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Today — February 17th 2020Bridge> Slate

L'architecture fédérale américaine passe sous la coupe de Donald Trump

Le président et ancien promoteur immobilier rompt avec la tradition de ne pas imposer de style officiel.

Temps de lecture: 4 min

«Rendons leur beauté aux bâtiments fédéraux.» Derrière ce slogan se cache l'une des nouvelles lubies de Donald Trump. Le magazine américain Architecture Record détaille cette nouvelle obsession présidentielle, après avoir eu accès à un avant-projet d'ordonnance de l'administration américaine réglementant l'architecture des bâtiments fédéraux. Cela semble d'autant plus surprenant qu'en pleine année électorale, le président des États-Unis a sans doute d'autres sujets plus urgents à traiter.

Trump entend imposer de nouvelles règles de «ré-embellissement de l'architecture fédérale»; à vrai dire, on peut même parler d'architecture officielle.

Un nom sur des buildings

Une série de nominations ont eu lieu depuis 2018 au sein de la General Service Administration (GSA), l'organisme qui est à la fois le promoteur, le gestionnaire et le propriétaire de 8.681 bâtiments fédéraux et 500 propriétés historiques réparties dans l'ensemble des États.

Peu de doutes subsistent sur les ambitions des hommes du président récemment nommés. L'un d'entre eux, Justin Shubow, préside la National Civic Art Society, une organisation qui affirme que «l'architecture contemporaine est dans l'ensemble un échec» et dont la mission est «d'aider l'architecture à retrouver ses racines pré-modernistes». Un autre est l'architecte Duncan G. Stroik, qui avance que son travail est «inspiré par l'intemporalité de l'architecture classique et l'humanisme des villes traditionnelles».

Tout cela n'a rien d'anodin. Donald Trump se prend et se présente auprès de l'électorat comme un grand bâtisseur. Avant d'entrer à la Maison-Blanche, et avant de devenir une vedette de télé-réalité, le président américain a été pendant plus de quarante ans un promoteur immobilier.

À New York, il est surtout connu pour avoir fait mettre son nom sur des buildings existants, comme la Trump International Hotel & Tower, construite en 1969 pour Gulf and Western, ou la Trump Park Avenue, bâtie en 1929 et achetée en 2002 par le milliardaire.


À l'entrée de la Trump Tower sur la Cinquième Avenue. | Bryan R. Smith / AFP

Il faut le reconnaître, au début des années 2000, le nom Trump était synonyme d'un certain chic new-yorkais, d'un luxe kitsch mélangeant marbre, onyx et or. Certain·es copropriétaires étaient même prêt·es à payer Donald Trump pour garder son nom en lettres dorées sur le fronton de leur immeuble –c'était avant.

Pas d'originalité, ni d'état d'âme

Donald Trump n'a pourtant à aucun moment été féru d'architecture, ni reconnu pour cela. Il n'a jamais fait construire de bâtiments remarquables et a rarement fait appel à des pointures de l'architecture.

Au contraire, il s'est souvent attaché les services d'un architecte dont il appréciait le travail traditionnel, conventionnel et efficace à souhait, Costas Kondylis. Celui-ci revendiquait de travailler d'abord pour sa clientèle, constituée de promoteurs.

Ses immeubles au design sans originalité, toujours construits sur une même formule à base d'acier et de verre, ne se distinguent pas dans le paysage new-yorkais.

Entre 2000 et 2007, pas moins de soixante-cinq des projets de Kondylis ont été adoptés, soit un toutes les six semaines. La Trump World Tower, située juste en face du siège des Nations unies, en fait partie.


La Trump World Tower à New York. | Timothy A. Clary / AFP

Par ailleurs, Donald Trump n'a jamais eu le moindre état d'âme concernant l'architecture; il n'a pas hésité à réduire en poussière des bâtiments classiques.

Au début des années 1980, il a mis à terre un immeuble Art déco datant de 1929, dessiné par les architectes Whitney Warren et Charles Wetmore, qui avaient conçu Grand Central, la gare mythique au cœur de Manhattan. À la place, le futur président a construit la Trump Tower, le building où il réside aujourd'hui à New York.

Retour au classique

Désormais, il faudra compter sur la patte Trump, sa marque sur tous les bâtiments officiels du pays. Il s'agit d'un changement majeur pour la République américaine: depuis près de soixante ans, toutes les administrations républicaines ou démocrates qui se sont succédé ont suivi les Guiding Principles for Federal Architecture («principes directeurs pour l'architecture fédérale»), un texte du très respecté Daniel Patrick Moynihan publié en 1962, à la demande de John Kennedy.

Dans ces directives, il n'est pas question de prôner un style officiel: «Le design doit venir de la profession d'architecte vers le gouvernement et non l'inverse.» Cette période est révolue.

De son côté, l'administration Trump dénonce l'absence des «valeurs nationales dans les bâtiments fédéraux». Elle pointe très directement du doigt quelques bâtiments récents qui ne les porteraient pas: le Federal Building de San Francisco, l'United States Courthouse d'Austin au Texas et celle de Miami en Floride.


