avaient reçu une rémunération ou c’était un échange contre quelque chose ; ou encore c’était directement ordonné par un intermédiaire)

— les spectateurs : ils n’avaient ni sauvé des personnes, ni résisté et ils tentaient de perpétuer leur activité habituelle durant la guerre. C’est-à-dire qu’ils n’ont effectué ni acte de protestation ni d’opposition, qu’ils se sont accommodés de la situation (sans pour autant y être en accord d’ailleurs).

Les témoignages sont anonymisés, n’a été gardé dans les témoignages que la nationalité des sauveteurs, afin de se représenter le contexte dans lequel ils sauvaient : les Polonais par exemple, étaient plus souvent que les autres à proximité des camps, ghettos, lieux de fusillade, ils étaient parfois beaucoup plus conscients de l’horreur, l’ayant vue de près voire sentie. Les Français résistants devaient à la fois s’opposer aux nazis et au régime de Vichy. La résistance allemande, encore plus le fait d’aider des juifs, était extrêmement périlleuse, étant donné que cela faisait d’eux des traîtres à leur propre nation, sans compter le bain idéologique dans lequel était baignée la population depuis plusieurs années.

Il est noté simplement en bas ou haut de témoignage « sauveteur polonais/français/… », on ne sait généralement pas s’il s’agit de femme ou d’homme, sauf indice dans le témoignage lui-même. Ainsi le mot « sauveteur » peut représenter une « sauveteuse ».

Je désignerais les chercheurs (Samuel et Pearl de leurs prénoms) parfois par leur nom de famille qui est le même, en disant les « Oliner » ; l’étude se trouve principalement dans The altruistic personnality, 1988 ; et ses conclusions ont été discutées et étayées dans Embrassing Others (en libre accès) par de nombreux autres chercheurs, notamment dans des champs autres comme la philosophie et la sociologie.

L’importance du mot spectateur ou « tiers »

Le terme « spectateur » (bystander) employé par les chercheurs pour désigner ceux qui n’ont pas résisté et sauvé, renvoie à l’effet spectateur : c’est lorsqu’on est témoin d’une souffrance, mais que l’on ne devient pas acteur pour tenter de résoudre la situation de souffrance. C’est un « biais » très courant, très vérifié en psychologie (souvent avec une personne exprimant sa détresse en lieu public), ce n’est pas forcément dû à un manque d’empathie, cela provient plutôt d’un effet de conformisme (« les autres ne font rien, donc je ne fais rien »), ou lié à une confusion au sujet de l’interprétation de la situation (on a du mal à comprendre ce qui se passe, et si on comprend on a du mal à savoir ce qu’on pourrait faire ou encore on n’ose pas parce qu’on ne voit personne agir). Ici, le spectateur n’est pas forcément témoin d’une détresse directe, mais on le verra, il sait les souffrances et problèmes de la situation.

Nous avons parlé de l’effet spectateur dans cette vidéo :

Dans le champ historique, Jacques Semelin préfère les appeler « tiers », car ce « spectateur » peut être une nation et des organisations qui ne sont pas actrices dans la situation, mais y assistent, et peuvent aussi soit devenir spectatrice, sauveteuse ou collaborer au massacre. Cette notion de tiers ou de spectateur est fondamentale dans toute situation difficile (que ce soit une agression, un harcèlement, un conflit…), car le tiers a une position de pouvoir, de par sa sécurité (il n’est pas accablé ou engagé directement dans le conflit), ses moyens mieux préservés (il n’est pas directement soumis à une propagande de guerre ni ruiné par la défense ou l’attaque, il en va de même individuellement, il n’est pas ravagé émotionnellement par le conflit) et il peut s’interposer de façon plus neutre (il n’est pas encore étiqueté d’ennemi ou de traître). Les sauveteurs, ici étudiés, mais aussi les populations civiles qui seront ensuite résistantes ou collaboratrices, sont tous au départ « spectateurs », étant donné qu’ils ne sont pas encore cibles du génocide ou assujetti aux Nazis. Ce rôle de spectateur concerne aussi les institutions, les groupes : l’administration, l’éducation nationale, les groupes professionnels comme les médecins, les psychanalystes, les personnes s’occupant des chemins de fers… Ils peuvent « ne rien faire » et tomber progressivement dans la collaboration (en faisant des concessions, ou en restant zélés dans leur travail même s’ils sont au service des nazis) ou devenir acteurs résistants de diverses façons (via l’aide aux cibles, le détournement de leur travail, le sabotage direct ou social, la protestation ouverte…). Être spectateur, en situation de conflit est souvent un état passager, soit le « spectacle » est insupportable et on résiste (par l’action d’aide et/ou de protestation) soit on s’y accommode, accommodation qui est très souvent d’une grande aide pour le groupe qui attaque, commet des souffrances : « qui ne dit mot consent », il peut continuer son activité sans être empêché, et que cela paraisse acceptable aux yeux du plus grand nombre. Cet état de spectateur se transforme assez dramatiquement en une collaboration par la passivité, et parfois même en une collaboration totale avec l’oppresseur via des manipulations habiles de celui-ci. C’est un rôle très étudié dans les recherches sur les génocides, notamment par ceux qui cherchent aussi à comprendre la résistance ou tout moyen de prévention contre des massacres, car l’abandon du rôle de spectateur peut être à même de stopper l’escalade d’un conflit ou du moins son nombre de morts, surtout quand cet ex-spectateur est une coalition de nations. L’ONU est par exemple une institution qui tente d’être un tiers actif et tente d’éviter l’effet spectateur des nations face aux divers conflits, en les incitant à aider, à s’interposer aux massacres par exemple.

De quel type de sauvetage on parle ?

Ce sauvetage pouvait prendre l’aspect de diverses activités, parfois cumulées par les sauveteurs :

— apporter un soutien aux juifs, en cachant leurs affaires, en leur apportant des ressources ou des informations précieuses pour se sauver. Cela paraît « peu » comme action, mais celle-ci est déjà extrêmement risquée :

« J’ai décidé d’aller au siège de la Gestapo pour demander la permission d’apporter des vêtements pour les enfants. La salle d’entrée était remplie de nombreuses personnes assises en rangs et elles ont dit : “Va-t’en ! N’entre pas là-dedans, l’homme là-bas est un monstre, un tueur.” Je suis allé le voir quand même. Il m’a demandé : “Es-tu un ami de ces Juifs ?” J’ai répondu : “Non, je n’étais qu’un secrétaire pour cette famille pendant douze ans.” Il m’a donné la permission, mais je ne me sentais pas en sécurité. J’ai demandé à mon ministre [religieux] s’il viendrait avec moi à Westerbork et il a accepté. Il y avait des soldats allemands tout autour, et tout était clôturé. Sur le chemin, une dame a frappé à la fenêtre de sa belle et grande maison et nous a dit : “Vous ne sortirez jamais si vous y entrez.” Elle nous a donné une tasse de thé et nous avons poursuivi notre chemin. Je n’oublierai jamais ça. Les mères cherchaient leurs enfants, les épouses cherchaient leur mari. Tout le monde criait. Quand j’ai vu les gens, j’étais paralysé. Quelqu’un a couru vers moi et m’a dit : “Qu’est-ce que tu fais ici ?” J’ai dit que je cherchais X. Il a dit : “Tu ne sortiras jamais d’ici. Partez tant que vous le pouvez.” J’ai dit : “Nous verrons. Je suis chrétienne.”Je l’ai trouvée et je lui ai remis les vêtements. Elle était reconnaissante — très reconnaissante. Nous sommes sortis. [sauveteur néerlandais] »

— cacher des personnes dans des endroits, chez soi ou dans des cachettes non loin. Cela demandait parfois de faire des gros travaux, par exemple fabriquer de faux murs, creuser des cachettes dans les jardins. Cacher des résistants ou des alliés étaient plus tolérés par les voisins (mais pas par les nazis, il y avait des menaces d’envoi dans les camps ou de mort pour le fait d’héberger des alliés anglais ou américains), mais pas les juifs, à cause d’un fort antisémitisme ; parfois même ils se retrouvent dans des situations assez stressantes où ils sont amenés à héberger des juifs et des soldats allemands :

« Les Allemands m’ont obligé à avoir des officiers allemands chez moi, mais je n’avais pas peur pour les filles [juives]. Les Allemands ont vu les enfants, mais cela n’a posé aucun problème, car ils étaient dans un pensionnat à Marnande. Les enfants sont partis lundi matin, sont revenus mercredi soir, sont retournés à l’école vendredi matin et sont revenus samedi soir. Les Allemands ne se sont donc jamais doutés de rien et ils ne m’ont posé aucune question concernant les filles. Les filles n’étaient pas un problème, mais les garçons [juifs] — j’avais peur pour eux. [sauveteur français] »

Une cachette ; plus d’infos ici : https://www.lepoint.fr/monde/pologne-une-cachette-intacte-de-juifs-erigee-en-lieu-de-memoire-17-03-2016-2026106_24.php

— organiser les fuites dans d’autres pays ou hors des ghettos :

« J’ai eu un laissez-passer permanent pour entrer dans le ghetto via la compagnie Leszczynski. Chaque jour, des camions quittaient le ghetto pour se rendre à l’atelier de Leszcznyski, rue Zabia. Alors on prenait ceux à faire fuir et on leur mettait des uniformes de travailleurs avec l’Étoile de David et on les conduisait à l’atelier. J’avais un accord avec l’un des portiers de la porte de Nowolipki, et quand il me voyait arriver, il me laissait toujours passer. Cela coûtait quelque chose — de la vodka, un cadeau ou quelque chose du genre. […] Les gardes étaient très gourmands parce qu’ils envoyaient toujours ces friandises en Allemagne. Lorsque le fourgon est entré dans l’atelier de Leszcznyski, les évadés sont sortis, ont ôté leurs guenilles et sont partis. C’était beaucoup plus difficile avec les enfants ; nous ne pouvions pas les faire passer pour des travailleurs. Alors une fois, quand nous avons dû sortir de jeunes garçons, nous avons fabriqué une cage — une boîte avec des fils ajourés. Nous avons mis la cage sur la plate-forme de la fourgonnette, y avons mis les garçons et l’avons recouverte d’un tas d’uniformes. De cette façon, ils pouvaient respirer.[sauveteur polonais] »

Des soldats allemands conduisent des Juifs capturés lors du soulèvement du ghetto de Varsovie au lieu de rassemblement pour déportation. Pologne, mai 1943. Source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/jews-captured-during-the-warsaw-ghetto-uprising?parent=en%2F2014

— falsifier des papiers :

« Je travaillais dans la préfecture de Poitiers, où ils délivraient les nouvelles cartes d’identité. Je ne me souviens plus qui m’a demandé la première fois des cartes d’identité, mais j’ai quand même décidé de le faire. Au début, je ne savais pas comment faire, alors j’ai essayé toutes sortes de choses. J’ai commencé par chercher quel bureau à la préfecture tapait des cartes. Je prenais mon déjeuner avec moi et, quand tout le monde était parti, entre midi et 14 heures, j’allais dans ce bureau, prenais des cartes vierges et — en utilisant la même machine à écrire — je les remplissais. Je mettais aussi la photo, le timbre et ajustait également la date de naissance, mais ce n’était pas une très bonne idée, car si quelqu’un vérifiait, les numéros ne correspondraient pas aux registres de dossiers conservés au bureau. J’ai donc décidé de voler deux de ces classeurs et d’utiliser ces numéros pour les identifiants, car personne ne pourrait les vérifier. Mais plus tard, j’ai trouvé que c’était trop dangereux et j’ai remplacé les classeurs. Quand j’ai appris que tous les papiers de la ville de Nantes avaient été détruits à cause des bombardements, j’ai utilisé cette ville comme lieu de naissance, car elle aussi n’aurait pas pu être contrôlée. Finalement, j’ai trouvé quelque chose de bien meilleur. Il m’a fallu beaucoup de temps pour l’apprendre, car je devais regarder autour de moi et regarder les autres, et j’étais également très occupé. J’ai réalisé que tout ce dont vous aviez besoin pour obtenir une nouvelle identité était une ancienne. J’ai donc décidé de faire vieillir mes cartes. Je les piétinerais pour les rendre vraiment sales ou les laverais à la lessive. Les personnes pouvaient alors apporter ces cartes au bureau approprié et en demander de nouvelles. [sauveteur français] »

A gauche, la carte originale (1940) et à droite la fausse (1943) mais rendue officielle. Source : http://www.crdp-strasbourg.fr/data/histoire/alsace-39-45a/juifs.php?parent=10

— Organiser et coordonner les sauvetages. Ici le témoignage d’un soldat allemand :

« Au printemps 1942, j’ai été affecté à la Tunisie en tant que parachutiste. Nous devions soutenir le retrait en toute sécurité des troupes africaines de Rommel, car la guerre en Libye était en train de se perdre. Les SS rassemblaient des Juifs, non pour les éloigner de la région, tels que les camps de concentration, mais pour effectuer des travaux sur le terrain au front. Nous avions pris position face aux Américains, à quarante kilomètres au sud de Tunis. Les Américains, provoqués par nos troupes, ont lancé une attaque de parachutistes. Beaucoup de prisonniers ont été faits. Un Italien est venu nous voir avec un récit d’espions cachés dans une ferme entre les lignes. il a affirmé que les espions avaient divulgué nos positions aux Américains. J’ai été chargé de diriger l’assaut à la ferme. Nous avons capturé cinq jeunes Juifs ; l’Italien nous a dit qu’ils étaient juifs. Deux étaient des fils de médecin à Tunis. Tous les cinq étaient des amis âgés de 16 à 20 ans. Les juifs ont été interrogés ; ils avaient très peur. Nous étions des monstres pour eux. Ils avaient peur de quiconque portait un uniforme allemand. L’interrogatoire a été mené par un capitaine de SS. Il avait été affecté à notre unité, comme il était de coutume à l’époque, d’affecter des membres du parti nazi à des unités militaires. La décision était que ces Juifs devaient être abattus parce qu’ils avaient été retrouvés au front. J’étais dans une position de leader (Regiments- gefechtsfuhrer), et ils m’ont été affectés. Ils ont été emprisonnés dans une gare. Un rapport a été envoyé à la division, mais a été retardé par l’action de l’ennemi. Les Juifs ont donc été mis au travail pour creuser des tranchées. Un sous-officier des jeunesses hitlériennes est venu les superviser pendant la journée. Ils ont creusé des tombes. L’agent a tenu un pistolet sur le tempe de l’un d’entre eux et a menacé de tirer. Le soir de leur retour, j’ai par hasard engagé une conversation avec l’un des fils du médecin. Il parlait allemand. Son père avait étudié en Allemagne ; ils ont grandi en Sicile, mais étaient allés dans une école allemande là-bas. Le sous-officier m’a fait part des menaces. Comme j’avais tous les documents, je savais que ces cinq hommes n’étaient entrés dans la situation actuelle que par hasard et je savais qu’ils allaient être fusillés simplement parce qu’ils avaient été trouvés en territoire ennemi. J’ai décidé de les aider d’une manière ou d’une autre. Je leur ai dit que je les libérerais de leur détention et les aiderais à fuir. Ils avaient très peur, soupçonnant que nous allions leur tirer dessus pendant leur fuite. Mais je les ai convaincus que je les aiderais. Je leur ai fourni de la nourriture et une carte leur expliquant la frontière militaire et expliquant comment ils devaient passer par les lignes. Je leur ai aussi donné un pistolet. J’ai renvoyé le gardien de prison pendant un moment et je l’ai laissé sortir de la prison. Ils ont commencé leur fuite dans l’obscurité du soir. »

Des pêcheurs danois ont utilisé ce bateau pour transporter des Juifs en lieu sûr en Suède pendant l’occupation allemande. Danemark, 1943 ou 1944. Source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/gallery/rescue-photographs

— Jouer des rôles complètement inattendus pour extirper des personnes des camps ou les protéger ; ici un exemple avec une française qui s’est décrite aux chercheurs comme habituellement extrêmement timide :

« J’étais à Toulouse quand j’ai appris que cette femme avait été arrêtée et qu’elle avait probablement été emmenée au camp du Vernet. J’ai entendu dire qu’il y avait des possibilités exceptionnelles de sortir du camp. J’avais un cousin, un type très gentil, qui avait été soldat et qui s’était évadé de prison. Au cours du premier mois qui a suivi son évasion, il a travaillé pour le gouvernement de Vichy, chargé des dossiers des habitants des camps. Alors j’ai pris le train et je suis allé à Vichy le voir. Il m’a dit qu’il serait en mesure d’arranger ça, car il venait d’aider un policier, qui lui devait quelque chose. Il m’a assuré qu’il s’en occuperait. Je suis donc rentré à Toulouse, mais je ne pouvais pas me reposer. Je me suis dit que je ne pouvais vraiment pas faire confiance au personnel administratif. Je ne sais pas exactement ce qui m’a pris, mais j’ai décidé d’aller voir le préfet de Toulouse. Quand je suis arrivé au siège, on m’a dit qu’il assistait à une réunion qui serait probablement terminée dans quelques minutes. Je ne savais pas à quoi ressemblait le préfet. J’avais une petite somme d’argent avec moi et je me suis adressé à l’huissier pour lui demander de me montrer le préfet lorsqu’ils quitteraient la réunion. Il désigna un grand homme et je le regardai monter les marches. Je l’ai suivi. Je suis entré dans son bureau sans invitation et je me suis assisse. J’ai dit : “Monsieur, nous sommes très surpris à Vichy de constater que vous ne suivez pas les ordres ici.” Puis j’ai prononcé un grand discours sur le fait qu’il n’était pas surprenant que nous ayons perdu la guerre et qu’il y avait beaucoup d’histoires sur comment les ordres n’étaient pas suivis. Il m’a demandé ce qui se passait. J’ai dit : “Ce qui se passe, c’est que le commissaire de terrain a donné des instructions précises pour qu’une femme en qui il s’intéresse particulièrement soit libérée, mais cela n’a pas été fait.” Il a ajouté : “D’accord, on s’en occupera. Donnez-moi simplement le nom de la personne.”J’ai dit : “Non, cela ne suffit pas. Vous êtes le supérieur de l’homme responsable du camp. J’aimerais que vous l’appeliez et que vous lui disiez de libérer la femme.”Il a accepté et a appelé l’homme en charge. J’ai dit : “Je vais faire rapport à Vichy de ce que vous avez fait” et je suis partie. Mais je n’étais toujours pas satisfaite et je me suis dit : “Ce n’est pas assez.” Je suis donc remonté dans le train et je suis allé au camp du Vernet. Là, on m’a annoncé que des instructions avaient été reçues et que la femme serait libérée. Quand je l’ai vue, elle ne m’a pas reconnue au début et a pensé que j’étais simplement une autre personne qui avait été arrêtée. Je lui ai fait signe afin de lui faire comprendre. Un policier nous a escortés hors du camp et nous a même offert des billets de train gratuits. En chemin, nous avons également sorti un bébé d’un panier. Plus tard, les gens ont pensé que j’avais réussi à le faire parce que je connaissais personnellement le préfet, mais ce n’était en réalité qu’une rumeur. Je ne le savais pas à ce moment-là, mais j’ai appris plus tard que le préfet était impliqué dans une activité de résistance. »

C’étaient des activités dangereuses, illégales, menées en contexte difficile : des sauveurs se sont retrouvés encore plus affamés qu’ils ne l’étaient auparavant, parfois ils devaient mentir à leur propre famille de crainte qu’ils désapprouvent leur activité ou qu’elle soit connue ; globalement cela nécessitait de falsifier sa vie, de maintenir des mensonges élaborés :

« Mon beau-père a vécu avec moi pendant la guerre, mais il n’avait aucune idée de ce que je faisais. La fille juive que je gardais chez nous, pensait-il, était muette. Je lui ai dit de ne jamais parler en sa présence. Quand la guerre fut finie, je lui ai dit la vérité et il a été en colère, mais pas pour longtemps. “Quel miracle”, a-t-il dit. La seule personne à qui je pouvais parler était ma sœur aînée, qui en faisait partie. Mon mari était absent — il a été enrôlé dans l’armée et était en Allemagne. La femme juive que je gardais ne connaissait pas le français, uniquement le yiddish. Ma propre fille a commencé à avoir un accent yiddish — ils lui ont dit ça à l’école. J’ai dit à la femme de faire semblant d’être sourde et muette ; ma fille savait la vérité, mais elle savait aussi qu’elle ne pouvait rien dire [sauveteur belge]. »

Parfois même alors que la situation était déjà compliquée pour cause de menace directe, de pauvreté, eux-mêmes en situation d’illégalité, ils cherchaient à sauver encore plus de personnes ou se mettaient encore plus en danger volontairement, en faisant de très longs trajets avec des enfants juifs pour qu’ils puissent voir au moins une fois leurs parents.