Le Federal Building de San Francisco, en Californie. | Eric in SF via Wikimedia Commons

Ces bâtiments ont en commun leur inspiration tirée du brutalisme ou du déconstructivisme, des mouvements honnis par les nouveaux membres de la GSA, qui entendent revenir à un «style architectural classique» inspiré de l'«Athènes démocratique» et de la «Rome républicaine».

La référence est ici Washington, la capitale fédérale, dont la structure a été dessinée au tournant des XVIIIe et XIXe siècles avec une forte inspiration néoclassique.


Le Capitole des États-Unis à Washington, D.C. | Saul Loeb / AFP

On peut parier que les polémiques, très politiques, vont enfler dans les prochains mois. L'administration américaine s'apprête à dévoiler en mai le mémorial fédéral du président Eisenhower, conçu par Frank Gehry, un maître du déconstructivisme et l'un des plus grands représentants de l'architecture mondialisée.

La France devrait s'inspirer de ce foyer suisse pour jeunes migrants

Depuis trois ans, les équipes genevoises de Blue Sky prouvent que même sans dépenser une fortune, on peut accueillir de jeunes réfugié·es dignement et humainement.

Temps de lecture: 12 min

«Lundi, mercredi et jeudi matin, Carmen a besoin de la machine! Merci de ne pas l'utiliser à ce moment-là SVP. Bisous!» Au foyer Blue Sky pour demandeurs d'asile mineurs de Lancy, en Suisse, on ne croisera pas de règlement intérieur avec des injonctions frappées d'un panneau rouge. «La façon de s'adresser à eux, ce n'est pas un détail», commente David Crisafulli, directeur de la Fondation officielle de la jeunesse (FOJ), sous contrat avec l'État de Genève pour gérer cette structure. «Accueillir avec bienveillance, c'est le début de l'intégration.»

Après trois ans d'existence, Blue Sky n'est déjà plus un projet pilote. Mais il est clairement un foyer modèle, mixte, pouvant accueillir jusqu'à onze requérant·es mineur·es non accompagné·es (RMNA, dans la nomenclature suisse), âgé·es de 7 à 15 ans, pour une durée moyenne de dix mois. Parfois, si la situation l'exige, un·e jeune placé·e pourra rester au-delà de ses 15 ans, notamment si le départ est un facteur de déstabilisation. En fait, comme bien des axes du projet pédagogique de Blue Sky, la souplesse de l'approche repose sur un critère humain avant tout.

Une humanité qui fait trop souvent défaut dans l'accompagnement des MNA en Europe –la Suisse n'est pas membre de l'UE, mais applique le règlement dit de Dublin en matière d'accueil des réfugié·es. En France, les ONG et la société civile ne cessent d'alerter les pouvoirs publics sur une situation jugée indigne. Comme en 2018, après le suicide de Nour, adolescent de 17 ans livré à lui-même dans un hôtel, après avoir fui le Pakistan où il avait été torturé. En détresse psychologique, il a fini par se jeter dans la Seine, faute d'avoir reçu un suivi adapté.

Débordement

En principe, après un parcours du combattant pour prouver son âge et la véracité de son histoire, un·e jeune officiellement reconnu·e comme MNA est placé·e sous la protection de l'Aide sociale à l'enfance (ASE, dont l'équivalent dans le canton de Genève est le Service de protection des mineurs, SPMI), au même titre que tout autre enfant vulnérable. «Dans la réalité, on en est loin», analyse Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance, infatigable lanceur d'alerte sur les dérives du placement en France. «En zone rurale, les familles d'accueil sont plus nombreuses. Mais dans les grandes villes, où les places en foyer manquent, on fait de l'hôtelier, ou de la colocation mal encadrée.»

En termes administratifs, on parle pudiquement «d'hébergement en logements diffus». «Mais on ne fait que les isoler encore plus», estime Lyes Louffok. «Avec un encadrant qui passe deux fois par semaine, au mieux. Il arrive même que ce soit une fois par mois.» Quand ce dernier n'est pas envoyé par une boîte d'intérim, c'est la panacée.

«L'ASE est gérée à l'échelon départemental», complète le sociologue Olivier Peyroux. «Si les moyens alloués sont trop faibles, on recourt à des éducateurs non diplômés. La situation est très disparate sur l'ensemble du territoire français.» Ainsi, dans certains départements, à l'inverse, la tendance est aux foyers-usines de cinquante, voire quatre-vingts places. «Et on sait que cette densité, souvent dans la promiscuité, affecte le développement de l'enfant», observe encore Lyes Louffok.

«Dans les grandes villes, où les places en foyer manquent, on fait de l'hôtelier, ou de la colocation mal encadrée.»
Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance

La République de Genève n'est pas exempte de reproches en la matière, et la création du foyer Blue Sky en mars 2017 se voulait une partie de la réponse à cette problématique grandissante. Grandissante car en France, comme en Suisse, le nombre de jeunes migrant·es candidat·es à la protection des mineur·es a explosé ces dernières années.