Pourquoi avoir ce comportement qui va vers toujours plus de risques, vers plus de mauvaises conditions de vie, d’insécurité et de réels dangers alors que la situation était de base très difficile ? Pourquoi persister toujours plus fort à risquer tout pour des personnes qui leur étaient majoritairement totalement inconnues et étrangères de religion ?

C’est une attitude d’autant plus sidérante lorsqu’on voit à quel point le « non », même pour les situations de petite désobéissance chez les acteurs du massacre, leur semble comme impossible (voir les témoignages de Stangl, Eichmann, le 101e bataillon) tant ils ont peur du moindre petit rejet. Quant bien même ils sont franchement exposés à des scènes cauchemardesques (impliquant des cadavres, des effusions de sang, des meurtres et tortures) qu’ils trouvent épouvantables (Stangl par exemple en parle de façon catastrophée dans ses entretiens, et clairement, ce n’est pas un jeu d’acteur au vu de ce que rapporte son interlocutrice Gitta Sereny), non seulement ils continuent à travailler à ce massacre, mais ils le font avec zèle (Stangl recevra des acclamations des nazis pour sa gestion exceptionnelle de Treblinka). On a d’un coté donc des personnes qui ne semblent même pas pouvoir envisager de moins bien travailler au massacre et d’autres qui résistent ou désobéissent parfois immédiatement sans même avoir vu l’horreur de leurs yeux ni être bien informés de la situation, et en courant des risques beaucoup plus considérables que la simple déconsidération de leur travail.

Les Oliner ont tenté d’explorer quels étaient les facteurs qui poussaient à cette décision de sauver, d’un point de vue à la fois situationnel :

— Y avait-il des facteurs de la situation qui déterminaient plus certaines personnes à sauver, par exemple de forts moyens financiers, plus de sécurité ou le hasard de certaines rencontres ?

et dispositionnel :

— les sauveurs avaient-ils une personnalité particulière qui différait des spectateurs ? Si oui, qu’est-ce qui avait participé à former cette personnalité altruiste dans leur vie passée ? Quelles étaient leurs motivations ?

La prochaine fois nous commencerons par voir les facteurs situationnels.

La suite : [PA2] Commettre des actes altruistes : un hasard ?

Hors-série Zoom &#8211; Introduction à l’image

Dans ces deux hors-série de Zoom, nous n’allons pas étudier un document en particulier, mais plutôt interroger le statut des images en général, que ce soit à travers leur conception, leur réception, leurs effets; plus généralement, il s’agira de comprendre dans une première partie en quoi toute image est manipulation.

Sur youtube :

Sur peertube :

Une image ne présente jamais directement le réel, elle est fabriquée, quand bien même elle n’a pas été retouchée, elle relève du choix du photographe ou de l’illustrateur. De plus, nous ne recevons jamais les images objectivement, car les images touchent d’abord notre sensibilité, elle engendre des émotions, elle invoque et stimule notre imaginaire.

Si les images ne présentent pas directement le réel, certaines peuvent aller jusqu’à déformer et falsifier notre vision du réel. Les images étant souvent plus persuasives que les discours, elles sont au cœur des appareils de propagande, et c’est ce qui nous intéressera en premier lieu dans la seconde partie.

Sur youtube :

Sur peertube :

Le thème « manipulation des images » est à l’initiative du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée ) et ces deux vidéos ont été produites par rapport à ce projet. Nous les avons réalisé comme un résumé introductif à l’image afin à destination d’un public divers.

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SAV #4 – Sur les chemins de la censure

 

Voici un nouvel SAV consacré cette fois au chapitre 5 d’Horizon : Les chemins de la censure.

Sur youtube :

Sur Peertube :

Le principe du SAV (Service après visionnage) consiste à revenir sur une ou plusieurs vidéos à la lumière des différents commentaires que nous avons reçu (un peu comme une FAQ). Cela permet de préciser nos propos, de corriger des malentendus ou erreurs si nécessaire, de partager d’autres illustrations ou exemples, d’aborder un thème sous d’autres points de vue, de proposer d’autres pistes de réflexions.

Profitons de ce SAV pour renouveler nos remerciements quant à la réception de ce chapitre 5, nous ne vous remercierons jamais assez ; vos commentaires, vos soutiens sous diverses formes nous donnent un élan formidable pour continuer.

Merci infiniment aux tippeurs qui nous soutiennent, c’est grâce à vous que nous avons la chance de pouvoir nous investir à plein temps au Hacking Social.

Voici les questions et thèmes abordés (sachez que vous pouvez, via le descriptif de la vidéo, vous rendre aux questions voulus en cliquant).

  • 00:00 Introduction / remerciements.

I/ Sur les expériences

  • 01:05 L’effet de masse dans la vente semble s’opposer à l’effet de rareté, comment l’expliquer ?
  • 04:30 Pourquoi avons-nous évoqué l’internalité à propos de la réactance ?
  • 06:46 Pourquoi présentons-nous des expériences si anciennes ? Est-ce qu’il en existe des plus récentes ?
  • 10:22 La réactance est-elle observable dans toutes les communautés ?

II/ Autour de la notion de réactance et de ses implications

  • 12:35 Est-ce par réactance qu’un enfant à qui l’on prend un jouet se met tout d’un coup à le vouloir ?
  • 13:24 Peut-on envisager la réactance comme mécanique de Game Design ?
  • 14:53 Exemple des pénuries d’essence

III/ Par rapport à nos propos et au thème présentée

  • 15:51Ce n’est pas parce qu’un discours découle de la réactance qu’il est faux.
  • 17:25 Les Coal Rollers roulent-ils vraiment au charbon ?
  • 17:56 Qu’entendons-nous par « extrême »  ?
  • 19:01 A propos de la modération dans des espaces de discussion
  • 21:38 Face à un contradicteur agressif, y-a-t-il d’autres solutions que la modération pour avoir une conservation productive et intéressante?
  • 25:27 Sur nos propos « une politique qui tire sa légitimité de la menace de la perte est une politique d’asservissement ».
  • 26:58 Ceux qui crient exagérément à la censure sont-ils sincères ? Sont-ce des manipulateurs ?
  • 28:09 A propos des Boycotts.
  • 28:57 A propos de Bernays.
  • 29:37 Que diable veut dire « Diantre » ?

IV/ En vrac

  • 30:06 Sur la longueur de la vidéo.
  • 31:14 Avons-nous activé la monétisation ?
  • 31:50 Où avons-nous tourné l’épisode ?

V/ Bonus et Chou-fleur

  • 32:21 « L’ASMR perceuse électrique »  existe !
  • 33:00 Combien de fois Technicien se barre sans la caméra ?
  • 33:35 A propos du Drone.
  • 34:12 A propos de la carte.

Dans la vidéo, nous faisons référence à plusieurs vidéos, documents. Voici les liens dans l’ordre d’évocation de la vidéo :

  • XP#5 sur la rareté :

  • Xp#3 sur le conformisme :

  • XP#6 sur l’effet Julien Lepers :

 

  • SAV #2 sur l’erreur ultime d’attribution :

  • Reportage de Tracks sur le Coal Rolling :

  • Faites-la fumer ! – ST#7, Spline  :

Nous n’avons pas afficher de générique de fin dans notre vidéo, comblons donc ce manque en créditant ici toutes les musiques que nous avons utilisé (dans l’ordre d’apparition) :

  • Final Fantasy VII – Voices of the Lifestream Mustin – « Serenity (Main Theme of FINAL FANTASY VII) » sephfire, sgx N »o Such Thing As the Promised Land (Mako Reactor) »
  • FTL- Advanced Edition Soundtrack, deBen Prunty « Lost Ship (Battle) »
  • Far Cry 4 Original Game Soundtrack – de Cliff Martinez « The Mountain Watches »
  • Metal Gear Solid 2 – The Other Side, de N. Hibino « Infiltration »
  • Crash Bandicoot N. Sane Trilogy soundtrack, Vicarious Visions Audio « Under Pressure », « Heavy Machinery »
  • Final Fantasy X HD Remaster Original Soundtrack, de Nobuo Uematsu « Thunder Plains »
  • London Philharmonic Orchestra Greatest Video Game Music 2 – Skyrim « Far Horizon »
  • The Stanley Parable OST ‘Following Stanley (The Adventure Line)
  • 24 Soundtrack – Season 4 & 5 – de Sean Callery « The Name’s O’Brian »
  • Deus Ex Mankind Divided (Original Soundtrack) (Extended Edition), de Sonic Mayhem « Dark Days »
  • OCTOPATH TRAVELER Original Soundtrack, de Yasunori Nishiki « The Woodlands »
  • Assassin’s Creed Odyssey, de The Flight « The Hills of Attika »
  • Mass Effect Andromeda, de John Paesano « Undiscovered »
  • Metal Gear Solid 4 Soundtrack, de Nobuka Toda, Shuichi Kobori and Kazama Jinnouichi. « Drebin 893 »
  • Kingdom Hearts HD 1.5 ReMIX, de Yoko Shimomura « Traverse Town »
  • Final Fantasy XV Original Soundtrack, de Yoko Shimomura « Relax and Reflect»
  • Final Fantasy VI – Balance and Ruin\ posu yan – river of sine waves (The Serpent Trench).
  • ASTRO BOT Rescue Mission, « Discotree »
  • Final Fantasy VIII Original Soundtrack, de Nobuo Uematsu « Timber Owls »
  • Marvel’s Spider-Man The City That Never Sleeps EP, de John Paesano « Web Launch »

Et, à nouveau,  la carte :

[MQC] La norme d&#8217;allégeance : une forme de soumission

On revient aujourd’hui sur un format d’article qui n’est pas si nouveau, mais qu’on va désormais appeler « mot(s) qui compte(nt) » (MQC) : il s’agit de présenter un mot (ou une notion) que nous avons rencontré dans nos recherches et qui a fait « tilt » au point qu’on l’utilise tout le temps tant il est important, révélateur, éclairant. Il s’agit de le définir sans l’entremêler trop avec d’autres sujets (comme dans les dossiers), de l’explorer de façon très terre-à-terre, et voir comment on peut se l’approprier et entrevoir de nouveaux horizons grâce à lui. Ce ne sera pas exhaustif, ainsi pour saisir vraiment complètement la notion, je donnerais tout un tas de liens vers des contenus plus exhaustifs, qu’ils soient de nous ou non.

Photographie d’entête par Glenn Halog Clampdown, We are the 99%


Définition


La norme d’allégeance a été formulée et étudiée en premier lieu par Bernard Gangloff :

Pour le dire autrement, la société ayant cette norme d’allégeance et tous ses membres considèrent comme meilleures les personnes qui expliquent les événements, les faits, sans dire que c’est de la faute de l’environnement social, des autorités, des déterminants sociaux.

Au sujet d’un retard, le patron qui écoute l’employé, le beau-père qui rencontre son beau-fils, le papi qui parle à son voisin, le prof qui écoute un élève, jugeront mieux l’auteur du retard s’il ne parle pas des éventuelles causes sociales, mais s’accusent, accusent autrui ou encore si leurs justifications sont floues (c’est-à-dire qu’ils sont internes allégeants ou externes allégeants)  :

ou « j’ai été en retard à cause du chauffeur de bus (insérer ici une nationalité et ses stéréotypes) » (explication interne allégeante + erreur ultime d’attribution)

Là, l’employé, le beau fils, le voisin, l’élève seront bien perçus, excusés de leur retard ou du moins leurs explications acceptées.

Par contre, si l’individu est non allégeant, rebelle, c’est-à-dire s’il prend en compte des explications sociales pour justifier son retard, alors il sera mal perçu. Par exemple :

ou «  j’ai été en retard parce qu’il y avait une grève des transports que les chauffeurs ont bien raison de tenir » (internalité non-allégeante)

Ce rebelle-là, cet allégeant-là, ne sera pas recruté, sera mal perçu par sa belle famille, ne sera pas excusé de son retard. Parce que la non-allégeance, c’est prendre en compte l’environnement social et y répondre par son attitude (quand il s’agit de l’interne non allégeant) ; c’est s’opposer à l’autorité ou à des phénomènes plus grands, c’est donc une menace pour ceux qui veulent exercer une domination ou garder un fort contrôle sur la situation.


Quelques résultats des recherches


Toutes les recherches montrent que les autorités de toutes sortes (dans le social, au travail…) valorisent les allégeants et rejettent les non-allégeants.

Ici les agents de la mission locale (aidant les jeunes à trouver emplois ou formations) pensent que les chômeurs internes et externes allégeants trouveront plus rapidement un emploi que l’interne rebelle (étude de Dagot et Castrat, 2002) :

Ici les chiffres représentent un classement sur 4, 1 étant celui que les cadres pensent qu’il va réussir et 4 celui qui a le moins de chance de réussir :

On voit ici que même l’externe (ici allégeant) dont les explications sont toujours assez floues, comme « le manque de chance » ou le « c’est comme ça » est largement préféré à celui qui intègre dans ses propos des explications liées à l’environnement social.

Le classement est toujours plus ou moins le même : est préféré l’interne allégeant, puis l’externe allégeant, ensuite l’externe rebelle (= non allégeant) et le plus rejeté par les autorités et autres décisionnaires, est l’interne rebelle. Pire encore, les agents de la mission locale vont le décrire comme étant atteint de psychopathologies diverses :

La rébellion est considérée comme étant de l’ordre du pathologique, et cela par des agents travaillant pourtant dans le social. Celui qui ignore totalement les causes sociales et s’attribue toutes les fautes ou qualités est considéré comme parfaitement « sain ».

Vous trouverez tous les détails des recherches dans les liens que nous donnerons à la fin.


Pourquoi ils préfèrent l’allégeance ?


Les explications d’interne non-allégeant, rebelle, ont pourtant un discours plus dense surtout en comparaison de l’externe. Le rebelle dit c’est parce qu’il y a ce système, cette mécanique en place qu’il y a tel effet, l’externe va dire « c’est pas de chance ». Pourtant c’est l’externe qui sera recruté, considéré comme plus apte à trouver un travail, meilleur employé. Dans une société où c’est la logique qui prime, il serait plus rationnel que celui qui a des explications complexes soit plus recherché, parce qu’il y a plus de chance qu’il améliore l’entreprise, cherche à résoudre ses problèmes, qu’il soit très acteur du quotidien.

C’est exactement pour ces raisons que l’allégeance est préférée : l’individu allégeant ne remet pas en cause les mécaniques à l’œuvre, il n’essaye pas de changer quoi que ce soit ; s’il y a un problème, l’allégeant s’accusera lui-même ou dira que c’est vraiment un manque de chance.

Autrement dit, l’allégeant n’est pas une menace pour les personnes au pouvoir qui tirent beaucoup d’avantages de leur position : ces dominants peuvent faire d’énormes erreurs de gestion ou autre, ce n’est pas grave, les allégeants s’auto-accuseront ou accuseront d’autres personnes ; ils peuvent concevoir n’importe quel système horrible qui leur fait gagner 300 fois plus d’avantages financiers, si les subordonnés sont allégeants, ces derniers ne verront littéralement pas l’injustice, ou s’accuseront de ne pas avoir assez de volonté/de force de se hisser en haut de la hiérarchie, applaudiront la réussite personnelle injuste du dominant, ou encore accuseront les étrangers ou toute autre personne différente d’être la cause de leur pauvreté.

Être entouré d’allégeants pour un dominant, c’est garantir sa place dans un système qu’on ne veut surtout pas voir changer, car il nous procure des tas d’avantages financiers, un haut statut, de la dominance, du pouvoir, etc.

Cependant, cette préférence pour les gens allégeants se fait même chez des personnes qui n’ont pas de pouvoir ou de volonté de dominance : ils ont intériorisé cette norme, quand bien même elle dessert leurs quêtes et valeurs les plus nobles. Voyons les causes de cette adoption parfois consciente, parfois inconsciente :

  • Ils adoptent l’allégeance par impuissance, faiblesse par rapport à d’autres environnements puissants ; c’est une interprétation donnée dans l’étude de Dagot et Castra : les institutions auraient été fondées ainsi, de façon à modeler les gens à devenir interne allégeant, par impuissance à résoudre les problèmes autrement. Et les agents suivraient cette directive implicite faute d’avoir les moyens de faire autre chose. Les agences pour l’emploi (missions locales, Pôle emploi) ne peuvent littéralement pas par exemple intervenir dans les entreprises pour essayer de comprendre pourquoi ils ne recrutent pas alors qu’il y a besoin de personnel, ce n’est pas dans leurs pouvoirs. L’État ne le permet pas, sans doute aussi par impuissance et faiblesse par rapport au monde économique, par soumission aux intérêts privés dont les lobbys rejettent la moindre initiative (par exemple récemment l’étiquetage informatif des aliments.
  • Ils adoptent l’allégeance par humanisme, par croyance que cela s’oppose à la soumission. C’est assez triste comme constat, mais c’est ce dont j’ai pris conscience en me renseignant sur la communication non violente :

« Lors d’un autre atelier [de communication non violente par Rosenberg], mené cette fois-ci en milieu scolaire, une enseignante confia : « Je déteste mettre des notes. Je ne pense pas que cela serve à quoi que ce soit et ça angoisse beaucoup les élèves. Mais j’y suis obligée : ce sont les directives du rectorat. » Nous venions de faire quelques exercices sur la façon d’introduire en classe un langage qui permette à chacun de mieux prendre conscience de la responsabilité de ses actes. Je lui proposai de reformuler ce qu’elle venait de dire en commençant par : « Je choisis de mettre des notes parce que je veux… » Elle compléta sans hésiter : « parce que je veux garder mon poste. » Mais elle s’empressa d’ajouter : « Mais je n’aime pas le dire de cette façon. Cela fait peser sur moi tout le poids de la responsabilité de ce que je fais. » « C’est exactement pour cela que je voulais vous le faire dire », répondis-je. »

Les mots sont des fenêtres, M. Rosenberg

Pourquoi il force cette institutrice à gommer des explications systémiques ? Voici ce que dit Rosenberg :

« Je partage les sentiments de Georges Bernanos, quand il écrit : je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public. Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles » Nous sommes dangereux quand nous ne sommes pas conscients que nous sommes responsables de nos actes, de nos pensées et de nos sentiments.