Difficile d'avoir les chiffres les plus récents. Mais d'après le rapport du Sénat français sur le projet de loi de finances 2019, on estimait que 29.000 MNA avaient été pris·es en charge par l'ASE en 2018 et que 35.000 le seraient probablement en 2020. En réalité, d'après l'Assemblée des départements de France, ils étaient 41.000 en septembre dernier.

Pour la Confédération helvétique, les statistiques sont plus complexes à analyser, car on y distingue les requérant·es MNA, éligibles à l'asile, des MNA simples, qui seraient, en quelque sorte, des migrant·es économiques (généralement originaires du Maghreb). Ils et elles bénéficient également d'une protection jusqu'à leur majorité, mais sont dirigé·es vers un autre circuit d'accompagnement, le temps de leur séjour.

«Il n'est plus possible de bricoler des politiques pour assurer un accueil décent à ces mineurs étrangers isolés.»
Jasmine Caye, juriste spécialisée dans le droit d'asile à Genève

D'après Jasmine Caye, juriste spécialisée dans le droit d'asile à Genève, «le sujet est réellement un défi pour les pouvoirs publics depuis 2015». Dans un contexte où les flux migratoires liés aux crises dans le monde vont continuer à augmenter, «il n'est plus possible de bricoler des politiques pour assurer un accueil décent à ces mineurs étrangers isolés», résume-t-elle.

À Lancy toujours, le foyer de l'Étoile, géré par l'Hospice général (le service social de la République de Genève) a concentré les critiques dès son ouverture en 2016. En raison de sa taille –jusqu'à 180 résident·es selon les années–, et du manque de moyens alloués. D'après les membres du personnel, qui ont témoigné l'été dernier en dépit de leur obligation de réserve, ce cadre ne permet qu'une logique d'urgence oppressante, allant jusqu'à la maltraitance.

Ici encore, un suicide a démontré l'impasse de la situation: celui d'Ali, réfugié afghan, en mars 2019.

«Savoir d'où l'on vient pour choisir où l'on va»

On devine que Blue Sky a été pensé comme un contre-modèle à ces hébergements collectifs, dysfonctionnels au point de mettre en danger la vie des populations placées. En cette matinée de janvier, c'est un préfabriqué que David Crisafulli fait visiter, car les pavillons qui reçoivent habituellement les pensionnaires sont en rénovation. Pourtant, dans ces conditions plus spartiates que d'habitude, tout est cosy, chaleureux.

«On a configuré l'espace comme un loft. En ce moment nous accueillons huit jeunes, et nous avons réussi à les maintenir en chambres individuelles. Sauf une, où nous avons dû mettre deux lits, mais en veillant à ce qu'ils aient chacun leur intimité.» Dans l'espace commun, un salon donnant sur le jardin, avec télé et baby-foot. La cuisine, ouverte sur une grande tablée où les dîners se prennent en commun, avec les éducateurs et éducatrices, laisse voir un moment central dans le quotidien du groupe. «C'est un temps où ils peuvent dire des choses aux référents de manière informelle, mais aussi se raconter leur journée, créer des liens», explique David Crisafulli.



Tout est mis en oeuvre pour que les jeunes se sentent à l'aise et créent des liens. | Laura-Maï Gaveriaux

Aux murs, des photos de leurs activités: les camps de ski qu'ils financent par la vente de gâteaux, les pique-niques et les randonnées. «Nous voulons qu'ils se posent, qu'ils se sentent chez eux.» Et ce sont les premier·es résident·es qui ont choisi le nom de Blue Sky. «Parce qu'après des mois passés dans les camps de transit, ils avaient la possibilité de profiter du ciel bleu.» Un foyer au sens familial du terme.

D'ailleurs, la femme de ménage y est un peu plus que cela. «Au début, quelqu'un venait, nettoyait, repartait. Puis on a très vite constaté que ça n'allait pas. Les toilettes étaient toujours dégueulasses, certains ne savaient même pas comment changer leurs draps. Alors j'ai souhaité augmenter le taux horaire du poste, pour que la personne puisse réellement vivre auprès d'eux, les accompagner dans leur apprentissage de l'hygiène», explique David Crisafulli. Carmen joue surtout un rôle de tata, qui leur montre comment faire les repas ou la lessive. Elle leur explique qu'il faut se laver les dents trois fois par jour, ranger sa chambre, et même que les façons de faire, en Suisse, sont parfois différentes de celles qu'ils ou elles ont connues avant.

«Il s'agit de faire vivre cette histoire familiale dans les repères du jeune.»
David Crisafulli, directeur de Blue Sky

C'est probablement l'axe le plus étonnant dans l'approche de la Fondation officielle de la jeunesse: un travail de compréhension interculturelle en profondeur. Il commence par situer les valeurs familiales des jeunes. «Nous recherchons les parents pour permettre le contact, que ceux-là soient restés au pays, ou bloqués à une étape du parcours migratoire», raconte David Crisafulli. On imagine que certain·es sont encore dans des camps, des centres de rétention en Grèce ou en Italie. «On reconnaît leur rôle dans le projet d'intégration, on les consulte. Mais souvent, c'est impossible. Parce qu'ils sont morts, ou introuvables. Dans ce cas, il s'agit de faire vivre cette histoire familiale dans les repères du jeune, en essayant de respecter son ancrage culturel de naissance.»