Les mots sont des fenêtres, M. Rosenberg

Les humanistes, du moins en psychologie, pensent qu’il faut que les individus se responsabilisent pour mieux œuvrer dans leur vie, être plus maîtres de leurs actes. Et c’est tout à fait légitime quand on voit l’exemple de Milgram, oui il y a un besoin de se responsabiliser, de prendre sa vie en main pour ne pas se retrouver pion, pantin manipulable, et commettre des horreurs par soumission à l’autorité. Oui l’internalité est nécessaire, lorsqu’elle est résultante d’une forte conscience de ses sentiments, ses émotions

Mais cela n’implique pas d’effacer de sa conscience les déterminants sociaux, les causes systémiques, économiques ou culturelles et d’être allégeant. Au contraire, dans le Jeu de la mort (vidéo ci-dessous, à ne pas regarder si vous êtes déprimés, ces « internes » résistants qui désobéissent avancent toujours des causes externes par exemple, une personne raconte que cela lui a fait penser à la dictature de son pays d’origine, aux horreurs de l’histoire. Être conscient des causes extérieures est une puissante force pour avoir le courage de dire non.

L’institutrice de l’exemple donné par Rosenberg était effectivement en externalité non-allégeante et oui, il était important qu’elle soit un peu plus interne, pour avoir la force d’agir, de prendre en main le problème. Mais il est totalement injustifié, voire dangereux à mon sens, de lui apprendre à dénier et à écarter ses explications sociales qui étaient parfaitement fondées.

A la place, je pense qu’il aurait du lui proposer une forme d’internalité allégeante : « J’obéis aux directives du rectorat parce que je veux conserver cet emploi que j’aime et qui me permet de survivre, mais ce système de note et ses conséquences sont insupportables de par leurs répercussions sur le moral des élèves et le mien. Peut-être que je peux trouver un compromis et rendre des notes pour ne pas perdre l’opportunité d’apporter des choses aux élèves, mais trouver un moyen que cela ne soit plus une angoisse. Peut-être que je peux m’engager contre ce diktat des notes. Peut-être que je peux saboter ce système. Peut-être que je peux en construire un autre par dessus… »

C’est un constat terrible, malheureusement, je vois aussi beaucoup la psychologie être larvée de ces biais d’allégeance et d’internalité, alors même que les finalités des travaux n’ont pas grand-chose avec une quête de pouvoir, mais une vraie volonté de comprendre ce qu’il y a de meilleur chez l’humain. J’aurai pu aussi signaler les expériences sur le self-control qui se sont révélées avoir d’énormes biais d’internalité allégeante au point de ne pas voir que la pauvreté ou la non-pauvreté était un déterminant fort dans les stratégies des enfants :

En fait « ne pas différer à plus tard la récompense » n’est pas un manque de self-control, mais est une stratégie adaptée quand on est pauvre, l’opportunité de manger pouvant disparaître du jour au lendemain, quelles que soient les promesses des autorités, mieux vaut ne pas attendre. Les critiques : https://www.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes/20180605.OBS7730/finalement-ce-n-est-pas-parce-que-l-enfant-mange-le-marshmallow-que-sa-vie-est-foutue.html

  • Ils adoptent l’allégeance par stratégie. Dès 8 ans environ, en Occident, on apprend automatiquement à montrer de l’internalité dans ses explications, donc une forme d’allégeance. Or, qu’on singe ou non cette internalité allégeante, cela fait beaucoup d’années d’entraînement et d’autoformatage, au point que je pense on le devient un peu tout du moins. Et même si les personnes sont totalement conscientes, sont non-allégeantes hors contexte normatif (une discussion avec de bons amis), par exemple en voyant l’injustice des salaires, de la répartition des richesses, en contexte normatif on va être allégeant. Parce que sinon, on n’est pas embauché. Parce que sinon, au travail, à l’école, dans telle administration, on a des ennuis. Nos requêtes ne sont pas entendues si on n’est pas allégeants.

Autrement dit, singer l’allégeance est une étape pour se sociabiliser, être intégré dans une structure, ne pas avoir de problème. Ne pas savoir singer l’allégeance, c’est être marginalisé. En cela, il n’y a pas à culpabiliser d’être parfois allégeant, c’est un rôle indispensable à savoir jouer, au moins un temps, pour être intégré.

Le danger, c’est de perdre la conscience que c’est un rôle et de devenir totalement interne allégeant, car cela réduit drastiquement notre potentiel de réflexion.

C’est donc tout un dilemme : comment préserver son internalité rebelle tout en étant néanmoins un peu accepté, notamment pour survivre et vivre sans que la vie soit horrible en permanence à cause des disputes ou rejets que cela augure. Lionel Dagot donne une astuce toute simple notamment pour les agents d’insertion, qui doivent faire apprendre l’internalité allégeante, mais qui veulent préserver les personnes, ne pas les formater :

Il suffit d’être explicite lorsqu’on transmet ces stratégies aux personnes, ne pas cacher que c’est une norme, que cela peut être un jeu d’acteur à exercer et non une réalité à incarner. Même au-delà de la question d’allégeance, lorsqu’on est responsable d’autrui, c’est vraiment une astuce à tenter, elle fait des merveilles parce que tout est clarifié pour tout le monde.

Quand il s’agit soi-même de singer l’internalité allégeante mais tout en préservant l’internalité rebelle, je pense qu’il y a à s’inspirer des modes de sociabilisation des enfants très sociaux de maternelle : en premier lieu ils observent le groupe des enfants avec qui ils veulent jouer pour apprendre le jeu et les attitudes convenues, conformes ; puis ils imitent en respectant les codes pour s’intégrer ; une fois intégrés, ils proposent de petites différences dans le comportement, le jeu ; puis petit à petit, ils ont exporté à tout petit pas leurs différences, et pour les plus créatifs d’entre eux, ont changé radicalement le jeu, les attitudes. Ce n’est pas de la manipulation, de l’influence ou de la persuasion, c’est parce que le groupe a petit à petit reconnu ça comme plus fun, plus profitable, etc. On peut faire de même adulte, avec notre non-allégeance, mais aussi avec notre créativité, nos bizarreries et autres singularités.


Attention, ce n’est pas un complot ! Mais ça peut servir à l’exploitation et à la manipulation


C’est systémique. Rosenberg cité plus haut, ne fait pas exprès de supprimer la lucidité de l’institutrice, il pense l’aider, pas la formater à l’idéologie dominante ni la rendre plus malléable, au contraire, il vise l’inverse.

Cependant quand il s’agit de mesures politiques, qui sont par essence réfléchies pour servir des intérêts (pas vraiment du peuple), évidemment qu’on peut s’interroger. Mais comme je disais au-dessus, qu’un politicien manigance n’est pas le plus grave : c’est prévisible, on peut le décortiquer plus visiblement, on sait qu’il y a des intérêts de garder le pouvoir, la dominance, les intérêts pour soi. Même si les conséquences sont gravissimes, au moins c’est attendu, on le voit bien, c’est clair.

C’est beaucoup plus triste de retrouver perpétué ces biais idéologiques par des agents sociaux, des psychologues, des personnes qui œuvrent pour le bien-être des personnes, et qui faisant preuve d’allégeance, donnent à leur travail un caractère totalement violent et oppressif alors qu’ils cherchent l’inverse. On s’attend à du positif, l’œuvre est positive comme la communication non violente par exemple, mais s’y glisse une horreur sans nom sous de beaux atours. C’est, par incidence, d’un machiavélisme très invisible, et sera repris évidemment d’autant plus facilement par ceux qui ont des volontés de dominance, d’autorité. C’est pourquoi il est fondamental à mon sens dans notre époque d’être toujours non allégeant dans ses travaux, sans quoi ils seront repris pour oppresser les gens d’une nouvelle façon.

J’ai évoqué cette torsion des plus beaux concepts avec la pleine conscience (ici) qui est en train d’être tordue, excepté ses versions non-allégeantes comme la méditation de compassion dont parle Matthieu Ricard, ou encore la méditation façon Fabrice Midal, qui est en opposition radicale avec la compétition, l’exploitation des personnes ;

Je donne ces exemples parce qu’on voit là qu’on peut proposer des choses aux personnes qui soient intrinsèquement non allégeantes, donc pas transformables en nouvel instrument d’exploitation ou de manipulation. La compassion, la paix, profondément et radicalement intrinsèque à ce qu’on propose, semble une piste forte de résistance, mais il faut que cette compassion et cet appel à la paix soit vraiment radicale, profonde , réfléchie en tout ses aspects et maintenue grâce à une très forte autodétermination de la personne qui la conçoit ou en parle. Si l’on singe la compassion, qu’on la compartimente, qu’on ne se l’applique pas à soi-même, ça ne marche pas.


Pourquoi ce mot compte pour nous ?


Cette notion d’allégeance et les résultats que cela a donné (qu’il faut être allégeant pour accéder à des postes, des choses intéressantes ; qu’être non allégeant c’est être très mal perçu) explique une forme de soumission très moderne, qui consiste à se centrer sur soi ou sur les caractéristiques des personnes (internalité) ainsi qu’ignorer tous les déterminants sociaux. On ne doit pas voir les effets des environnements sociaux, même ceux très gros comme « la crise économique », et plutôt rejeter la faute sur soi « je suis au chômage, car je suis nul » ou sur les autres « il y a du chômage, car des étrangers méchants volent nos emplois ».

Ce biais d’internalité allégeante, on le voit continuellement (liste non-exhaustive) :

  • dans le coaching (c’est à vous de faire des efforts, de faire preuve de volonté, de self-control, l’environnement n’a pas à changer ou être changé),
  • le développement personnel (faites des efforts pour être heureux, les sources de malheur sont en vous, pas dans l’extérieur qu’il faudrait laisser inchangé),
  • le management (si ça ne marche pas, c’est à cause des employés que vous n’avez pas bien manipulé/orienté/influencé, les circonstances et le contexte ce sont des excuses de fragiles),
  • la politique :

Il a également déclaré : « «J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé.» ou encore «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle.» C’est un appel à l’allégeance, à ne surtout pas chercher à comprendre les déterminants sociaux pour les régler.

  • dans des certaines recherches ou travaux universitaires de toutes sortes : psychologie, économie comportementale (par exemple les erreurs ou biais des personnes sont interprétés parce que les gens seraient nuls/manquant de volonté/manquant de compétences/étant ignorants/étant fainéants… Alors qu’une analyse non allégeante va chercher plus loin la raison de ce qui apparait être une erreur et parfois révèle en fait une stratégie pertinente étant donné la situation de la personne ou révèle un aspect social dans son « erreur »)
  • et pire encore c’est dans l’architecture de certaines institutions, comme on l’a développé dans notre dossier Pôle emploi (et qui parlait aussi des missions locales et du monde professionnel).

Que l’allégeance soit l’architecture d’une institution empêche celle-ci de régler vraiment le problème qui n’est pas de nature individuelle, de la faute des gens, mais de l’ordre économique, politique, environnemental, etc. Comme par exemple tout simplement le progrès technique qui permet aux humains de ne plus exercer des postes extrêmement durs en usine (mais qui n’a pas amené des adaptations sociales, comme la meilleure répartition des bénéfices).

Ce mot allégeance compte, parce qu’il permet d’absolument tout repenser d’une nouvelle façon, y compris des questions politiques, en cela c’est une notion qui personnellement est très rapidement devenue essentielle à notre réflexion, pour imaginer des solutions nouvelles.


On fait quoi avec le concept d’allégeance ?


Vous l’avez vu au-dessus, comprendre ce concept ouvre quantité d’horizons, de réflexions sur tous les aspects de la société des plus simples dans une discussion, au fondement des institutions, à la politique, aux idéologies, à la critique scientifique, etc. Jamais je n’aurais vu le problème de cet extrait de la communication non violente si je n’avais pas avant connu le concept d’allégeance : au mieux, je pense que j’aurais adhéré au livre et ce qu’il préconise, avec néanmoins un sentiment étrange en arrière-goût, mais sans pouvoir le nommer, l’expliquer, détailler ce qui clochait. Donc sans possibilité de trouver une solution pour y remédier, le corriger, le « patcher ». L’allégeance est un concept clef véritablement, personnellement il m’ouvre encore des milliers de portes que je n’aurais jamais aperçues.

Donc, concrètement pour « utiliser le concept d’allégeance », voici ce qu’on peut faire :

1. restaurer la grosse image pour ne plus être allégeant

Et ce n’est pas évident parce qu’on a été formaté depuis ses 8 ans à être interne allégeant, donc si on est allégeant c’est dur de repérer de l’allégeance. Pour cela, le truc, c’est de voir la grosse image (traduction littérale de « big picture »), la vue d’ensemble.

Au lieu de voir ça :

« dépressif, faible, fragile, ne fait pas d’effort pour être bien dans sa peau, devrait sourire plus, ne sait pas régler ses problèmes, est pénible… » (ce jugement protège le système dans lequel est cet enfant en le dédouanant d’être la cause de sa tristesse)

Il faut voir ça :

[ce n’est que quelques exemples, on peut trouver d’autres questions externes, non allégeante, à cette situation]

Et il ne faut pas hésiter à investiguer tous les détails. Par exemple, on oublie souvent l’influence phénoménale que peut avoir la température d’un lieu, comme la chaleur qui peut vraiment mettre un climat social d’énervement. Mais les déterminants d’un comportement peuvent être la foule, les contraintes physiques d’un lieu, le niveau sonore, le type de musique, les bruits, les odeurs, les miroirs (les personnes font plus attention à leur comportement en présence de leur reflet), l’ergonomie ou la non-ergonomie des objets ou lieux, les feedbacks sociaux (soupirs, mimiques, tons de leur propos, niveau sonore de leur propos, remarques, commentaires, jugement, non-jugement, etc.), présence en groupe ou solitude, etc.

Plus on prend en compte la grosse image, qu’on se décentre de soi ou des gens, et qu’on regarde bien tout, plus on a de chance de voir plein de déterminants puissants. D’une part ça nous rend moins interne allégeant, mais permet de voir plus de choses aussi. C’est littéralement une porte vers l’ouverture d’esprit, l’ouverture même de la perception.

2. chercher la non-allégeance partout, l’imaginer

C’est aussi très dur parce qu’on sent littéralement nos formatages poser des murs à notre imagination, on est bridé et c’est extrêmement pénible à ressentir. J’ai remarqué qu’au début il y a un délai phénoménal entre ce qui se passe et enfin la compréhension façon « grosse image » non allégeante : on vit quelque chose, on l’interprète mal (« c’est de ma faute/c’est de sa faute » souvent), et ce n’est que longtemps après qu’on comprend tous les déterminants (« c’était une situation terrible parce que X et Y et Z (…) »).

Pas besoin de s’en vouloir, de ce délai dans la réflexion, au contraire c’est une victoire : on a réussi à analyser pleinement les choses. Certes, ça a pris du temps, mais on a réussi et ce qu’on a compris servira pour le futur. Plus on s’exerce à imaginer la non-allégeance, moins c’est coûteux, plus ça vient rapidement.

Sans forcément la repérer, on peut l’imaginer. Je me rappelle qu’avec des collègues on était consterné de la conformité d’un discours de départ à la retraite où l’un des dirigeants applaudissait par exemple quand le futur retraité disait « travailler en permanence » pour la société ; et moi et mes collègues étant un peu à l’écart, on le refaisait version cynique, retraçant la vie de ce salarié enfermé à loquet dans son cagibi-bureau. C’était juste un bon moment de rigolade sur l’instant, mais cet épisode m’a complètement inspiré par la suite. Et qu’est-ce qu’aurait donné un discours non allégeant dans un contexte de départ à la retraite ? Je me suis dit que la rébellion absolue aurait été de garder l’aspect gratitude tout en dénonçant les mécaniques vicieuses subies par le passé, par exemple « je remercie vivement mes collègues untel et untel pour m’avoir soutenu alors que j’avais été mis au placard, du fond du cœur je vous suis reconnaissant d’avoir eu le courage de ne pas m’oublier ! », ce serait d’un courage formidable tout en conservant la forme positive de la gratitude. Que donnerait la non-allégeance à un mariage ? Aux oscars ? A la réception d’un prix, d’une médaille, d’une promotion ?

Si je traîne sur ces anecdotes, c’est parce qu’observer, imaginer, réinventer, même par le simple délire entre amis, c’est commencer à rendre possible ces choses. Quand on lit un livre, le cerveau vit les émotions et ce qui est lu comme s’il le vivait. Vous comprenez la logique ? Plus on imagine quelque chose de radicalement différent, plus on se donne de probabilité de le percevoir dans la vie ou de le faire, on s’ouvre des fenêtres, on ouvre son attention à la non-allégeance. Et, en plus, c’est intrinsèquement fun de faire ce genre d’exercices.

On peut imaginer d’autres systèmes également, c’est ce que j’ai essayé de faire à la fin du dossier traitant de la non-allégeance, en inventant un système de guilde, certes sûrement farfelu, mais au moins qui dépasse les murs de l’allégeance.

3. Corriger l’allégeance et la rébellion

Une fois qu’on a compris l’allégeance ou la non-allégeance d’un propos, on peut la corriger, la retourner comme une crêpe, jouer avec. On peut rendre un contenu allégeant non-allégeant et du coup le rendre vraiment intéressant.

C’est ce que j’ai tenté de faire au-dessus avec l’exemple de l’institutrice et la communication non violente, mais on peut le faire avec n’importe quel contenu allégeant par inadvertance, et le rendre meilleur.

4. Parler de ses expériences d’allégeance et de non-allégeance

Et je dirais même, parler de ses expériences tout court. Il ne s’agit pas de monopoliser la parole pour raconter sa vie, mais de partager l’expérience en elle-même, ce qui est plutôt rare j’ai l’impression. C’est-à-dire avec les doutes, les échecs, les sentiments, les émotions qui nous ont traversées, y compris les négatives, face à un défi. Trop souvent les personnes tendent à gommer la complexité du ressenti pour n’en garder qu’un ton « normatif », soit de réussite convenue et d’échec convenu, et uniquement sur des thèmes eux aussi conformistes pour ne pas être rejeté d’un groupe. Or, ces mêmes personnes, si on les connaît bien, vivent, construisent des choses extraordinaires que ce soit par une démarche écolo assez téméraire ou encore par un combat au travail, etc.

Je sais que beaucoup de personnes rebutent à parler de leurs expériences, soit parce qu’ils sont tournés vers l’action et ne sont pas de grands bavards ; soit parce qu’ils ont peur de paraître narcissiques ou égocentriques ; soit de ne pas être compris ou de paraître niais si l’expérience est positive, ou encore pas assez intéressant parce que cela porte sur un détail. Pour d’autres encore, il est naturel de vivre de façon anticonformiste, et c’est tellement normal chez eux qu’ils ne voient pas pourquoi ils en parleraient, comme personne ne parlerait de comment il fait la vaisselle.

Souvent dans les cas « d’héroïsmes » altruistes, il y a ce phénomène étrange où le sauveur disparaît dans la nature après avoir sauvé, sans même que quiconque puisse le remercier : beaucoup de gens commettent des actes prosociaux extrêmement importants avec désintéressement total pour la « récompense » (remerciement, gloire, félicitations, reconnaissance de l’héroïsme, jugement positif). Ils le font et n’en parlent pas, comme on range son salon et qu’on n’informe pas la Terre entière de cet acte qui nous paraît « normal ».

Pourtant les autres ont besoin d’explications sur cette expérience, pour savoir que ça existe et que c’est possible ; également pour pouvoir la reproduire, pour savoir ce qu’on ressent lorsqu’on fait ça, pour savoir comment on en arrive à faire ça.

Les tweets que j’ai rapportés dans une revue du web sont assez exemplaires en ce sens :

La suite du tweet ici : https://twitter.com/armaruak/status/996795881511948288

En fait, il s’agit juste de décrire ce qui s’est passé, au plus proche de la réalité extérieure et intérieure, sans omettre les doutes, la part d’inconnu stressante, les obstacles, la situation, le contexte. L’ego est hors de propos, on se centre sur l’expérience, donc cela n’a strictement rien de narcissique. C’est juste une capture d’écran d’un jeu avec vue à la première personne, on ne voit que l’action.

5. Détourner

C’est par exemple, quand on le peut, tenter de vivre en étant non-allégeant. C’est assez simple dans le mode d’emploi : il suffit d’expliciter tout, y compris ce qui est normalement caché. Cela détruit l’allégeance qui est un déni, qui comporte des informations cachées ou ignorées.

Mais c’est plus dur à réaliser dans les faits, parce qu’on ne sait pas comment va réagir l’autre. Je l’ai testé plusieurs fois dans des environnements différents de travail (l’un horrible, l’un très cool), ça n’a pas marché dans celui horrible, car clairement c’était beaucoup trop complexe d’emblée : j’expliquais à la nouvelle recrue les normes de caisse qui étaient à respecter, en précisant que dans la réalité il ne fallait pas suivre ces règles et faire d’une autre manière, mais jamais devant tel chef, il fallait le faire ainsi pour atteindre tel chiffre sinon cela nous était reproché ; que tout cela était ridicule et contradictoire, mais qu’il fallait le faire pour avoir la paix, etc. La personne était stressée, ça l’a, je crois, encore plus stressée.

Dans l’environnement cool, j’ai fait ce même genre d’explication totale en « grosse image » avec encore des personnes que je devais former : « on n’a pas le droit de faire ça, mais en vrai tout le monde le fait, mais il faut être discret et avoir gagné de la confiance auprès d’untel et untel ; moi je trouve ça injuste et je t’engueulerais pas pour ça, je veux juste que tu sois discrète parce que je veux pas que tu aies de problèmes ni en avoir moi-même[…] » j’ai bien vu qu’elle a été surprise de mon explication, sans doute une surprise un peu négative, mais elle m’a écoutée et a capté très rapidement par elle-même tous les autres phénomènes complexes qui demandaient une fausse allégeance : parce que l’environnement de travail était très bon globalement, parce qu’elle était très intelligente et très vivement autonome, parce que je lui délivrais absolument tout ce dont elle avait besoin pour être autonome et n’avoir pas besoin de moi.

Le plus dur à mon sens est de savoir quand c’est le bon moment, le bon lieu, quand la personne peut être apte à entendre tout cela. Quand j’ai pu le faire – trop rarement – cela s’est fait au feeling. La seule chose que j’ai maintenue en moi est de l’ordre de vouloir vraiment, sincèrement, que les personnes soient autonomes, vraiment libres et j’ai essayé d’être dans la compassion. Je ne sais pas si un maintien de ce genre est nécessaire ou non, c’est à chacun de construire son propre rapport au monde et ce qui est le mieux aussi pour lui-même.


Pour aller plus loin sur ce sujet


Sur l’allégeance :

Sur l’internalité :

 

Le dossier/livre dans lequel nous avons résumé et rassemblé les études sur l’internalité, l’allégeance, les attributions causales et qui parle aussi des biais d’allégeance des institutions : Pôle emploi au cœur d’un formatage.

 

 

 

 

 

 

Ou la conférence que nous avons faite sur ce sujet :

 

L’absence de menace du stéréotype chez les écoliers néerlandais ?

Le 30 janvier 2019 a été publiée une nouvelle étude sur la Menace du Stéréotype concernant des élèves néerlandais dans le domaine mathématique. Plusieurs internautes nous ont interrogé sur cette étude par rapport à notre vidéo d’XP de septembre dernier présentant cette théorie et les études associées.

Photo d’entête par woodleywonderworks  (CC BY 2.0) https://www.flickr.com/photos/wwworks/2458666314/

Au vu des messages que nous avons reçus à ce propos, et de l’importance de cette étude (compte tenu de son large échantillon), nous avons jugé nécessaire d’en faire un petit article.

Il est en effet de notre responsabilité – puisque nous en avions consacré toute une vidéo – d’ajouter cette étude comme mise à jour ; c’est d’autant plus important que celle-ci apporte des résultats contradictoires à la théorie, et que c’est bien souvent par la contradiction que nos connaissances scientifiques progressent.

Commençons déjà par rappeler ce qu’est cette théorie.

La Menace du Stéréotype (ou Stereotype Threat Theory pour la version anglaise) a été formulée initialement par Steele et Aronson en 1995. Selon ces chercheurs, quand on active un stéréotype négatif vis-à-vis d’un groupe particulier, les performances des individus identifiés à ce groupe stéréotypé pourront être affectées négativement. Il peut s’agir par exemple d’un stéréotype par rapport à des individus issus d’une minorité dans des disciplines universitaires, ou encore des stéréotypes par rapport au sexe, à l’âge, etc.…

Selon Steele et Aronson et les recherches ultérieures, quand un stéréotype négatif est activé, l’individu peut comme se sentir menacé, cela pouvant réduire sa mémoire de travail, et donc ses performances.

Plusieurs études, dans divers domaines et sur plusieurs groupes ont abouti à des résultats allant dans le sens de cette théorie.

Toute la difficulté réside à comprendre comment ces stéréotypes s’activent, pourquoi certains individus sont plus touchés que d’autres, pourquoi certains individus appartenant à un groupe stéréotypé ne sont pas du tout touchés, quels sont les modérateurs et variables qui augmentent la menace, la diminue, ou la rendent nulle. Plusieurs hypothèses et propositions sont faites, et les récentes études viennent justement mettre à l’épreuve ses propositions.

Parmi les différentes études liées à cette théorie, a été testés les effets de la Menace du stéréotype chez les filles et les femmes dans des disciplines scolaires et universitaires tel que les mathématiques. Il s’agissait là d’interroger différentes problématiques dont la désidentification au domaine scientifique que l’on peut observer chez les femmes. La menace du stéréotype peut contribuer à comprendre cette interrogation, non pas comme seul facteur explicatif, loin de là (car sur la question des stéréotypes et du phénomène de désidentification, les raisons sont multifactoriels, une seule théorie ne suffirait pas à saisir cette différence dans le choix des disciplines scolaires, c’est pourquoi nous avons présenté d’autres exemples de pistes dans notre vidéo d’XP), mais pourrait proposer des directions pertinentes pour diminuer tous ces aspects constituant une menace chez les élèves.

Dans notre vidéo, nous avons présenté plusieurs études, dont les recherches de Huguet et Régner qui ont mis à l’épreuve la menace du stéréotype chez des écoliers français en condition de classe ordinaire (c’est-à-dire hors laboratoire). Ils ont observé dans leurs études des différences de performance selon l’activation du stéréotype.

La procédure et les résultats ont été présentés dans notre vidéo.

De très nombreuses investigations ont été menées selon ce même type de domaine (femme et domaine mathématique).

Là-dessus, des métanalyses, (dont celles de Stoet and Geary, 2012; Flore and Wicherts, 2014) ont mis en avant l’hétérogénéité des résultats, les effets de la menace du stéréotype pouvant être variable, parfois nulle, selon les contextes, invitant à davantage de réplications et à l’examen des raisons qui pourraient permettre de mieux comprendre ces écarts [pour faire simple, une métanalyse est une étude qui vient compiler les résultats des diverses recherches sur un thème, testant la robustesse de la théorie étudiée et des hypothèses associées via des outils statistiques].

On sait ainsi que la Menace du Stéréotype n’est pas un effet systématique qu’on retrouverait à chaque fois dans toutes les populations, et qu’il y a différents facteurs qui rentrent en jeu et qui expliqueraient l’hétérogénéité des résultats, selon par exemple l’adhésion de l’individu concerné à ces stéréotypes ou encore selon l’image de soi ; sans oublier les différences culturelles, de classe, l’âge…. C’est ainsi que les recherches en la matière ont consisté à identifier plus précisément ce qui venait réduire ou augmenter cette menace (via des réplications et l’intégration de nouvelles variables).

Par exemple, cette étude de Régner, Solimbegovic, Pansu, Monteil et Huguet publié en 2016 (disponible ici : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4850747/) interroge la théorie par rapport à l’image de soi et observe des résultats significatifs.

Une nouvelle métanalyse de 2016 (celle de Doyle et Voyer) montrera encore des effets conformes à la théorie quant au domaine mathématique en ce qui concerne les groupes de femmes.

C’est dans ce mouvement d’investigation qu’a été publiée la présente recherche qui nous amène donc à rédiger cet article. Il s’agit d’une étude de Flore, Mulder et Wicherts, publiée le 30 janvier 2019. Vous pouvez retrouver l’étude complète ici : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/23743603.2018.1559647?fbclid=IwAR3Sh3qvkD7c1lY7KcnI8nzY3_n8mXN76rpIH_AKqLhCr4fmLcwuaiV3hyY (en anglais).

L’étude a pour caractéristique d’avoir un large échantillon : 2064 lycéens néerlandais. L’objectif est d’étudier la générabilité des effets de la menace du stéréotype sur cette population, le domaine étant celui que nous avions présenté dans notre vidéo : les performances des filles et des garçons en mathématique via un stéréotype négatif. L’étude comprend 4 modérateurs : identification du domaine, identité de genre, anxiété liée aux mathématiques et difficultés des tests.

Mettons rapidement fin au suspens quant aux résultats : les prédictions de la théorie de la menace du stéréotype n’ont pas été observées, je cite (traduit de l’anglais) : « À travers une série d’analyses, nous concluons que nos données ne montrent aucun signe de baisse de performance due à la manipulation de la menace stéréotypée. »

De plus, les résultats de l’étude ne permettent pas ici de prouver que les quatre modérateurs sont des prédicateurs significatifs. Et les auteurs concluent que la menace du stéréotype dans ce contexte (mathématique/groupe femme) ne peut être sur-généralisée.

Et il n’y a pas de raisons, nous semble-t-il, de remettre en doute ces résultats.

On nous a demandé sur Twitter à ce propos si nous trouvions l’étude pertinente et utile, sous prétexte qu’elle n’allait pas dans le sens de la théorie que nous avions présentée il y a quelques mois. Nous avons répondu à l’affirmative, c’est d’autant plus pertinent et utile si justement cela ne va pas dans le sens de la théorie elle-même.

C’est ainsi tout le sens de la démarche scientifique : une théorie doit s’appuyer sur des éléments solides, et ce sont les observations et expériences scientifiques qui constituent l’échaudage sur lequel se tiennent les théories. Quand bien même une théorie est validée par l’observation empirique, elle doit en permanence être mise à l’épreuve, la démarche scientifique n’étant pas de vérifier/valider une théorie ou une hypothèse, mais plutôt de la falsifier, c’est-à-dire de tout faire pour qu’elle ne fonctionne pas. Si la théorie résiste, alors on peut la considérer comme robuste et valide, du moins tant qu’elle n’a pas été invalidée.

L’esprit scientifique ne consiste pas à se donner raison, mais à se donner tort (je paraphrase quelque peu Bachelard). Et non ce n’est pas du masochisme:)

Il serait donc absurde de notre part de rejeter d’un revers de la main une étude sous prétexte qu’elle irait à contre-courant de précédentes études que nous avions présentées par le passé. Certes, nous ne sommes pas d’authentiques chercheurs, mais de simples vulgarisateurs. Néanmoins nous nous sommes donné comme ligne de conduite de respecter autant que possible l’esprit de la démarche scientifique ; c’est d’autant plus nécessaire qu’en sciences humaines et sociales l’objet d’étude (l’être humain donc) étant difficilement saisissable, cela en appelle à encore plus de rigueur. De plus, ce n’est pas parce que cette étude a été publiée plusieurs mois après la sortie de notre vidéo que nous n’aurions pas à nous sentir concernés par ses implications.

Cette étude est donc, à notre avis, importante quant à la suite des investigations, car elle va permettre d’ouvrir de nouveaux champs d’exploration qui, à terme, permettront soit d’affiner la théorie de la Menace du Stéréotype (du moins quand il s’agit du domaine mathématique par rapport aux femmes) en ajoutant de nouvelles hypothèses, en rejetant d’autres ; soit de renoncer à la théorie telle qu’elle a été formulée par Steele et de proposer d’autres explications.

La rubrique « discussion » de la présente étude est très intéressante, car elle permet justement de faire le point par rapport à ces résultats.

Les chercheurs s’interrogent par exemple sur le pourquoi des effets nuls. Ils émettent plusieurs hypothèses :

  • L’échantillon sélectionné ne permettrait pas de tester la théorie.
  • Les élèves de cette population ne se sentiraient pas menacés par un stéréotype (interrogation de deux modérateurs : identification du domaine et croyance au stéréotype de genre).
  • La manipulation sur les participants ne serait pas pertinente (la procédure d’expérimentation).
  • Problème de mesure.
  • L’environnement dans lequel les enfants ont fait le test annulerait la menace.

Les chercheurs considèrent que les résultats nuls ne peuvent pas s’expliquer uniquement par ces cinq hypothèses.

Se pose alors la question culturelle (le pays et l’époque), je cite : « il est possible que la manipulation de la menace stéréotypée n’influence tout simplement pas les enfants néerlandais », les auteurs précisant que d’autres études avaient pu identifier la présence de cette menace du stéréotype chez les étudiants néerlandais (Marx et coll. 2005). Cela contraste d’ailleurs avec les observations en France (études présentées dans la vidéo).

On sait que le contexte culturel peut entraîner des variations importantes dans l’étude d’une théorie en sciences humaines et sociales, on en avait déjà parlé par rapport à d’autres théories et biais comme l’erreur ultime d’attribution (vidéo ci-dessus) qu’on peut mesurer de manière significative en Occident, mais qui semble bien plus hétérogène dans les pays asiatiques.

Les auteurs de la présente étude indiquent ceci :

« En ce qui concerne la divergence avec les résultats antérieurs, nous pouvons penser à des explications interculturelles potentielles (par exemple, dans la société néerlandaise, ce stéréotype sexuel a peu d’influence sur les performances des tests), à des explications statistiques (c’est-à-dire une erreur de type II), des explications générationnelles (c’est-à-dire que cette génération d’élèves n’est plus sensible à la menace des stéréotypes) ou à d’autres explications théoriques encore inconnues qui devraient être vérifiées dans des méta-analyses et des expériences randomisées ultérieures. «  »

Pour tester tout cela, les chercheurs en appellent, pour de futures études, à davantage de réplications afin d’identifier les conditions limites, c’est-à-dire sur quel type d’élève cette menace apparaît-elle, dans quelles cultures, groupe d’âge, etc.

La finalité de ces recherches consiste à améliorer le cadre d’apprentissage des enfants en identifiant tout ce qui pourrait nuire à cet apprentissage, ce que les auteurs rappellent à la fin de l’étude :

« De tels efforts permettent de mieux comprendre la nature de la menace des stéréotypes et peuvent contribuer à atténuer ses effets potentiels sur les résultats scolaires des femmes dans des domaines où elles sont encore confrontées à des stéréotypes négatifs. »

Voilà le résumé de l’étude, et les perspectives qu’elle ouvre pour de futurs travaux. Elle constitue donc une nouvelle pierre à l’édifice sur les effets de la Menace du Stéréotype, il était donc important pour nous de la présenter.

Nous allons continuer à suivre attentivement la poursuite de ces recherches au fil des prochaines années, et cela sera peut-être l’occasion à l’aune des prochaines découvertes de faire un nouvel article ou une nouvelle vidéo.

[FL13] Et si les recherches sur le flow étaient reprises pour nous manipuler ?

Dernier épisode de ce dossier !

Ce dossier est disponible en PDF (la version epub arrivera plus tard) piratable  : La piste du flow

Cet article est le dernier de cette suite :

Photo d’entête, Zuckerberg à un congrès https://www.theverge.com/2016/2/22/11087890/mark-zuckerberg-mwc-picture-future-samsung ; j’ai choisi cette photo très signifiante où le casque VR m’y semble plus symbolique d’un aveuglement aux manipulations plutôt qu’une crainte en soi. L’exploitation « marketing » du flow n’est pas encore optimale, mais par contre Facebook a très largement réussi à capter et exploiter l’attention de millions de gens, avec toutes les dérives que l’on connait…

Je ne vais pas faire de suspens, vous pouvez enlever le « et si » du titre : D Depuis que la psychologie trouve des savoirs sur le fonctionnement humain, ils sont d’abord repris par des personnes ou domaines qui exploitent ce fonctionnement pour servir leurs intérêts : le marketing, le management, la communication politique machiavélique.

Ces domaines pourraient être eux-mêmes « neutres » ou humanisants, mais force est de constater qu’ils sont employés pour contrôler la population, la mener à se soumettre directement ou indirectement à des intérêts qui les desservent, qui desservent souvent la planète (par exemple la consommation à outrance, travailler d’arrache-pied contre rien en retour ou presque, et travailler pour ces mêmes entreprises qui contribuent à tuer la planète, puis voter pour des gens qui n’ont que faire au fond des projets à long terme et se contentent de se soumettre aux lobbys).