Concrètement, comme cela se traduit? Dans le cas d'un·e adolescent·e issu·e d'une tradition communautaire, où l'on va chercher conseil auprès des ainé·es, ou encore dans celui d'une société matriarcale, les éducateurs et éducatrices de Blue Sky essaient d'identifier qui, parmi l'équipe, pourra être un·e référent·e crédible dans son univers de sens. Une démarche qui a été formalisée, à partir du terrain, dans le projet pédagogique du foyer –un livret d'une bonne centaine de pages.

«Ce passé, parfois très violent, ils apprennent à ne pas l'enfouir. Ils en font un jalon dans leur parcours.»
David Crisafulli, directeur de Blue Sky

Alors que la France reste frileuse sur la question, de par son histoire migratoire largement dominée par l'assimilation, la Fondation officielle de la jeunesse fait le pari que la valorisation de la culture d'origine n'est pas un obstacle. Plus elle serait solide et consciente, plus elle permettrait aux jeunes de démarrer une nouvelle étape de leur vie, en comprenant les codes leur culture d'accueil.

«Savoir d'où l'on vient pour choisir où l'on va. C'est une conviction personnelle, affirme avec optimisme David Crisafulli. Au début de ma prise de fonction comme directeur, j'avais tendance à parler de résilience. À bien y réfléchir, il faudrait trouver un autre mot pour décrire ce que réussissent ces gamins. Car ils ne sont pas en train de tourner une page. Ce passé, parfois très violent, ils apprennent à ne pas l'enfouir. Ils en font un jalon dans leur parcours de vie. Alors, c'est comme s'ils superposaient une autre page à la précédente.»



La fondation fait le pari que la valorisation de la culture d'origine n'est pas un obstacle. | Laura-Maï Gaveriaux

Pour parvenir à ce résultat, les encadrant·es, déjà hautement qualifié·es, reçoivent régulièrement des formations en ethnoculturalité, en différenciation géopolitique. Ils et elles sont épaulé·es par des traducteurs et traductrices, qui ne se contentent pas de transcrire, mais prennent le temps d'expliquer l'univers de sens dans lequel l'adolescent·e se confie, avant d'être autonome en français. Au cours du processus de recrutement, les expériences à l'étranger et la capacité d'empathie sont des critères aussi importants que les diplômes.

Quelles sont les limites tracées par l'éducateur ou l'éducatrice quant à la conservation des coutumes natales, dans une société d'accueil qui a ses propres codes? La question se pose avec acuité dans le champ religieux, dont la grille de lecture peut être absolument contradictoire avec le socle minimal de la citoyenneté suisse. D'autant qu'en l'absence de famille, la religion est le premier bagage identitaire avec lequel ces mineur·es arrivent.

«Les plus anciens du foyer disent à ceux qui arrivent: “On ne fonctionne pas comme ça ici.”»
David Crisafulli, directeur de Blue Sky

L'histoire de Nazir* est exemplaire. À son arrivée au foyer Blue Sky, il observait une hiérarchie sexuée entre ses interlocuteurs et interlocutrices, au point de ne pas vouloir serrer la main des femmes. «On lui a expliqué qu'en Suisse, ce que dit une femme a la même valeur que ce qui vient d'un homme. Puis on lui a laissé le temps de comprendre que de s'adapter à nos valeurs en la matière lui permettrait d'avancer plus vite. C'est du gagnant-gagnant», explique Valérie Milleret, chargée de communication de la fondation.

«Mais ce qui a été déterminant, et je ne peux pas vous expliquer comment ça marche, c'est l'autorégulation dans le groupe», complète David Crisafulli. «Les plus anciens du foyer disent à ceux qui arrivent: “On ne fonctionne pas comme ça ici.” L'impact est forcément plus fort que si nous appliquions une pédagogie verticale et punitive. Ils font rapidement la différence entre l'observance de leur religion, totalement acceptée, et certaines coutumes qui entament le respect des autres ou de soi.»

Faire de l'humain ne coûte pas cher

Jusqu'à présent, Blue Sky n'a jamais connu de crise majeure. Pas de problème de toxicodépendance, pas de fugues ou de violence. Un suivi psychologique est possible, mais à la demande expresse de l'enfant, pour éviter toute démarche intrusive, même lorsqu'il ou elle arrive avec ses traumas. Là encore, la confiance comme axe central d'une philosophie de l'accueil, dont se dégage une douceur évidente. Et pour finir, un encadrement pluridisciplinaire, exemplaire, avec 7,4 postes pour 8 mineur·es placé·es.