Alors cela peut paraître un peu abusé comme discours, un peu trop radical ou simpliste, je le conçois. En ce cas je vous conseille de lire « propaganda » de Bernays, vous découvrirez comment un seul homme, communiquant, « spin doctor » a réussi des prouesses comme faire fumer toute une catégorie de la population qui n’avait pas cette habitude (c’est-à-dire les femmes), comment il a contribué à faire de la voiture, des bus et des cars, les principaux moyens de transport aux États-Unis en contrant le développement du Tram et du train. Et il s’agit juste d’un seul homme, un des premiers qui a eu l’intelligence de pomper les connaissances de son époque, soit la psychanalyse de son oncle : Sigmund Freud.

Au sujet de Bernays :

Alors oui, il est tout à fait raisonnable de penser que les études sur le flow, mais aussi celles sur l’autodétermination, seront reprises pour nous nuire, au nom de l’intérêt de quelques-uns. Et c’est d’ailleurs ce que l’on a vu dans le dossier sur la gamification, mot que j’emploie de moins en moins car après 3 ans de veille sur ce sujet, je découvre qu’il n’est employé que pour exploiter les personnes, ce terme n’appuie désormais que sur les aspects extrinsèques de la motivation, c’est-à-dire ceux qui nous poussent à adopter des comportements de pollueurs, mais aussi nous amènent à polluer notre vie, notre temps-libre, nos relations.

Pomper les savoirs sur le flow est très simple : il s’agit de penser en game designer, faire un environnement très plaisant, très amusant ou très attirant, et une fois que la personne est à fond dedans, lui « tirer » son jus discrètement : par exemple Duolinguo il y a quelques années, sur PC et mobile, proposait une excellence application pour apprendre une langue au choix. C’était vraiment très bien conçu, prenant, et efficace pour apprendre. Mais un fois qu’on atteignait un certain niveau de compétence, duolinguo proposait des exercices de traduction, qui paraissait d’ailleurs parfaitement logique dans le cadre d’un apprentissage.

C’était en fait du travail dissimulé : on travaillait là bénévole à traduire des sites entiers, sans être vraiment prévenu de ce fait.

Plus d’infos : http://www.hacking-social.com/2017/01/30/f3-nous-forts-et-bons-eux-faibles-et-mauvais-lethnocentrisme/

Les sectes et groupements ethnocentriques (qui en viennent au terrorisme, comme par exemple des groupuscules d’extrême droite, Daesh, les Incels) agissent de la même manière depuis très longtemps : ils créent un environnement où l’individu est chouchouté, reconnu, parfois il est considéré comme un héros en puissance, le groupe sectaire ou ethnocentrique lui promet un avenir de demi-dieu, de sauveur de l’humanité, d’élu, lui prête des qualités exceptionnelles. Face à cela, ils présentent une menace terrible à éliminer (les femmes, les occidentaux, les musulmans, les juifs, bref n’importe quel groupe conçu comme « étranger » ou « menaçant » face à leur idéologie). Les modes opératoires changent en fonction des sectes ou groupes, de leur style, de leurs idéologies, nous avions pris l’exemple de la scientologie ici, parce qu’elle est très similaire à un jeu sur bien des points. Mais ça pourrait être étudié dans d’autres groupes, y compris politique.

Cette personne montre une espèce de flow à la haine, le KKK semble avoir structuré l’environnement pour répondre aux besoins des personnes (notamment la proximité sociale, le besoin de connexion avec autrui, le besoin d’appartenance à un groupe) et fait de la haine une activité à flow, la haine devenant comme une drogue.

Il est très difficile de s’opposer ou de quitter un environnement qui nous a chouchouté, qui apporte de grands avantages, dans lequel on a des amis, qui a des conditions exceptionnelles et pour lequel le travail apporte un réel flow. Et pourtant tout cela peut porter une finalité épouvantable. Si les sectes et les groupes ethnocentriques génèrent des addictions à des tâches épouvantables, ou arrivent à pousser les gens à se donner la mort, à tuer en masse (le terrorisme en général, qu’importe son idéologie, que ce soit religieux, politique ou sectaire comme l’attentat de Aum), qu’est ce que ça donnerait s’ils étaient encore plus malin dans la dissimulation de ces objectifs épouvantables ?

Je pense par exemple à des dystopies comme raconté dans « le Cercle » qui invente une société qui ressemble très fortement à Google et Facebook, avec des conditions de travail de rêve, un cadre formidable, un environnement social extrêmement soutenant, reconnaissant, un travail à flow et épique. Mais qui discrètement, avec un discours intelligent, amène les gens à tuer toute vie privée à un point extrême, avec joie et enthousiasme. Je ne fais pas de spoiler, mais le roman montre très bien les dérives très graves que ça peut engendrer (même si le style d’écriture n’est pas son point fort).

Alors même que je rédigeais mon premier article sur le flow, et d’ailleurs dès que je pense la moindre notion de psychologie, je réfléchis à la façon dont cela pourrait être exploité pour faire du mal aux gens, nuire à la planète, servir des intérêts dévastateurs. Parfois même, je me suis dit qu’il ne fallait pas parler de telle ou telle chose parce que les seuls qui se serviraient immédiatement de cette connaissance seraient ceux qui veulent vendre plus, gagner plus, contrôler plus les autres, et que les bisounours (et ce n’est pas un terme péjoratif selon nous) comme nous le sommes, n’oseraient pas se servir de ces notions de peur de déranger, de peur de perdre en authenticité, de peur de prendre une place qu’ils sont trop humble pour tenter d’occuper. Et tout effort de partage serait dès lors profondément vain.

Fort heureusement, quantité de témoignages que nous recevons nous disent le contraire. Les altruistes, les non-égoïstes, les préoccupés de la planète et de l’avenir sur le long terme, se saisissent de ces notions, avec respect de l’humain, et cela a des conséquences merveilleuses.


Comment repérer et contrer ces environnements qui exploiteront le flow ?


 

♣ En ayant le maximum d’informations. Dans le milieu hacker, on nous a appris que l’information c’est le pouvoir, et ce n’est pas juste une citation pour se motiver, c’est factuel. Pour du hack « black hat » ou « grey hat » où il s’agirait de s’attaquer à une cible, plus on a d’informations sur elle, plus on sait où « taper » et plus c’est efficace. Ainsi, le pouvoir s’obtient en ayant le plus d’informations possible, et ceux qui veulent conserver leur pouvoir ont tendance à cacher leurs informations. Ceux qui veulent manipuler ou exploiter vont cacher ces informations en mentant, en omettant d’autres informations. Par exemple, Duolinguo présentait les traductions à faire comme un exercice parmi tant d’autres, il fallait vraiment fouiner ou lire entre les lignes pour deviner qu’on était devenu involontairement traducteur bénévole. La scientologie ne présente pas ses aspects extrêmes aux nouveaux adeptes, mais juste un aspect assez peu inquiétant de développement personnel, ce n’est que lorsque l’adepte est totalement sous emprise qu’elle lui délivre ses délires extraterrestres acquis à très haut prix. Les groupes ethnocentriques ne fomentent pas d’emblée des opérations terroristes ou des « solutions finales » génocidaires : tout cela est progressif.

♣  Ainsi, l’habitude à prendre est d’être très curieux de tout. Dans un nouveau boulot, cela peut consister à se renseigner à quoi notre travail sert exactement, où il va, par qui il passe, quelles seront ses finalités probables, et de garder continuellement ce questionnement. Dans mon imagination la plus tordue, je me disais qu’un employeur malsain pourrait sans doute employer des développeurs et leur faire développer des bouts de codes pour un projet d’apparence banale, mais qui servirait en fait au développement de robots tueurs.

♣ Poser des questions continuellement, s’intéresser à tout, y compris au travail de l’agent d’entretien, du secrétaire, du service d’à côté… l’information c’est le pouvoir, plus vous en savez sur un environnement dans lequel vous exercez, mieux vous pourrez comprendre les finalités, la structure, et ainsi prendre en toute connaissance des décisions éclairées selon votre éthique. Le savoir n’est jamais acquis une bonne fois pour toutes, tout change, l’idéal c’est d’être naturellement curieux : le moindre changement attisera votre curiosité, donc vous investiguerez assez naturellement.

♣ Attention, être curieux et collecter de l’information, ce n’est pas être parano. Cette curiosité doit être guidée, je pense, par un réel plaisir de votre part à connaître, comprendre le monde dans lequel vous évoluez, non à chercher des complots dans les moindres gestes d’autrui contre votre personne ou contre votre groupe d’appartenance. L’information collectée peut être très positive, amusante, tendre, amener à plus de compassion, d’empathie. Concrètement, on est tous encore loin d’évoluer au quotidien dans des environnements type « Le cercle », et cette collecte d’infos finira sûrement par permettre de bien comprendre la structure dans laquelle vous évoluez. Et c’est un bienfait utile aussi.

Et même dans un environnement manipulant, il serait dommage pour votre humeur que ce soit fait uniquement dans un esprit de paranoïa, de haine, de colère.Il est important de collecter l’information positive, que ce soit celle qui consiste connaître mieux ce collègue extrêmement sympa, ou encore comprendre l’activité de tel autre, voire qu’icipeut naître des événements positifs malgré les difficultés. Une bonne prise d’informations ne consiste pas à chercher continuellement d’où vient la menace.

Je me rappelle qu’un jour, alors que nous faisions avec Gull la course à Ikea pour trouver au plus vite l’objet voulu et partir au plus vite, un inconnu nous a alpagués avec un grand sourire et bonne humeur alors que nous prenions un raccourci secret : « hé vous ne jouez pas le jeu, vous trichez ! ». Ça m’a beaucoup marqué, je n’avais à l’époque pas bien saisi la dimension gamifiée d’Ikea, dont le parcours imposé est conçu comme du level design par des game designers :

En fait, qu’on cherche à hacker un système manipulant en cherchant des informations sur ces failles (ici les raccourcis volontairement bien cachés) ou qu’on cherche un système sans le hacker, mais fort informé de ce qui se tramait (l’homme suivait le parcours, mais il était tout à fait conscient de la dimension gamifiée, de la manipulation via le parcours, de la présence des raccourcis secrets…) ne fait pas beaucoup de différences : l’important est de savoir, d’être informé. Et on en revient à ce qui disait Mihaly Csikzentmihalyi, sur l’importance de l’attention également : pour être curieux, cela demande d’être attentif, donc pour avoir de l’information, il faut de l’attention à tout, surtout ce qui ne semble pas très visible.

♣ Être attentif ne demande rien de particulier en terme de connaissances, de savoirs, d’expériences. Cela demande juste d’être là, présent dans le moment et d’ouvrir ses sens, écouter tout ce qui se passe sans discrimination de ce qui serait important ou non. Les manipulations fonctionnent parce qu’elles sont rapides et qu’elles exploitent l’inattention. Ainsi, j’ai souvent discuté avec des très jeunes, ou des personnes qui n’avaient vraiment aucune connaissance académique sur le sujet des manipulations, et qui pourtant savaient très très bien quand elles advenaient, comment, pourquoi et que faire pour les contrer. Que ce soit les petites manipulations du quotidien comme les grandes, les complexes et systémiques (par exemple, faire peur aux gens pour faire passer des lois qui cassent les libertés). Leur secret était qu’ils étaient des gens attentifs, à l’écoute de ce qu’ils vivaient moment par moment, y compris les toutes petites choses. J’en ai vu des introvertis, des extravertis, de toute personnalité et âge, de tout diplôme ou statut, de toute catégorie socioprofessionnelle. Je n’ai pas d’études là-dessus, si ce n’est qu’effectivement les études sur la pleine conscience qu’on a abordé dans un autre dossier montrent que ceux qui sont attentifs aux petites choses de la vie expriment beaucoup moins de biais et mettent plus de force à leur éthique.

Globalement, je pense qu’on a tous à apprendre ou réapprendre à être à l’écoute profonde des petits moments quotidiens, pas seulement pour éviter les manipulations, mais ne serait-ce que par bien-être.

♣ En étant observateur ; Cela recoupe les points précédents, à savoir la curiosité, la quête d’informations, et l’attention en mode pleine présence. Est ce qu’il y a des bons feedbacks ici ? En quoi ces feedback sont si mauvais ? Est-ce que cette personne semble en flow ? Quels sont les objectifs ? Est-ce que l’espace de l’activité nous renvoie un feedback ? Quel sentiments, comportements, attitude cela génère chez moi ou les autres ? Le brainstorming peut aider à trouver des questions à se poser, mais pour l’observation pas besoin de l’emmener forcément avec soi, ça cantonnerait trop les observations à un schéma défini, or le but ici est de se nourrir de toutes les informations et phénomènes qui peuvent advenir. Et rapidement ça peut être passionnant, même dans des lieux banaux comme les supermarchés, les administrations, les salles d’attente, les arrêts de bus, etc. On prend le point de vue du « designer », un peu comme on observerait un jeu pour comprendre comment il construit et les effets qu’il produit, qu’ils soient bons ou mauvais. Il ne s’agit pas de juger, il ne s’agit pas de ce jeu que j’ai vu dans certains jobs où mes collègues juger le physique des clients ou leur comportement. On observe là les mécanismes de la situation, les causes, les effets, les phénomènes, sans juger, c’est plus de l’ordre du constat et de voir ensuite si on souhaite/peut exporter les phénomènes intéressants ou éviter ceux qui causent de la souffrance. Quand on peut observer (ce n’est pas possible tout le temps, parfois on est trop pressé, pas assez disponible mentalement parce qu’on est surmené par d’autres tâches), les manipulations sont très claires : par exemple on sent l’odeur forte des melons dans le supermarché et un rapide coup d’œil peut nous permettre de repérer le diffuseur causant l’odeur.

J’ai voulu faire ce dossier avec un maximum d’engagement dans le sujet, ainsi j’ai décidé de noter tout ce que je croisais au quotidien qui pourrait avoir un effet sur le flow ou qui pourrait engendrer un anti flow.

Je me suis beaucoup interrogé sur la notion de feedback notamment, je voulais garder une trace de tous les feedbacks que je croisais IRL qui avaient un gros pouvoir sur le comportement des gens et sur le mien, sur l’humeur, sur l’organisation sociale, l’efficacité de l’activité ou non. C’est devenu un vrai jeu que de traquer les feedbacks, bons ou mauvais. Ainsi, en vrac, j’ai vu dans mon quotidien que l’affichage numérique des bus était un feedback plutôt agréable mais qu’il devenait épouvantable s’il affichait des informations erronées (les personnes pouvant devenir confuses, énervées…), que le bruit très particulier des poubelles à mon travail était une source de motivation intrinsèque pour mes collègues de travail surtout ceux qui par ailleurs faisait de la musique, qu’un certain type de café à préparer était le summum du « juiciness effect » IRL pour une collègue : D, que des travaux bruyants prés d’un dentiste était un feedback à éviter parce qu’on peut croire que ce bruit atroce venait du cabinet, que parfois certaines personnes IRL pouvaient changer radicalement d’attitude passant de la colère à la compassion si on ne réagissait pas du tout (j’ai appliqué sans le vouloir le « don’t feed the troll » IRL par hasard, en fait c’était juste parce que j’étais trop crevée pour en tenir compte), que tel conducteur du bus avait donné des buts très engagés à sa pratique (il cherchait des solutions pour ne pas faire payer de ticket à ma fille sans que je n’aie rien demandé, il intervenait très intelligemment pour qu’une personne âgée trouve une place confortable), que tel agent de sécurité exceptionnel s’était comporté comme un médecin extrêmement respectueux et bienveillant lors d’un contrôle, qu’au contraire des agents de sécurité complètement plongé dans leur rôle (et stéréotype) vivaient un moment pénible tant pour eux que pour les gens, qu’on pouvait employer des cartons usagés pour se protéger de la surveillance intrusive (longue histoire : D), que les saletés dans la rue étaient plus due au vent et à l’« œuvre » des goélands que des gens, etc.

Comme vous le voyez, ça a vite dérivé à noter des choses qui allaient bien au-delà de la recherche de bon ou mauvais feedback. Ne serait-ce que me dire « notons tout ce qui est intéressant et lié au flow » que je croiserais m’a ouvert la perception et l’attention à quantité de choses étonnantes, surprenantes, marrantes, et m’a fait complètement dédramatiser les choses pénibles puisque de toute manière je savais que ça serait quand même utile à observer.

Plus encore, je crois qu’il y a là un effet d’heuristique de disponibilité positif à cela : l’heuristique de disponibilité, c’est qu’on va penser que telle chose a plus de probabilité d’arriver parce qu’on a plus d’images en tête de cela. Par exemple, on croit généralement que l’avion est un moyen de transport risqué parce que les médias les rapportent plus souvent que les accidents de voiture, or on a beaucoup plus de risques en voiture. Eh bien là, on va volontairement se faire une heuristique des mécanismes de flow.

Chercher les mécanismes de flow ou d’antiflow nous permet de constater que c’est plus courant qu’on ne l’imagine, et plus facile à mettre en œuvre. Même les exemples extrêmement négatifs sont instructeurs car à prendre en « contre-exemple », on ne refera pas la même chose sachant l’expérience que cela génère.

Prenons l’exemple d’un service hospitalier de dentiste que j’ai consulté plusieurs fois.

Une première fois, un matin réservé aux rendez-vous, je n’ai absolument pas eu de mal à me repérer ni comprendre l’espace, j’ai suivi un parcours parfaitement logique et sensé, passant du secrétariat à la salle d’attente où nous étions 3, attendant peu dans une petite salle fournie en magazines, puis la dentiste est venue me chercher pour rejoindre un des cabinets lui aussi tout à fait classique. Rien à dire de spécial, excepté que je trouvais étrange qu’il soit collé dans toutes les pièces des affiches appelant à la courtoisie et à ne pas agresser ou insulter les soignants.

Une autre fois, j’y suis allée en urgence, sans rendez-vous. La salle d’attente était remplie, l’ambiance en conséquence assez étouffante. Le couloir qui le juxtaposait résonnait sans cesse des allers et retours constants du personnel médical, mettant en alerte à chaque instant les patients qui s’attendaient à ce qu’on vienne les chercher. Les personnes n’étaient pas appelées dans l’ordre de leur arrivée, on ne comprenait rien à « quand ce serait notre tour » (objectifs non clairs). La salle voisine semblait être la salle de pause, ainsi pendant les heures de notre attente, nous entendions le personnel soignant rire à forts éclats, parler vivement au point presque de pouvoir suivre les discussions (qui parlaient de patients, parfois de façon moqueuse, un feedback très humiliant). Les patients n’osaient pas quitter la salle d’attente de peur de perdre leur tour, quand bien même ce serait pour aller aux toilettes ou prendre un peu l’air. Toutes les personnes présentes ont attendu des heures, main sur le visage, car contraintes par la souffrance sans doute de leurs rages de dents, supportant un feedback sonore qui littéralement disait « j’en ai rien à foutre de toi, je suis en pause, je rigole, ou j’ai autre chose à faire dans une autre pièce ». Alors oui, une personne au bout de trois heures d’attentea commencé à s’énerver face à ces feedbacks, face à l’impossibilité de répondre à ses besoins d’aller aux toilettes, de fumer une cigarette, de boire un café ou de manger. À cela, il fallait ajouter la douleur et le manque d’information concernant l’avancée de sa prise en charge. Je trouve même assez exceptionnelle la patience et le calme des personnes ce jour-là, alors que les conditions étaient éprouvantes et globalement dédaigneuses de notre sort.

Qu’on soit clair, je n’accuse pas le personnel soignant, mais plutôt la conception de cet environnement : il aurait fallu que la salle de pause soit mieux insonorisée, loin de la salle d’attente ; il aurait fallu une information concernant le temps d’attente et l’ordre où les personnes seraient reçues ; il aurait fallu permettre aux personnes de sortir pour assouvir leurs besoins sans qu’elles risquent de louper le médecin ; il aurait fallu que la salle d’attente ne soit pas dans un lieu de passage, où chaque médecin vu à travers la porte vitrée met le patient qui attend en état de vigilance, d’espoir d’être soigné. Les comportements d’énervement des patients auraient pu être largement baissés en éloignant les mauvais feedbacks, en les remplaçant par des feedbacks informationnels, en permettant aux personnes de prendre soin d’elles-mêmes, en augmentant le nombre de personnels soignants pour diminuer l’attente. Non seulement cela aurait aidé les patients, mais également le personnel. Le poster à l’injonction « calmez-vous » ne servait définitivement à rien si ce n’est pousser encore plus les personnes à s’énerver davantage y voyant un doigt accusateur les prenant pour des irresponsables. À noter qu’heureusement, bien que je n’ai pu observer l’intérieur, il y a eu des grands travaux dans ce lieu, ils devaient être conscients de cette mauvaise conception.

♣ En étant autodéterminé, donc en ayant une forte éthique personnelle non dogmatique

L’autodétermination, c’est être guidé par une motivation intrinsèque, une orientation autonome (on choisit au quotidien selon nos valeurs, désirs, motivations, éthique…), par des motivations extrinsèques intégrées (par exemple le code de la route qui, bien qu’imposé, on y a réfléchi, on a adopté ses valeurs et on est d’accord avec les règles pour des raisons diverses comme le bien vivre ensemble, la volonté d’éviter de faire du mal aux autres, etc.), par des buts intrinsèques (des buts de vie qui ne sont pas liés à la finalité de l’argent ou de la renommée, par exemple créer, agir pour améliorer le monde, etc.), et donc connaître un bien être (au sens littéral, c’est à dire que le bien-être pour Deci et Ryan, serait par exemple d’être complètement choqué par la vision d’une oppression sur un collègue, et le « mal-être » serait de ne rien ressentir devant la douleur d’autrui. Le bien-être n’est pas à comprendre comme un état de relaxation ou de bonheur béat).

La théorie de l’autodétermination, un intro sur le sujet ici : https://www.hacking-social.com/2015/10/13/se-motiver-et-motiver-autrui-une-histoire-dautodetermination/

Je pense sincèrement que c’est la meilleure des parades contre des manipulations de haut niveau, parce que l’autodéterminé a tout réfléchi de sa vie et continue de tout réfléchir, il possède son éthique, il s’est construit et continue consciemment à se construire. Par exemple, c’est une personne qui a profondément réfléchi sa sexualité et qui n’est pas hétérosexuelle par défaut, par norme, mais qui l’est (ou qui est bisexuelle ou homosexuelle) après avoir vraiment soupesé ses émotions et désirs  ; c’est une personne qui a réfléchi à tous les standards pour décider ou non si elles les suivaient ; c’est une personne qui sait quels sont ses sentiments, ses émotions, sait les reconnaître et décider sans être non plus à la merci de ceux-ci : c’est celui qui dit non en pleurant dans l’expérience de Milgram ; c’est celui qui, face à des tests de conformisme où tous se trompent, résiste à la facilité de se conformer et fait un effort coûteux en donnant son avis contraire à celui des autres ; c’est ceux qui, face à une loi, à une règle, à une prescription d’autorité, l’inspecte, la jauge, et si cela colle à leur éthique, la respecte tant que celle-ci lui semble valable. La personne autodéterminée est extrêmement flexible, complexe, et son attitude est surprenante, difficilement prévisible, elle ne suit pas un pattern, un modèle qu’on pourrait prédire. L’autodéterminé est rare, évidemment, mais je pense qu’on peut tous conquérir des petites parts d’autodétermination dans nos vies, petits à petits.

L’autodéterminé est très flexible et complexe, et j’emploie le mot éthique plutôt que morale pour cette raison, car l’autodéterminé n’est pas dans un dogme qu’il suit avec soumission. C’est une éthique personnelle, construite, libre qui s’adapte continuellement au quotidien, aux changements, qui n’est jamais fixée dans le marbre : par exemple, j’imagine qu’un pacifiste autodéterminé serait capable d’assommer (voire de tuer) un individu qui menace de tuer tout un groupe, parce que justement son pacifisme est profondément flexible, ce n’est pas un dogme rigide, il s’adapte aux circonstances. Voilà pourquoi je pense aussi qu’être autodéterminé est la meilleure des parades contre la manipulation : les manipulateurs calculent les comportements, se basent sur des modèles comportementaux fixes et prévisibles pour manipuler, alors que quelqu’un d’imprévisible et de surprenant n’est pas calculable. Il aura des comportements étonnants, décalés des standards qui noyauteront les stratégies, y compris d’agression je pense. Par exemple dans « Non c’est non » (excellent livre), l’auteure rapporte qu’une femme s’entraînant à l’autodéfense s’est faite agressée dans la rue, un homme la menaçant au couteau. Elle a dit sans réfléchir « mais, ce n’est pas dans la bonne main ! » parce qu’elle avait l’habitude de s’entraîner avec quelqu’un de droitier. L’agresseur a fui, décontenancé par cette remarque complètement hors sujet de ce qu’il avait imaginé.

Je pense également que les autodéterminés peuvent se surprendre eux-mêmes dans des situations inédites, et peut-être que leur éthique, face à un raz de marée situationnel, émotionnel, devient une forme de réflexe qui les poussent, sans qu’il n’y comprenne rien, à des actes héroïques. Je pense par exemple à un homme qui durant les attentats de Nice, et sans se l’expliquer, s’est mis en grave danger pour sauver les gens :

« Le 14 juillet 2016, Franck [Terrier] est là, sur la Promenade des Anglais. Le chef d’exploitation à l’aéroport de Nice, père de deux enfants de 17 et 20 ans, est venu assister au feu d’artifice avec sa femme. Le couple est descendu des quartiers ouest à scooter. En retard, ils ont finalement décidé d’aller manger une glace cours Saleya. Ils roulent à 60 km/h, quand les cris de la foule les alertent. À peine le temps de se retourner que le camion conduit par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel les double « à fond », montant sur le trottoir, faisant valser les corps.

Sans réfléchir, Franck accélère et se lance à la poursuite du camion. « Au bout de 500 m, je freine et je dis à ma femme de descendre. Elle s’accroche à moi, à ma veste. Elle crie. Je lui dis de dégager. Elle descend. Je réaccélère à fond. Je suis focalisé sur la partie arrière du camion. À un moment, il ralentit boulevard Gambetta, je le double par la gauche. Je jette mon scooter sous les roues du camion. Ça ne l’arrête pas. Je cours après. J’arrive à monter sur le marchepied. Je casse la vitre. Je le frappe, encore et encore au visage. Il ne dit rien et braque son pistolet vers moi. Il s’enraye. Je continue à le frapper. Et là, j’entends le coup qui claque. Je ne suis pas touché, mais je tombe. Je me glisse sous le camion, en attendant que ça s’arrête. »

https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/attentat-nice/attentat-de-nice-le-heros-au-scooter-panse-ses-plaies-5130142

Il a été traumatisé par son acte qui s’est déroulé presque hors de lui :

« Syndrome crépusculaire », diagnostiquent les médecins. Franck se rend soudain compte que, depuis fin août, il vit comme un zombie. Il est là, sans être là. Il mange, il dort sans s’en rendre compte. Il a pris 10 kg. On lui explique qu’en deux minutes et demie, il a reçu « la charge émotionnelle de toute une vie ». Son corps a tenté de réagir comme il le pouvait, en enfouissant les souvenirs : il n’a pas pu commettre ce geste héroïque, insensé. Comment, lui qui ne pratique aucun sport de combat, n’est pas particulièrement amateur de film d’action, lui qui est même plutôt du genre à « s’évanouir à la vue d’une goutte de sang », aurait-il pu commettre une telle folie ?

À 50 ans, Franck se reconstruit. « Je suis juste quelqu’un de normal qui a fait quelque chose d’anormal. »

https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/attentat-nice/attentat-de-nice-le-heros-au-scooter-panse-ses-plaies-5130142

Je ne sais pas s’il est autodéterminé, ni ne connaît sa vie. On ne sait pas si c’est une éthique profonde qui l’a poussé à agir (apparemment pas son goût de l’action, qui est totalement absent). Il souffre de ce qui s’est passé, de son comportement qu’il ne comprend pas et seul lui et ses thérapeutes pourront l’aider à vivre tout ceci en paix. Mais si j’aborde cette histoire, c’est pour montrer que parfois, on a des comportements qu’on n’aurait jamais imaginé pouvoir avoir, et pourtant ils adviennent. Et ces comportements sont parfois héroïques et pas que biaisés, médiocres, violents comme les adeptes du grand méchant monde veulent nous en convaincre. Parfois on commet des actes de très grand altruisme sans y réfléchir, avec notre « système 1 » (notre système d’automatismes « irréfléchi », nos pulsions liées aux émotions) si décrié/moqué par les économistes et certains psychologues y voyant là une faiblesse de nos cerveaux, un reliquat de notre primitivité. Et s’il n’y avait pas là des forces à comprendre plutôt qu’à accuser ?

Je reviendrais sur le sujet de l’autodétermination beaucoup plus longuement car ce sera le sujet du prochain livre. En attendant, vous pouvez jeter un œil ici.

Notre voyage sur le flow s’achève, car vous l’avez peut être deviné, ce dossier était à l’origine prévu comme une première partie du livre sur la liberté que j’écris actuellement. J’ai décidé de l’extirper du livre pour mieux me consacrer à fond sur la théorie de l’autodétermination (et aussi parce qu’un livre de plus de 500 pages ce n’est pas raisonnable : D), autodétermination qui a mon sens, couplée au flow (ainsi qu’à d’autres notions comme la non-allégeance par exemple, ou encore le plein fonctionnement de Rogers, la pleine conscience, et d’autres encore…), est une bombe à changement de paradigme, une base puissante qui vise un vrai bien être, et cela à tous les niveaux, même d’ordre politique, qui s’oppose avec joie et vitalité aux mortifères modèles autoritaires et pseudolibres.

N’hésitez pas à me partager par mail (hackingsocial at protonmail.com) ou en commentaire vos témoignages si vous veniez à utiliser les outils que l’on a proposé, y compris s’ils vous sont confus, inefficaces ou au contraire que vous avez trouvé des moyens de l’adapter en mieux. C’est un dossier qui se ferme, mais peut-être que ce n’était qu’un préliminaire à l’action, y compris pour nous, qui sait ce qui peut advenir et comment nous poursuivrons ce voyage avec le flow 🙂


Sources


  • Flow and the fondations of positive psychology, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • Applications of flow in human development and education, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • The Systems Model of Creativity, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • Beyond boredom and anxiety, the experience of play in work and games, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Jossey-Bass Publishers

  • Psychological Selection and Optimal Experience Across Cultures, social empowerment through personnal growth, Antonella Delle Fave, Fausto Massimini, Marta Bassi, ed Springer

  • Vivre, la psychologie du bonheur, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Pocket

  • The flow manual, The manual for the flow scales, Sue Jackson, Bob Eklund, Andrew Martin, ed Mind garden

  • Self-determination theory, Richard M. Ryan, Edward L. Deci

  • The flow model of intrinsic motivation in chinese : cultural and personal moderators, Antonella Delle Fave, ed Journal of Happiness Studies

  • Development and validation of a scale to measure optimal experience : the flow state scale, Susan A. Jackson, Herbert W. Marsh

  • First-Aid Activities and Well-Being: The Experience of Professional and Volunteer Rescuers, Raffaela D. G. Sartori, Antonella Delle Fave, ed Journal of social service research.

  • Assesing flow in physical activity : the flow state scale-2 and dispositional Flow Scale-2, Susan A. Jackson, Robert C.Eklund

Horizon V &#8211; Les chemins de la censure

Et voici Horizon chapitre 5  ! Les chemins de la censure: la réactance

Sur youtube :

Sur Peertube :

 

Technicien propose à Gull d’explorer davantage l’île, focalisant toute son attention sur une mystérieuse forêt du nom de « La forêt censurée ». Mais à l’excitation de Technicien s’oppose un brutal refus de la part de Gull qui lui ordonne, non sans menace, de ne jamais y mettre les pieds.

Encore plus intrigué, Technicien décide de braver l’interdit et de partir seul à l’aventure vers cette région interdite sans imaginer à quel point ce périple le transformera profondément, pour le meilleur ou pour le pire.

Quelques références

Ce chapitre traite de la censure, non pas sur les objets censurés, ni sur sa pratique ou ses acteurs, mais sur les effets psychologiques qu’elle peut avoir sur l’individu. La censure peut se traduire comme une privation, et peut en cela générer une réactance. La réactance psychologique, mise en évidence par Brehm en 1966,est un état de tension ou de motivation qui apparaît dans une situation où l’on prive l’individu d’un choix, d’une liberté, d’une action possible ou d’un comportement. Face à une telle privation, l’individu sera motivé à rétablir ce dont on lui a privé, il pourra même juger l’objet censuré ou interdit comme plus précieux. Ainsi peut en découler divers biais, pouvant orienter nos désirs, jugements, comportements.

L’un des effets les plus connus porte le nom d’Effet Streisand : censurer un document ou une information peut générer, paradoxalement, une plus grande diffusion de ce dernier. L’épisode présente plusieurs exemples :

Un autre exemple a aussi été cité, celui des enregistrements de l’affaire Bettencourt via Mediapart ( la page médiapart en question : https://www.mediapart.fr/journal/international/dossier/notre-dossier-laffaire-bettencourt)

Plusieurs expériences ont été présentées dans la vidéo, vous trouverez les références en fin d’articles.

Ce n’est jamais confortable d’avoir des chiffres en vidéo, alors afin de vous éviter à avoir à faire pause, voici les petits tableaux des expériences présentées.

Expérience Brehm et Weinraub (1977)

 

Expérience de Brehm et Regan (1966)

Vous pouvez retrouver cette expérience expliquée dans l’article de Viciss ici : https://www.hacking-social.com/2014/11/18/quand-les-rebelles-se-font-exploiter/

Dans ce même article, vous trouverez aussi d’autres exemples d’exploitations des rebelles.

Expérience de Mazis, Settle et Leslie (1973)

*basé sur une échelle de 11 points, 11=absolument parfait et 1=pauvre

 


Bibliographie


  • Influence et manipulation, Comprendre et maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion, de Robert B. Cialdini, Essai, 2004
  • Psychologie de la persuasion et de l’engagement, de Fabien Girandola
  • 100 petites expériences en psychologie du consommateur : Pour mieux comprendre comment on vous influence. Nicolas Guéguen, Broché – 23 juin 2005
  • Censure répressive et censure structurale : comment penser la censure dans le processus de communication ? De Laurent Martin, 2009
  • Psychological Reactance: A Theory of Freedom and Control, De Sharon S. Brehm, Jack W. Brehm
  • Physical Barriers and Psychological Reactance: 2-Year-Olds’Responses to Threats to Freedom, de Sharon S. Brehm et de Marsha Weinraub, 1977
  • Worchel, S., & Arnold, S. E. (1973). The effects of censorship and attractiveness of the censor on attitude change. Journal of Experimental Social Psychology, 9(4), 365-377.
  • The Effects of Censorship on Attitude Change: The Influence of Censor and Communication Characteristics, STEPHEN WORCHEL’, SUSAN ARNOLD AND MICHAEL BAKER Journal of Applied Social Psychology, 1975
  • Michael B. Mazis and Robert B. Settle (1972) , »Consumer Reaction to Restriction of Choice Alternatives », in SV – Proceedings of the Third Annual Conference of the Association for Consumer Research, eds. M. Venkatesan, Chicago, IL : Association for Consumer Research, Pages: 417-427
  • Elimination of Phosphate Detergents and Psychological Reactance, Michael B. Mazis, Robert B. Settle and Dennis C. Leslie, 1973
  • Worchel, Stephen; Lee, Jerry; Adewole, Akanbi “Effects of supply and demand on ratings of object value”. Journal of Personality and Social Psychology, Vol 32(5), Nov 1975, 906-914.
  • Dillard, J., & Shen, L. (2005). On the nature of reactance and its role in persuasive health communication. Communication Monograph
  • Miller, C. H., Burgoon, M., Grandpre, J., & Alvaro, E. (2006). Identifying principal risk factors for the initiation of adolescent smoking behaviors: The significance of psychological reactance. Health Communication 


Articles de presse et autres



Illustration/ Documents vidéos


  • « L’effet Flamby », Benjamin Bayart, une contre-histoire des Internets, Arte
  •  » Duck Sauce » – Barbra Streisand Official Music Video
  • « Coal Rolling » – Tracks ARTE – 2014
  • « La base Militaire de Chalmazel », Télévision Loire 7 – 2004

 


Musiques


  • Musique générique intro 

    Viciss Hackso

    Musique générique de fin

    « On the Run (the returners) » de Leitbur – Final Fantasy VI : Balance and Ruin – http://ocremix.org/album/46/final-fantasy-vi-balance-and-ruin

  • « Witch of the Woods », de Bear McCreary – God Of War Soundtrack – 2018
  • «  The breakthrough », « Examine », « Inside the numbers », de John Paesano – Spider-Man Soundtrack – 2018
  • « One6away.caf.flac », « Trustyourself.bwf », « Getpacked.ktp », de Mac Quayle – Mr. Robot Volume 2, 5 – 2016, 2018
  • « The Veil », « The bootstrap Paradox », «  The Morpheus Song », « The Shepherd’s Boy », de Murray Gold – Doctor Who Series 9 – 2018
  • « Gotta Go Home », de Boney M. – 1979
  • « The eyeland », de Michael Giacchino- Lost Season 1 soundtrack – 2006
  • « Piste 11 », de Michael Nielsen et Kaveh Cohen – Splinter Cell Conviction Soundtrack – 2010
  • « Bonneton », « Encounter with Cappy », de Mahito Yokota, Koji Kondo, Shiho Fuji et Naoto Kubo – Super Mario Odyssey soundtrack – 2017
  • « Honeybee Manor », de Nobuo Uematsu – Final fantasy 7 Soundtrack – 1997
  • « Viridian Forest », « Quiet Resolve »de Shota Kageyama – Let’s Go, Pikachu ! – 2018
  • « The ground – Battle in the Jungle », « Chivalry », de Norihiko Hibino – Metal Gear Solid 3 : Snake Eater – 2004
  • « Lure of Adventure », de Henry Jackman – Uncharted 4 soundtrack – 2016
  • « A leap of faith », «  A sneaking Sens Of liberty » de Chris Tilton, Assassin’s Creed Unity Soundtrack – 2014
  • « Main Title Theme », « The Long Walk Alone ( Heisenberg’s theme) », de Dave Porter – Breaking Bad Soundtrack – 2012
  • « This is Snake », de Stephen Nells & Erik Scerri – Hamorny of Heroes http://www.harmonyofheroes.com/
  • « No such thing As the Promised Land (Mako Reactor) », Remixers Sephire, SGG – OverClocked Remix – http://ff7.ocremix.org
  • « Threshold », de The Flight – Horizon Zero Dawn : The frozen wilds soundtrack – 2018
  • « those for the purge », « The vile Peaks » de Masashi Hamauzu – Final Fantasy XIII soundtrack – 2010
  • « Underwater Ruins », de Nobuo Uesmatsu – Masashi Hamauzu, Junya Nakano – Final Fantasy X soundtrack – 2001
  • « Vivi’s Theme » de Nobuo Uematsu – Final Fantasy IX Soundtrack – 2000
  • « Henderson », de Sean Callery – 24 OST Season four and five – 2006
  • « Silent and Motion », de Nobuo Uematsu – Final Fantasy VIII – 1999
  • « Martial Law », « A promise to return », de Bear McCreary – Battlestar Galactica Season 2 – 2006
  • « Shrine Trial Start », « Hateno Ancient Tech Lab », « Modulga Battle », de Manaka Kataoka et Yasuaki Iwata – The Legend of Zelda : Breath Of The Wild – 2018
  • « Midnight », « Silence in the library », « A noble Girl About Town », « Hanging on the tablaphone », « Turn left », de Murray Gold – Doctor Who Series 4 – 2008
  • « The lost Ship (Battle) », de Ben Prunty – FTL Advanced Edition Soundtrack – 2014
  • «  Cataclysm », de Ben Prunty – Into The Breach Soundtrack – 2018
  • « Information Fanfare », de Akihiro Honda, Hiroshi Tanabe, Nibuko Toda et Shuichi Kobori- Metal Gear Acid 2 Soundtrack – 2005
  • « Opening Title », de Norihiko Hibino – Metal Gear Solid : Portable Ops OST – 2006
  • « Hotline », de Devolver Digital – Hotline Miami Soundtrack – 2012
  • « Outer Heaven » « Zero Allies », de Kazuma Jinnouchi et Nobuka Toda – Metal Gear Solid : Peace Walker Original Soundtrack – 2010
  • « The Great Northern Cave ( FFVII AC Version) », de Nobuo Uematsu – Final Fantasy VII Advent Children Soundtrack – 2005


Images / Icônes / Illustrations


Icônes Noun Project

Autres Icônes

Drone Oblivion

Réalisation de la carte d’Horizon via inkarnate

Réalisé par Gull Hackso & Technicien ; Écrit par Gull et Viciss Hackso

Un grand merci à V pour son aide au cœur de la forêt censurée !