Aussi faut-il poser la question qui fâche: combien ça coûte, une telle offre de services, où tout semble ciselé dans la dentelle? «Hé bien, pas si cher», affirme David Crisafulli. «Nous sommes environ à 420 euros la journée par personne, tout compris, de l'hébergement aux frais de personnel. À peine plus que les prestations du foyer de l'Étoile. Parfois moins, à certaines périodes.» Comparé aux 120 à 180 euros en France, ça semble un budget quatre étoiles. Mais pour le coût de la vie à Genève, c'est considéré comme raisonnable. D'autant que lorsqu'un·e mineur·e non accompagné·e, faute de place en foyer, est envoyé·e à l'hôpital, le coût journalier est de 840 euros. Un échec à tous points de vue: une prise en charge inadaptée pour la personne, un gaspillage financier pour les pouvoirs publics, une dette morale pour la société.

Donc faire dans l'humain ne coûte pas toujours une fortune. C'est une question de volonté politique. «Et de remise en question perpétuelle», complète le directeur, dont on devine la longue expérience. Il ne peut donner la recette du succès, mais il connait le plus gros écueil pour une structure d'action sociale: «Des moyens, certes. Encore faut-il les penser. Sinon, on s'installe dans une routine. Ce qui a pu marcher à un moment n'a plus de pertinence, parce que les gens et les contextes évoluent. On finit par faire pour faire. Et on perd le sens.»

«S'il en est là, dans cette normalité là, c'est que nous avons fait notre boulot!»
David Crisafulli, directeur de Blue Sky

Un soir, Malek* a pété un câble. L'éducatrice lui a demandé de ranger sa chambre. Il a réagi avec agressivité et l'a traitée de sale conne, ou quelque gentillesse du genre. Comme ça n'arrive jamais à Blue Sky, elle a appelé David Crisafulli, décontenancée –«Vous voyez ça, il m'a insultée!»–, craignant le début d'une crise. Craintes fondées, dont le directeur s'est réjoui: «Ça s'appelle une crise d'adolescence. Et s'il en est là, dans cette normalité là, après avoir traversé toutes les horreurs qui marquent le début de vie d'un jeune réfugié, c'est que nous avons fait notre boulot!»

Si l'ouverture d'un second centre sur le même modèle est dans les cartons de la fondation, difficile de savoir si cela pourrait être dupliqué en France. Ne serait-ce qu'en raison du manque de volonté politique. Les moyens alloués aux départements pour la protection des MNA au sein de l'Aide sociale à l'enfance sont toujours moins élevés, pour toujours plus d'arrivant·es. Avec la multiplication de ces «hébergements en logement diffus», pour un coût journalier de 50 à 80 euros.

Une nuit dans un hôtel bas de gamme, forcément, ça coûte moins cher. Mais le risque est élevé, pour ces enfants fragiles, de tomber dans la délinquance ou l'autodestruction. Alors qu'on leur souhaiterait à tous, petit·es Syrien·nes, Afghan·es, Érythréen·nes, Pakistanais·es, Gambien·nes, passés par les bombes, les réseaux de passeurs, la faim et la rue, de plutôt s'offrir une glorieuse et turbulente crise d'adolescence.

* Les prénoms ont été changés.

La procédure MNA en France :

Dans cet article, nous n'avons pas abordé le sujet de la zone grise où se trouvent des dizaines de milliers de jeunes migrant·es isolé·es avant d'être reconnu·es mineur·es. Pour cela, il leur faut passer un entretien d'évaluation dans une structure départementale, le Demie. Parfois, comme à Paris, une expertise médicale –sujette à des polémiques récurrentes– vient compléter l'entretien. Comme le fameux test osseux, censé déterminé, à la louche, l'âge d'un individu.

Pendant cette phase d'évaluation, un hébergement d'urgence de cinq jours doit être assuré.

Les associations et les avocat·es dénoncent régulièrement des évaluations au faciès, des entretiens hostiles ou expédiés, parfois sans traducteur ou traductrice.

Si le statut de minorité est rejeté, le tribunal pour enfant peut être saisi, afin qu'il ordonne le placement s'il estime que la première décision, administrative, est contestable. Pendant cette longue procédure, difficile d'accès, les enfants dorment dans la rue, dans des squats ou ces bidonvilles de tentes qui poussent sous les ponts.

En février 2019, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme pour traitement dégradant envers un Afghan âgé de 13 ans, ayant vécu six mois dans la jungle de Calais, pour défaut de prise en charge par l'Aide sociale à l'enfance.

La meilleure façon de cuire un steak

Après de (trop) nombreux essais, j'ai réussi à déterminer le meilleur mode de cuisson pour obtenir un steak parfait.

Temps de lecture: 9 min

En 1988, mes parents ont acheté leur premier thermomètre de cuisson.

Ils étaient à la boucherie de Huntington, à Long Island, et le boucher en veste blanche avec lequel ils discutaient était resté sans voix en apprenant qu'ils n'en possédaient pas. Ils venaient de s'offrir un New York strip, une pièce de viande préparée dans le cœur du faux-filet, un peu chère pour de jeunes journalistes qui remboursaient encore leurs prêts étudiants, et ils avaient peur de le gâcher. Ils lui avaient donc demandé quelle était la meilleure façon de cuire leur viande.

«Saisissez-la au barbecue jusqu'à ce qu'elle soit cuite à point», avait-il dit, en insistant sur une température de référence qu'ils devraient respecter. Puis, voyant leurs mines déconfites, il avait ajouté: «Ne me dites pas que vous n'avez pas de thermomètre de cuisine… Vous n'avez vraiment pas de thermomètre de cuisine?!» Il fouilla dans les poches de son uniforme de chirurgien de la viande, en sortit une sonde de cuisson de la marque Taylor, et l'affaire était réglée.

Il s'avère que la technique qu'il conseillait n'était que l'une des nombreuses recettes possibles. Une recherche rapide sur Google sur la meilleure manière de cuire un steak donne près de 300 millions de suggestions.

Vous pouvez faire cuire votre viande au barbecue, mais vous pouvez aussi la faire à la poêle. Vous pouvez même la saisir dans une poêle avant de terminer la cuisson au four, voire imiter le chef Bobby Flay en la saisissant à la poêle avant de la couper en tranches puis de passer l'autre côté au gril du four. Mais il ne faudrait pas oublier la cuisson dite «inversée» (four, puis poêle), la cuisson sous vide… et la liste n'est pas finie.

Tout cela fait du steak le candidat idéal pour l'épreuve des Absolute Best Tests de Food52, durant laquelle je passe beaucoup trop de temps à travailler sur un ingrédient ou une recette spécifique dans l'unique but d'approcher de la perfection (et après laquelle ma maison sent presque toujours horriblement mauvais durant plusieurs jours). On commence?

Détail de la méthode

Comme toujours, j'ai identifié quelques constantes à suivre durant tous les essais. Pour cette épreuve, les pièces de viande présentaient toujours les mêmes caractéristiques:

• J'ai opté pour des steaks d'aloyau (type «T-bone»), d'environ 4 centimètres d'épaisseur;
• J'ai absorbé l'humidité et j'ai assaisonné les côtés d'une bonne quantité de sel de mer et de poivre (à l'exception du steak grillé, que j'ai légèrement recouvert d'huile avant de le saupoudrer de sel et de poivre);
• J'ai attendu que la viande soit à température ambiante pendant 45 minutes avant de lancer le test (ce qui permet au steak de cuire de manière plus uniforme);
• J'ai utilisé de l'huile végétale supportant les fortes températures lorsqu'il est fait mention d'huile et du beurre doux à température ambiante lorsqu'il est fait mention de beurre;
• J'ai fait cuire ma viande à point (55°C) en ayant recours à un thermomètre de cuisine, puis j'ai arrêté la cuisson. Pour les personnes qui n'ont pas de thermomètre, il existe un moyen de savoir quand la viande est cuite à point en la touchant avec l'index: elle doit être aussi ferme au toucher que le gras du pouce lorsque vous joignez le pouce et le majeur;
• J'ai laissé la viande au repos pendant 10 minutes avant de la couper (mais apparemment, c'est une étape inutile lorsque l'on a utilisé la cuisson sous vide ou la cuisson inversée).

Cuisson à la poêle uniquement


Ella Quittner

Méthode: Versez quelques cuillères à soupe d'huile dans une grande poêle et faites chauffer à feu vif jusqu'à ce que l'huile commence à fumer. Déposez le steak et laissez cuire pendant 30 secondes. Retourner et répéter l'opération. Recommencez jusqu'à ce qu'une croûte marron-dorée commence à se former, ce qui prend environ quatre minutes, puis ajoutez quelques cuillères à soupe de beurre et continuez à faire cuire jusqu'à atteindre 55°C. Il s'agit d'une adaptation assez libre de la recette géniale du steak à la poêle de J. Kenji López-Alt.

Facilité et efficacité: Cette méthode de cuisson était de loin la plus facile et la plus efficace, puisqu'elle ne demandait aucun équipement particulier ni de changement de poêle.

Tendreté de la viande: Question tendreté, cette pièce arrive en sixième et dernière place. Le cœur de la viande était plus coriace que celui des steaks cuits avec les autres méthodes, mais c'est un constat qui n'est possible qu'en comparant. Dans l'ensemble, elle était vraiment délicieuse et agréable à manger.

Grillé: En cinquième position. L'extérieur était assez bien grillé, plus que pour le steak cuit sous vide (en dernière place), mais la couche grillée n'était pas aussi épaisse que je l'aurais aimé, car la viande a atteint les 55°C avant d'acquérir un bel aspect doré. Par conséquent, j'ai aussi eu un temps limité pour faire rendre le gras de la viande, ce qui explique que la température a grimpé de quelques degrés de trop alors que je tentais d'y parvenir (j'aurais sans doute pu mieux contrôler ce problème en baissant un peu la flamme, mais j'ai eu peur qu'un feu plus doux ne m'empêche d'obtenir un beau grillé).