 

[FL12] Concevoir un environnement à flow

Aujourd’hui, on voit les composants essentiels d’un environnement à flow et cette recette est approximativement la même que celle qu’on avait présenté dans notre dossier sur la gamification : cela peut servir à re-concevoir toute une activité, que ce soit la révision de ses cours, changer la litière du chat, former des personnes ou construire une institution.

Ce dossier est disponible en PDF (la version epub arrivera plus tard) piratable  : La piste du flow

Cet article est la suite de :

Photo d’entête par Trey Ratcliff ; ce sont des faux chevaux et l’homme au premier plan (derek)  réalise l’un de ces rêves se rouler dans les hautes herbes 😀 https://www.flickr.com/photos/stuckincustoms/36734206204/


Viser le flow d’autrui lorsqu’on supervise


La recette paraît simple, pour faire en sorte qu’une activité soit pourvoyeuse de flow, il faut :

  • Des objectifs clairs
  • Des feed-back non ambigus
  • Faire correspondre les défis et les compétences
  • De la liberté
  • L’absence de distractions
  • À éviter, la distraction « menace à l’ego »
  • À éviter, la distraction « éloge »
  • À éviter, la distraction « Mettre le focus sur les résultats »
  • À éviter, la distraction « contrôle »

On va détailler tous ces points qui paraissent simples d’emblée, mais qui sont plus complexes à mettre en œuvre correctement parce qu’ils ne doivent pas être liés à la motivation extrinsèque. Or nos environnements, y compris la plupart de nos jeux-vidéo, des gamifications en cours, sont à motivation extrinsèque (c’est-à-dire avec des récompenses/punitions, le scoring, les badges, la comparaison sociale, des leviers basés sur l’ego ou l’orgueil…). L’expérience n’y est pas pleinement atteinte, parce que c’est la motivation intrinsèque qui est le moteur principal dans les environnements à flow.

Les objectifs clairs

Cet aspect « d’objectifs clairs » pourrait être compris d’une très mauvaise manière. Je donne un exercice à un enfant, il doit suivre les instructions et faire ce qui est demandé : c’est clair dans les moindres détails et l’objectif est de réussir l’exercice. Cette réussite, répétée, mènera à avoir de bonnes notes, les bonnes notes permettront de réussir l’examen, avoir des diplômes permettra d’avoir un métier, etc. C’est là un modèle autoritaire où l’individu n’acquiert aucune autonomie, où le savoir n’est pas vraiment acquis, où la motivation suscitée est totalement extrinsèque. Même si les notes peuvent être bonnes et le cumul des savoirs vaste, la discipline est totalement « ignorée » dans ses aspects pourtant les plus impactant pour le développement humain. Cette ignorance se détecte dans l’absence de généralisation du savoir acquis : la personne n’exporte pas son savoir à des situations autres ou même à sa propre personne. Par exemple, ce serait quelqu’un se disant humaniste après une lecture de Carl Rogers et qui est tyrannique au travail avec ses employés ; ce serait quelqu’un ayant étudié l’écologie qui roule en 4X4 et jette ses déchets dans la nature. Le savoir n’est pas acquis dans ces cas-là, il y a ignorance car ce savoir n’est pas généralisé, utilisé, activé : il n’est qu’un stock d’informations qui sert sans doute à briller ou à obtenir des avantages, mais la discipline est niée dans ses profondeurs, dans sa capacité à changer le monde en mieux, à commencer par soi.

Quand Mihaly Csikszentmihalyi parle d’objectifs clairs, c’est lorsque la personne n’est pas dans la confusion, et que moment par moment, elle sait ce qu’elle peut faire pour être dans l’activité, vivre une expérience plaisante qui a du sens.

« Si vous n’apprenez pas à profiter du moment, si vous ne savez pas ce que vous faites sur le moment, vous continuez à reporter les récompenses de la vie [ex : je serais heureux quand j’aurais mon diplôme tant pis si c’est pénible d’apprendre là]. Vous continuez à reporter le bénéfice de ce que vous faites et vous terminez misérable, sachant que vous avez gaspillé votre vie à faire des choses pour des récompenses n’advenant jamais sur le moment. Donc, une première chose à faire est de s’assurer que les enfants savent pourquoi ils font quelque chose et pourquoi il est important d’apprendre cette chose particulière »

Applications of flow in human development and education, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

Il s’agit donc d’apprendre, dans un contexte d’éducation, à accepter les récompenses intrinsèques aux activités, le plaisir qui en découle directement, les raisons pour lesquelles on fait cette activité, pourquoi elle est importante.

Par exemple, dans l’école de Gennevilliers durant l’expérience de Alvarez, il était appris aux enfants à marcher dans la classe, en suivant une ligne tracée au sol. Il était expliqué aux enfants que c’était pour que les autres ne soient pas dérangés et pour ne pas être dérangé soi-même lorsqu’on faisait une activité.

Cette activité était en plus intrinsèquement intéressante pour les enfants qui font naturellement ce jeu de funambule, mais ici en plus il était chargé de sens. Alvarez et Bisch apprenait que si on dépassait du trait, il fallait se remettre bien dessus (apprentissage du feed-back de réussite) ici on a des objectifs clairs, sensés, et une activité adaptée à la compétence de l’enfant tout en ayant un défi approprié, une motivation intrinsèque et une liberté bien présente (l’enfant pouvait choisir de faire cette activité s’il le souhaitait ou non).

Les feed-back non ambigus

Là encore il nous faut pousser un peu plus les premières idées qui nous viennent du feed-back, c’est-à-dire comme un simple retour à l’élève, à l’employé ou autre, d’un « tu as réussi » ou d’un « c’est échoué ». Certes, il est important d’émettre des feed-back positifs concernant ce qui est réussi dans l’activité, mais Mihaly Csikszentmihalyi nous dit que dans l’éducation le plus important est de transmettre le feed-back, que les enfants sachent eux-mêmes ce qui est réussi, ce qu’ils peuvent améliorer, pourquoi cela n’a pas fonctionné ; l’exemple de Céline Alvarez lorsqu’elle enseigne aux enfants à marcher tranquillement dans la classe est une bonne transmission du feedback : elle présente avant l’activité le feedback intrinsèque à l’activité (la ligne au sol, si le pied sort de la ligne il faut le replacer tranquillement) et ne juge pas les erreurs ensuite, laissant l’enfant tester toutes les conditions de l’activité, pour s’approprier à son rythme l’activité. Un feedback moins bien transmis aurait été de faire savoir à l’enfant dès qu’il échoue pour le faire recommencer : celui-ci aurait été dépendant du regard de l’adulte sur son activité, ce qui ne devrait pas être le but de l’école que de transmettre la dépendance du regard d’autrui pour savoir si on mène bien son activité.

Il s’agit donc d’enseigner, de mettre en lumière la présence de feed-back qui permettent à l’individu d’être autonome avec l’activité.

Certaines activités sont plus chargées en feedback que d’autres, ainsi l’informatique a conquis les premiers hackers parce que même l’ordinateur des débuts était une machine ne fonctionnant que par boucles de rétroaction (= feedback), l’ordinateur fonctionnant lorsque les programmes étaient bien codés, plantant dès qu’il y avait une erreur.

C’est pour cela que les enfants notamment apprennent très rapidement à se servir des supports numériques : le feedback sur leurs actions est permanent, clair, sans jugement de leur personne, l’échec a souvent un aspect amusant en plus d’apporter des informations très claires (les game-over des jeux-vidéo par exemple), le cadre est très clair et réduit en stimulus (il n’y a qu’une somme de possibilités) et les conséquences des actes ne sont pas graves ou source de menaces.

De même les activités avec le matériel Montessori présentent intrinsèquement un feed-back fort, un environnement réduit :

La conception des activités, qu’importe ceux à qui on va présenter l’activité, doit être claire, limitée au stimulus nécessaire (par exemple si on avait voulu faire de « jolies » barres de toutes les couleurs, l’objectif auraient été brouillés pour l’enfant), doit avoir un feedback inhérent ou si ce feedback n’est pas très vif, il faut le souligner, le présenter non comme « l’échec », mais comme une information très utile qui permet de s’ajuster et de faire l’activité avec plaisir et clarté.

Les feedback sont dépendants des activités et des situations, il n’y a pas un « bon » feedback par nature, par exemple une sonnerie d’un minuteur est un bon feedback pour la cuisine, car il permet de faire autre chose en attendant la cuisson, cependant cette sonnerie et le tic tac d’un minuteur durant un examen donne une pression supplémentaire qui n’aidera en rien. Ainsi, c’est à chaque expert dans sa discipline ou superviseur d’une activité particulière qu’il incombe d’enquêter sur ces signes et signaux qui permettent de s’orienter dans l’activité. Le feedback est un GPS non harcelant, non jugeant, qui peut être extrêmement gratifiant ou lié au plaisir intrinsèque à l’activité et les sens (par exemple, goûter la sauce lorsqu’on fait un plat et sentir l’alliance des épices, sentir la bonne quantité de peinture sur le pinceau qui glisse sur la toile, entendre l’harmonie des notes qu’on produit, etc.), ainsi il me semble aussi également très important de mettre en valeur le plaisir des sens, le plaisir des agencements réussis (ce plaisir « rubik’s cube »/« tetris » où l’on est parfaitement satisfait d’avoir rangé à la perfection), le plaisir de la maîtrise d’un geste alliant à la fois l’efficacité, la « grâce » et la facilité, la joie de voir d’entendre, de voir, goûter, sentir, la joie de décrypter soudain quelque chose d’obscur jusqu’à présent, la joie de partager avec autrui exactement ce qu’on voulait partager (être en empathie totale, je pense à la littérature), etc.

Le feed-back peut être extraordinairement simple également : par exemple, lire à haute voix ses écrits pour l’améliorer, l’ajuster, le corriger.

Mihaly Csikszentmihalyi insiste bien sur le fait que les bons feed-back sont ceux qui adviennent moment par moment, et non ceux tardifs comme la reconnaissance par la société de la créativité d’une œuvre : ces feedbacks peuvent ne jamais advenir durant le vivant et, de par leur éloignement avec l’activité elle-même, s’accrocher à ces buts lointains est le meilleur moyen soit de faire son activité dans le dégoût, l’énervement, le manque de sens, soit de l’abandonner au plus vite. Mihaly donne l’exemple de l’art, car on pourrait imaginer que les feedbacks y soient plus flous, étant donné que l’art est une façon de rompre les codes :

« C’est le feedback que l’on ressent dans notre activité et qui nous enthousiasme « Oui, cette couleur va vraiment bien avec cette autre couleur ! » si vous avez vraiment un standard interne de ce qui est bon et mauvais dans votre peinture et que vous pouvez penser cela alors que d’autres pensent que ces couleurs ne vont pas ensemble, alors vous pourrez persévérer même sans reconnaissance extérieure, sans récompense extérieure. Mais vous devez avoir ce propre feed-back où sinon vous abandonnerez. Même chose pour un poète. Si un poète ou un écrivain ne peut pas se dire après avoir écrit une ligne, une page ou un paragraphe : « C’est vraiment bon », ne peut pas y croire, ne le sent pas dans ses entrailles ou dans sa plus profonde conviction que, oui, c’est bien, ou cela pourrait être amélioré – il pourrait aussi se dire : « C’est mauvais », bien sûr ; en fait, la plupart du temps, vous dites « c’est mauvais », mais vous pouvez le changer ; vous pouvez l’améliorer. Mais si vous ne pouvez pas vous dire si c’est bon ou mauvais, alors vous êtes dans les limbes, sans aucune information et aucune sorte de règle ou de but pour aller au-delà de ça. Ainsi, dans les activités créatives, les objectifs et les feed-back ne sont pas clairs et vous devez apprendre à les produire vous-même. Même lorsque vous enseignez à un enfant, le service ou cadeau ultime que vous pouvez lui donner est de lui apprendre à développer ses propres objectifs et à répondre à ses propres feed-back, à faire part de ses feed-back à autrui. Ainsi, ils deviennent autonomes ; c’est à ce moment- qu’ils se libèrent du système extérieur qui administre les récompenses, souvent de façon très erratique. Mais si vous avez intériorisé le système, si vous avez appris ce que vous pensez être bon ou mauvais, alors vous êtes libre; vous n’êtes plus dépendant de l’extérieur. »

Applications of flow in human developement and education, Mihaly Csikszentmihalyi

Faire correspondre les défis et les compétences

C’est de loin ce qui est le plus difficile lorsqu’on supervise, surtout si on doit superviser beaucoup de monde à la fois. Mihaly Csikszentmihalyi dit que c’est impossible pour un professeur d’une classe de 30 élèves ou plus dans un système classique d’éducation. Mais dans un système Montessori, c’est possible par exemple :

« Une chose qui m’a impressionné, en visitant l’école Montessori au nord de Chicago, c’est que, en fait, l’enseignant n’essaie pas de faire correspondre les défis et les compétences, du moins dans l’école que j’ai vue.
C’est l’environnement, les différents matériaux, les différentes relations entre les enfants qui permettront à l’enfant de trouver le bon niveau de défi, compte tenu de ce qui est disponible. Ainsi, l’enseignant n’a pas besoin d’envoyer un message moyen à la classe, ce qui se passe dans les écoles normales, où l’enseignant doit parler à la moyenne, et donc certains enfants se sentiront surmenés, anxieux ; d’autres auront l’impression que le professeur leur dit quelque chose qu’ils savent déjà et donc ils s’ennuient. […] dans cette école Montessori, les enfants pouvaient chercher leur propre niveau de défi parce qu’il y en avait assez dans l’environnement, dans la classe, engageant un large éventail d’enfants, et le travail de l’enseignant consistait simplement à mettre l’enfant en contact avec le bon niveau d’apprentissage dans l’environnement – vous êtes très en avance sur la situation de la classe standard dans ce sens, si vous faites cela. »

Applications of flow in human developement and education, Mihaly Csikszentmihalyi

Dans un système classique d’éducation, on peut diviser en petits groupes de 5 maximum, et proposer des activités entremêlées à la fois de cours théoriques et exercices pratiques. Par exemple à la fac de psycho, en TD, pour étudier l’impact des situations sur la communication, on nous avait mis en petits groupes et nous avons testé de parler selon des dispositions différentes (en cercle, en carré, en long rectangle) et voir ce qui améliorait la parole de tous ou créait des rapports de pouvoir. La professeure passait de groupe en groupe pour discuter avec nous des découvertes et poser des questions très pertinentes sur ce qui n’était qu’intuition lors de nos tests. Ici, le niveau de compétence/défi était le même pour tous, car tous nous découvrions la situation qui n’avait jamais eu lieu. Quand bien même nous aurions déjà réfléchi à l’impact de notre place et de la position des chaises lors de débats, nous n’avions pas fait cela volontairement entre étudiants. Je pense qu’il y a ici peut-être à creuser la situation d’inédit pour tous via les situations, proposer des situations et exercices qui sont nouveaux pour tous, quand bien même certains ont plus de compétences ou connaissances et d’autres moins, une situation sociale nouvelle est toujours nouvelle et chacun peut y apporter sa spécialisation.

Mais l’idée majeure du constat de Mihaly, c’est que le mieux est de créer un « monde », un environnement où chacun choisit selon ses critères, et c’est ce qui marche si bien dans les environnements Montessori. C’est aussi ce que recommande la théorie de l’autodétermination : les expériences (dans « self-determination theory », Decy et Ryan) montrent que lorsqu’on propose une série d’exercices de différents niveaux à des enfants, sans recommandation particulière ni pression, évaluation ou surveillance, ils vont choisir une difficulté plus haute que leur niveau, pas plus facile ou moyenne. Si on les évalue, ou qu’il y a une récompense à la clef, ils vont stratégiquement choisir plus facile. Cela amène à deux constats : quand ils sont libres et dans un environnement qui leur offre plusieurs possibilités différentes, les enfants vont choisir un niveau à flow, parfait pour apprendre ; dès lors qu’on retire cette liberté avec des leviers d’évaluation, de surveillance, de contrôle, ils s’adaptent en choisissant un niveau qui ne leur apprend rien. Ce n’est pas que les enfants ne veulent pas apprendre, au contraire, c’est parce que le cadre de l’école décourage l’apprentissage en étant contrôlant et en limitant les possibilités.