Cuisson à la poêle puis au four


Ella Quittner

Méthode: Préchauffez le four à 190°C. Versez quelques cuillères à soupe d'huile dans une grande poêle pouvant passer au four et faites chauffer à feu vif jusqu'à ce que l'huile commence à fumer. Déposez le steak et faites griller chaque face (y compris les côtés, afin qu'ils rendent leur gras) pendant 2 à 3 minutes sans y toucher, jusqu'à ce qu'elles brunissent. Glissez la viande dans le four avec une cuillère à soupe de beurre et laissez cuire jusqu'à ce qu'elle atteigne 55°C.

Facilité et efficacité: La méthode est relativement simple, si vous pensez bien à faire préchauffer le four pendant que le steak arrive à température ambiante. Cela dit, il n'est pas très pratique de déplacer une poêle en fonte brûlante à mi-cuisson, et il est assez agaçant de devoir sans cesse ouvrir la porte du four pour prendre la température. En ce qui concerne l'efficacité, la cuisson est plus longue que pour les steaks cuits à la poêle uniquement ou passés successivement à la poêle puis au gril du four. Elle est aussi longue que pour la cuisson au barbecue. La méthode est néanmoins plus rapide que les cuissons sous vide et inversée (four puis poêle).

Tendreté de la viande: Elle finit en quatrième place. La viande était plus dure qu'avec la cuisson inversée, la cuisson poêle-gril du four et la cuisson sous vide, mais un peu plus tendre qu'avec la seule cuisson à la poêle. Il n'y avait pas de différence avec le steak au barbecue.

Grillé: En troisième position. Les faces étaient mieux grillées qu'avec la cuisson simple à la poêle, la cuisson inversée et la cuisson sous vide, mais un peu moins qu'avec le barbecue ou la cuisson poêle-gril du four.

Cuisson à la poêle puis passage au gril du four


Ella Quittner

Méthode: Faites chauffer le gril du four. Versez quelques cuillères à soupe d'huile dans une grande poêle pouvant passer au four et faites chauffer à feu vif jusqu'à ce que l'huile commence à fumer. Déposez le steak et n'y touchez plus pendant trois minutes. Retournez le steak et recouvrez-le d'une cuillère à soupe de beurre avant de le mettre au four sur la position gril pour terminer la cuisson (quelques minutes seulement), jusqu'à ce qu'il atteigne 55°C.

Facilité et efficacité: Tout aussi simple que la méthode poêle puis four, mais un peu plus efficace. Cependant, on a une marge d'erreur plus importante avec cette méthode lorsque l'on veut atteindre la cuisson à point, ce qui a l'inconvénient de susciter un peu plus d'anxiété.

Tendreté de la viande: En seconde position, après le steak cuit sous vide. Étonnamment, cette pièce de viande était plus tendre que celle cuite à la poêle puis au four.

Grillé: En seconde place, après la cuisson au barbecue.

Cuisson inversée (four puis poêle)


Ella Quittner

Méthode: Préchauffez le four à 95°C. Déposez la viande sur une grille posée sur une plaque de four puis laissez cuire 30 à 35 minutes. Quand la viande a atteint 45°C, sortez-la du four pour la saisir dans une poêle en fonte chaude, dans laquelle on aura fait chauffer une cuillère à soupe d'huile à feu vif jusqu'à ce qu'elle commence à fumer. Ajoutez une cuillère à soupe de beurre en même temps que le steak et saisissez-le environ 45 secondes sur chaque face, y compris les côtés, jusqu'à ce qu'il atteigne 55°C.

Facilité et efficacité: Pas beaucoup plus difficile que la cuisson poêle-four ou la cuisson poêle-gril du four (où il faut juste savoir déplacer une poêle brûlante passant au four), cette méthode implique néanmoins d'avoir deux fois plus de vaisselle à laver. Elle est moins efficace que les deux modes de cuisson précédemment mentionnés, mais tout autant que la cuisson au barbecue et davantage que la cuisson sous vide.

Tendreté de la viande: En troisième place, après la cuisson sous vide et la cuisson poêle-gril du four.

Grillé: En quatrième position, après la cuisson au barbecue, la cuisson poêle-gril du four et la cuisson poêle-four. Comme pour les steaks cuits uniquement à la poêle et sous vide, je n'ai pas réussi à obtenir une croûte aussi grillée que je l'aurais voulu avant que la viande n'arrive à la température optimale.

Cuisson sous vide puis à la poêle


Ella Quittner

Méthode: Mettez le steak dans un sac en plastique zippé et fermez-le en vidant l'air manuellement –ou avec un appareil de mise sous vide, si l'on en possède un. Faites cuire la viande à 54°C durant 1 heure et 15 minutes. Retirez ensuite la viande de son sachet et absorbez l'humidité à l'aide de papier essuie-tout. Dans une grande poêle en fonte, faites chauffer quelques cuillères d'huile à feu vif jusqu'à ce que l'huile commence à fumer. Déposez le steak et une cuillère à soupe de beurre. Retournez à peu près toutes les 30 secondes jusqu'à ce que toutes les faces soient bien grillées, y compris les côtés.