Pour s’aider à construire de telles situations, lorsqu’on supervise, il me semble que la mentalité des game designers est un bon modèle d’inspiration. Le game designer (imaginons-le dans un cadre assez libre, voire indépendant) crée avec la volonté de faire vivre une expérience à un joueur. Pour cela, il construit tout un environnement, avec un cadre, des structures, des limites, des possibilités, quantités de feedback (informatifs, comme hédoniques notamment des « juiciness effect », effet juteux).

Il crée l’environnement de jeu en pensant souvent à toutes sortes de joueurs, de ceux qui ont l’habitude des jeux vidéo et n’ont pas peur d’une interface énorme comme de ceux qui n’en ont pas l’habitude, il pense aux limites des supports pour simplifier et optimiser l’action.

Il crée par itération, c’est-à-dire qu’il crée par exemple un niveau complet d’abord, puis il le fait tester et accueille volontairement les avis des testeurs : il ne rejette pas le joueur qui fait « n’importe quoi » et qui ne comprend rien, non, il prend en compte son attitude sans le juger de « mauvais joueur » et il cherche à comprendre pourquoi le joueur tente de faire ça, puis il reconçoit son jeu en fonction, pour que les buts soient plus clairs.

Quand on supervise, dans n’importe quel contexte, on peut procéder de la même manière : imaginer l’expérience que l’on va transmettre par l’activité qu’on propose, et si on voit que l’autre ne fait pas du tout ce qu’on avait prévu, qu’il s’ennuie ou s’angoisse, on change des éléments en fonction, on teste d’autres choses, on repense. Un environnement parfait du premier coup est un défi beaucoup trop grand et pas forcément recommandable (on va avoir tendance à être dogmatique sur celui-ci, ne pas vouloir le changer, ne pas s’adapter, ne pas être flexible, être rigide…), on peut le faire par itération, on crée, on teste, puis on corrige un peu, puis on reteste, on ajoute des choses, puis on teste, etc. Certes, j’ai parlé ici de game design, mais cela est vraiment exportable à d’autres créations, par exemple j’ai pu observer une personne s’occupant d’enfants en difficulté agir de cette façon, créant sans cesse de nouveaux modèles pour sa pratique, de nouveaux moments. Le résultat était que les enfants étaient de plus en plus motivés par ce qu’elle proposait (apprendre à lire et compter), avaient hâte de passer un moment avec elle, et mieux encore, généralisaient cette motivation (ils avaient globalement envie de lire et compter même lorsqu’elle n’était plus là ou dans d’autres contextes comme l’école).

La liberté

Contraindre, forcer une personne à faire ou à apprendre met cette personne en motivation extrinsèque : elle va le faire ou apprendre pour être débarrassé au plus vite de cette contrainte, pour être bien perçue par l’autorité, pour éviter les punitions et les désaveux, pour éviter d’être mal vue, pour des buts extrêmement lointains comme le diplôme, le métier, etc. Autrement dit, elle ne va pas apprendre, pas intégrer la discipline, ce ne sera qu’une pénible marche à surmonter pour aller ailleurs, elle fera l’activité pour mieux s’en débarrasser. Comme on l’a vu au-dessus, dès lors qu’il y a le moindre contrôle, même façon « carotte » comme une récompense, la motivation intrinsèque fout le camp, et un enfant ne va pas choisir une activité à flow parfaite pour l’apprentissage, mais pour la facilité, pour être certain de « réussir » ou pour en finir au plus vite. La récompense peut marcher dans certains cas cependant, selon la théorie de l’autodétermination, elle peut fonctionner si elle est une surprise (si les personnes ne savent pas qu’il y a récompense et ne la découvre qu’à la fin de l’activité), si elle est inconditionnelle et congruente et non liée à la performance. C’est-à- dire si la récompense n’est pas liée à la performance dans l’activité, qu’on l’aura même si on a raté l’activité, et si elle a du sens avec l’activité : par exemple, dans les expériences, cela consistait à offrir des livres aux enfants en récompense d’en avoir lu d’autres. Là, c’est une récompense congruente.

La véritable transmission d’une discipline, c’est donner à la personne des clefs, des outils qui vont lui permettre de donner sens à tout un tas de choses dans la vie, qui vont permettre à la personne d’éprouver du bonheur avec la discipline et d’en donner aux autres, c’est ouvrir des horizons de pensées et d’actions, autrement dit c’est rendre la personne plus libre.

Un apprentissage contraint par des punitions, des récompenses, des réprimandes, une absence de possibilité de choix de l’individu – c’est-à-dire globalement le système scolaire classique avec ces notes et ses exercices imposés – va motiver l’individu à chercher sa liberté ailleurs, soit en chahutant dans la classe, soit en se résignant jusqu’à la sonnerie pour chercher ailleurs ses passions et ce qui le motive intrinsèquement. Il sera à l’école juste pour collecter les notes et avoir de quoi prétendre à un métier plus tard, pour l’argent, pour la sécurité financière et mentale, pour être bien vu. Cela n’a d’utilité que pour l’allégeance et la soumission à l’autorité des individus, en cela oui c’est un système utile dans un monde autoritaire et pseudoliberal, car cela produit des individus allégeants, non libres par la non-intégration des disciplines avec lesquelles ils pourraient changer le monde. Il se peut même que des individus aillent très loin dans les études supérieures sans intégrer la discipline, juste en collectant les bonnes notes et fuyant dès que possible dans le loisir ou ailleurs pour le plaisir, et ne fassent rien de cette discipline en tant qu’outil de transformation et de création, mais juste « c’est mon boulot qui me rapporte de l’argent et/ou des bénéfiques narcissiques ». On peut citer l’exemple de certains psychologues se retrouvant ensuite à vendre des outils à destination de manipuler les individus ou l’opinion. Et à l’inverse, des personnes non diplômées peuvent intégrer la discipline et peuvent en faire un outil du quotidien qui améliore la vie de tout le monde ; il existe aussi des personnes qui ont d’abord eu un grand but puis sont allées chercher eux-mêmes la discipline pour résoudre ce grand but : dans son étude sur les génies, Mihaly rapporte beaucoup de témoignages de génies qui ont connu des situations traumatiques, de fortes injustices, une très grande pauvreté et qui en ont tiré des buts épiques « lutter contre les injustices » et sont devenus par la suite docteurs de leurs disciplines (il rapporte des exemples en sciences dures, dans le Droit, mais aussi dans le domaine de l’art…) : là, la discipline est intégrée parce que l’individu sait déjà ce qu’il va en faire et pourquoi il veut la maîtriser, y exercer.

À l’heure actuelle, l’école ne suscite pas vraiment cette intégration de la discipline (ou ne permet pas de faire réfléchir les enfants aux buts épiques qu’ils pourraient se donner), excepté grâce à quelques professeurs talentueux et/ou passionnés qui arrivent à contrer le système classique à motivation extrinsèque, car ils sont tellement passionnés qu’ils transmettent cette passion. Or l’école pourrait, si on changeait sa structure, motiver intrinsèquement à certaines activités.

Mais comment ? Par le choix, tant dans l’activité que l’individu pourrait choisir, mais aussi dans la liberté de gérer cette activité, de s’organiser dans cette activité.

Idem hors du terrain scolaire : pour que la motivation intrinsèque naisse, donc qu’il y ait plus de probabilités de flow, on peut essayer de donner un maximum de liberté, que ce soit dans le choix, la gestion. Et cela peut se conjuguer, s’allier aux buts de la structure.

Celine Alvarez, les dispositifs Montessori, et d’autres alternatives (écoles démocratiques sur le modèle Sudbury, écoles Freinet, Q2L…) offrent cette liberté nécessaire : l’enfant peut choisir son activité, dont on lui présente le fonctionnement et ensuite il peut la mener tel qu’il l’entend ; souvent l’enfant essaye par essais et erreurs puis intègre le mode de fonctionnement et les savoirs nécessaires à l’activité. Il est libre de changer d’activité, il peut demander de l’aide aux instituteurs et autres élèves, libres de se reposer ou non, libre de reprendre une activité qu’il maîtrise déjà.

Le rôle du superviseur est tout simplement d’accepter les décisions des supervisés, quand bien même ils les trouveraient inadaptées, incongrues ou erronées du moment qu’elle rentre dans la structure établie. Exactement comme un game designer laisse les joueurs ne pas faire la quête principale de son jeu, mais cadre pour, par exemple, rendre impossible le fait qu’on tue des PNJ importants : vouloir la liberté des supervisés n’empêche pas de poser des limites.

Et il en va de même pour le monde de l’entreprise.

À FAVI, entreprise où le mode de management est très particulier (autogouvernance, ou modèle opale selon la taxonomie de Frederic Laloux, j’y verrais plus chez FAVI une forme de léger paternalisme mais très libertaire et non libertarien) un ouvrier sur la chaîne avait décidé de faire le tour du monde pour récolter le maximum d’informations et d’innovations pour l’entreprise. Les personnes y compris le directeur leur ont laissé exécuter son projet, cette activité qu’il a inventée perdure depuis tant elle apporte à l’entreprise et parce que l’ouvrier y est heureux. Ce « laisser prendre des décisions » ne peut pas se faire si le chef se sent supérieur aux ouvriers, et clairement le directeur de FAVI a pu établir un management réellement basé sur la liberté parce qu’il a confiance en l’humain et est conscient du peu d’importance des fonctions hiérarchiques comparées aux fonctions productives. L’une des premières choses qu’il a faites a été de supprimer le cadre autoritaire (la pointeuse, les postes de contremaître, le cadenas sur les stocks….), il a libéré l’information (il partage toutes les données de l’entreprise avec tous) et dit se retenir d’intervenir.

« Avec humilité laissons faire ceux qui font et qui savent, apportons leur assistance, s’ils le réclament, mais seulement s’ils le réclament. Quand nous bricolons ou jardinons, nous aurions horreur d’avoir en permanence quelqu’un sur le dos pour dire comment faire, par contre nous apprécions devant le puzzle d’une boîte de vitesse de moto ouverte, d’avoir un copain que l’on peut appeler pour nous préciser si la rondelle va avant ou après le baladeur. Il en est de même pour chacun dans son travail. »

FAVI management, J.F Zobrist http://www.favi.com/management/

Zobrist parle de liberté du « comment » :

« La seule façon de rendre l’opérateur auteur au quotidien de ses actes est de lui donner la liberté du Comment, dans le cadre de valeurs tout à la fois strictes, mais qui ménagent des espaces de liberté »

FAVI management, J.F Zobrist http://www.favi.com/management/

L’absence de distractions

L’expérience optimale est une concentration parfaitement efficiente, extrêmement intense. En cela la moindre distraction peut la détruire. Mais lorsque Mihaly Csikszentmihalyi nous parle de distractions, il ne s’agit pas que l’individu soit attiré par les divertissements, les loisirs, son fil twitter ou facebook, mais de distractions venant directement de l’environnement social :

♦ À éviter, la distraction « menace à l’ego » : lors d’une étude via ESM sur des élèves que nous avons déjà abordés dans les chapitres précédents, il a été observé qu’un élève après avoir reçu la remarque « c’était une réponse stupide », par un de ces professeurs, a pensé toute la journée à ça, son humeur étant définitivement entachée, sa concentration pour toutes les autres matières bousillées. Mihaly Csikszentmihalyi rappelle que pour les enfants et les adolescents ce qui est le plus important est d’être accepté et respecté par les autres, ainsi après une atteinte à l’ego, ils ne pensent plus qu’à revenir dans la bonne opinion ou le respect des autres. Ainsi, faire en sorte qu’une personne se sente stupide est le meilleur moyen d’arrêter son apprentissage et empêcher tout embryon de flow.

♦ À éviter, la distraction « éloge » : là encore un professeur ou un superviseur qui ne cesserait de complimenter et mettre sur un piédestal l’individu est une distraction problématique pour le flow. L’expérience optimale nécessite d’être concentré sur l’activité, non sur son ego, la conscience de soi étant un frein important à la concentration. De plus, c’est possiblement extrêmement injuste pour les autres personnes en présence, voire dangereux pour des ados (le phénomène du « chouchou », un élève chouchouté par le professeur va se faire agresser/harceler par les autres qui veulent rétablir un équilibre qu’ils perçoivent comme injuste).

♦ À éviter, l’interruption et le changement arbitraire des objectifs : le flow est une plongée dans une activité, interrompre ce phénomène est non seulement assez irrationnel lorsque la visée de la structure est l’apprentissage (école) ou la productivité (travail), mais risque aussi de dégoûter l’individu de faire cette activité à ce moment-là. S’il ne peut pas la faire à fond, pourquoi alors même la commencer si c’est pour en être frustré alors qu’il commence tout juste à y entrer ? Cette interruption n’est pas que directement sociale, Mihaly Csikszentmihalyi parle des horloges, des rythmes scolaires qui changent les objectifs toutes les heures (une heure de math, puis une heure d’histoire…) qui empêchent les élèves d’entrer vraiment dans une activité. Là encore la solution est de laisser tranquille l’individu, qu’importe les règles horaires de la structure : par exemple, Celine Alvarez laissait tout simplement les élèves faire leurs activités tant qu’ils le voulaient, même si c’était l’heure du regroupement. Elles les appelaient, ils n’entendaient pas tant ils étaient concentrés (un effet du flow) alors elle n’insistait pas. Ils finissaient par la rejoindre en regroupement. Idem pour la recréation, elle a été réduite à une seule recréation par journée, parce que les enfants ne voulaient pas y aller, préférant continuer leur activité.

Attention, il ne s’agit pas de supprimer les pauses, mais de trouver un moyen pour que l’individu puisse les faire à sa convenance. Et c’est tout à fait faisable même dans des environnements difficiles : quand je travaillais en restauration (dans une entreprise très humaine), avec mes supervisés on s’organisait ensemble pour les moments de pause, au jour le jour selon l’affluence ou les travaux du moment. On décidait cela ensemble, selon nos besoins, envies et les particularités du moment. Et même dans des moments où je n’avais pas à superviser, c’était toujours une décision collective où la voix du chef n’était qu’une voix parmi d’autres, on avait toujours un mode de fonctionnement au plus horizontal possible et extrêmement flexible en fonction des événements et des besoins de chacun moment par moment.

♦ À éviter, la distraction « Mettre le focus sur les résultats » : c’est-à-dire tout le temps mettre en avant les récompenses extrinsèques lointaines, par exemple « faire de la musique apporte de la renommée » à quoi bon jouer de la musique si ce n’est pas pour le plaisir d’en jouer de la musique ? « Faire telle étude t’apportera un travail bien rémunéré », « avoir des bonnes notes te fera entrer dans telle école ». Ou au travail « faire ceci t’apportera une prime ou une promotion », tous ces « conseils » censés motiver l’élève ou le salarié, principalement guidé par la technique de la carotte, retirent à l’individu toute motivation intrinsèque qui aurait pu naître de l’activité, c’est-à-dire ce qui aurait amener à aimer telle matière parce qu’on aime cette matière, aimer travailler à telle activité parce qu’on aime cette activité. Et si la personne n’a pas perçu l’intérêt intrinsèque de l’activité, c’est l’empêcher d’essayer de percevoir ce qui est intéressant en soi dans l’activité. Il y a davantage à gagner, tant pour le superviseur que pour le supervisé, en disant par exemple « faire de la musique te procura des sensations extraordinaires comme tu n’en as jamais perçu » « faire de l’Histoire va t’ouvrir de nouvelles perceptions sur le présent » « ce travail va te faire aimer les gens tant la solidarité y est à l’honneur », etc. Encore une fois, penser au jeu vidéo permet de comprendre cette distinction : quand on joue, on ne le fait pas que pour devenir le héros de l’histoire, mais parce qu’on aime faire telle action, puis telle autre, découvrir telle nouveauté, etc. C’est vraiment du plaisir moment par moment, issu de quantité de petites choses qui nous plaisent.

♦ À éviter, la distraction « contrôle » : surveiller, contrôler, évaluer pour juger, tout cela s’oppose à la liberté du « comment » nécessaire au flow. L’individu ne peut pas vivre une expérience optimale si la menace du contrôle pèse trop sur lui. En cela, tant que l’école se basera sur les évaluations-jugements à très mauvais feed-back que sont les notes, la concentration ultime qu’est le flow sera entravée. Les élèves ont certes besoin d’informations sur leur maîtrise de l’activité/de la connaissance/de la compétence, mais le contrôle par l’évaluation est lié à une pression sociale telle que « tu dois réussir pour ne pas être vu comme nul par les autres » qu’ils soient parents, profs, élèves, mais « pas trop sinon tu vas être rejeté » ; et il se présente comme un classement social où, selon les âges et disciplines, il est de bon ton d’être dans une moyenne définie. Certains systèmes éducatifs fonctionnant par exemple par concours, rajoutent à des entraves supplémentaires au flow avec la compétition : le contrôle est précédé d’une grande pression sociale, puis par la peur du jugement, et par conséquent une stratégie logique se met en place « pour gagner, il faut éliminer les autres ». Ainsi naissent des comportements anti-altruistes que sont le refus de prêter ses cours aux absents et mêmes amis à la fac, le vandalisme dans les bibliothèques universitaires (déchirer des chapitres importants dans livres à étudier) et cela engendre globalement une ambiance sociale déplorable. Est-ce vraiment représentatif de ce qu’on attend de la formation de futurs chercheurs et professionnels, de spécialistes de leur discipline, de voir le monde social comme en guerre et l’humain comme un loup contre d’autres loups ? Est-ce vraiment nécessaire au développement du génie, de la créativité, de la compétence ? N’a-t-on pas déjà assez collecté d’intelligence au service de la guerre, de l’écrasement, du machiavélisme, de la destruction ? Ne serait-ce il pas utile de travailler à user des disciplines pour la paix, paix au sens large et complexe ? Sachant qu’en plus, la destruction, la compétition, l’autoritarisme sont des modes simplistes, souvent médiocres en terme d’intelligence et de compétence : il y a plus de défis, de difficulté et donc de flow de haute qualité à chercher la paix. Cependant, oui cela demande plus de compétences, plus d’astuces, plus d’endurance, mais le gain en terme d’expérience optimale en vaut la chandelle.

Cette distraction du contrôle peut commencer à être évincée si le superviseur commence à se départir de la croyance que la nature humaine est mauvaise, que la vie est une jungle. Sans quoi il n’aura pas confiance en ses supervisés et donc ne leur laissera pas la moindre once de liberté. Je pense à titre personnel que tout le monde, et je me comprends dedans, a besoin de faire cet effort de déconstruction comme nous avons tous baigné dans un environnement qui hait l’humain, le dédaigne, y compris quand l’humain est nous-même. Pas besoin d’ailleurs d’opter pour un « l’humain est bon » systématique, il s’agit juste de reconnaître que l’humain est capable de faire des choses dignes d’intérêt parfois, et que, peut-être, les environnements ont tout a gagné de susciter les facettes positives de l’humain et pas sa destructivité.

La suite et fin : [FL13] Et si les recherches sur le flow étaient reprises pour nous manipuler ?

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