Facilité et efficacité: Ni facile, ni efficace. Utiliser le mode de cuisson sous vide implique l'achat d'un appareil onéreux et de cuire la viande bien plus longtemps (à une température plus basse) qu'avec les autres méthodes. Cela vous oblige aussi à manier une application sur votre téléphone pour contrôler l'appareil, ce qui n'est jamais pratique lorsque l'on a les mains déjà bien occupées –et sales. De plus, il faut là encore terminer la cuisson en saisissant la viande à la poêle, ce qui salit plus de vaisselle que n'importe quelle autre méthode.

Tendreté de la viande: La cuisson sous vide, conformément à ce que l'on en attend, a permis d'obtenir la viande la plus tendre. Cela dit, et il est difficile de savoir pourquoi, elle était légèrement plus fade que celle cuite à la poêle puis passée au gril du four.

Grillé: En sixième (et dernière) position. Je n'ai pas réussi à obtenir une couche de grillé suffisamment épaisse, parce que la température au cœur de la viande a atteint 55°C bien avant que les faces puissent être bien croustillantes.

Barbecue


Ella Quittner

Méthode: Préchauffez le barbecue à 315°C (pour ma part, j'ai utilisé un barbecue Big Green Egg et du charbon de bois). Posez le steak sur la grille, fermez et laissez cuire pendant 3 minutes environ. Rouvrez le barbecue et vérifiez la face inférieure, qui devrait être bien grillée. Retournez la viande et faites cuire la seconde face pendant 3 minutes encore, jusqu'à ce que la température monte à 55°C.

Facilité et efficacité: Devoir acheter du charbon de bois et faire préchauffer le barbecue à très haute température est extrêmement pénible. Ce test s'est avéré bien moins facile et efficace que les autres méthodes utilisant le four et la poêle, mais il a tout de même été plus simple et efficace que la cuisson sous vide. En outre, contrairement à la cuisson sous vide, si vous vous donnez la peine de vous procurer du charbon de bois et d'allumer votre barbecue, vous pouvez vous en servir pour cuisiner un repas complet, avec d'autres viandes et des accompagnements.

Tendreté de la viande: En quatrième position, ex æquo avec la cuisson poêle-four. Cela dit, en ce qui concerne le goût, la cuisson au barbecue est un cran au-dessus des autres modes de cuisson, même si la viande est un peu moins tendre.

Extérieur: De loin le mieux grillé (première place).

En résumé, si vous n'avez pas eu le courage de tout lire

Si vous avez un barbecue et qu'il peut atteindre de hautes températures, n'hésitez pas à vous en servir: votre steak n'en sera que meilleur. Mais si, comme moi, vous vous morfondez la majeure partie de l'année dans un appartement en ville, optez de préférence pour la double cuisson poêle puis gril du four. C'est la méthode la plus efficace, qui donne la viande la mieux grillée et la plus tendre.

Cet article a initialement été publié sur Food52.

Yesterday — February 16th 2020Bridge> Slate

Les «Valentines au vinaigre»: ces jolies lettres de haine d’un autre temps

On s'envoyait déjà des lettres de haine anonymes avant l'invention des réseaux sociaux.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur Atlas Obscura

Malpolies, cruelles, parfois insultantes, les «Valentines au vinaigre» servaient à signifier son désintérêt à une personne qui vous avez envoyé une lettre d'amour lors de la Saint-Valentin.

Natalie Zarrelli raconte leur histoire dans Atlas Obscura.

«Vous avez demandé à me voir, gentil Monsieur,

Je vous remercie mais dois vous remercier,

Un prétendant est bien assez,

Et il me satisfait,

Ne m’attendez pas sur le pallier,

Pour me voir m’en aller,

Je ne peux vous faire cela,

Et maintenant, pour moi, ne pleurez pas.»

Dans les années 1840, les cœurs à prendre et les cœurs amoureux s’échangeaient des missives parfumées, brodées et remplies de poèmes à la calligraphie soignée.

Pour répondre aux demandes de prétendant·es non désiré·es, les «Valentines au vinaigre» étaient vendues sous forme de cartes postales un peu grossières. Elles étaient envoyées de manière anonyme à une personne qui, en réceptionnant la lettre de haine, devait aussi s'affranchir des frais de transports auprès du postier.

Natalie Zarrelli est parvenue à consulter un écrit de 1847 témoignant de la popularité des «Valentines au vinaigre» aux États-Unis. Elles représentaient alors la moitié des ventes de cartes de Saint Valentin d'un grand éditeur new-yorkais.

À la fin du XIXe siècle, alors que le mouvement des suffragettes bat son plein. Les «Valentines au vinaigre» se dotent de caricature de femmes jugées «laides» puisque demandant le droit de vote.

En 1905, à San Franciso et à Chicago, 50.000 cartes ne peuvent rejoindre leurs destinataires car les postes sont débordées par la popularité des «Valentines au vinaigre».

Progressivement, elles ont (malheureusement?) été remplacées par de nouvelles traditions à base de chocolat, bijoux et roses. Leurs dernières apparitions remontent à 1970.

On a regardé «The Goop Lab» de Gwyneth Paltrow pour que vous n'ayez pas à le faire

On s'est sacrifiées pour vous, et on va tout vous raconter.

Temps de lecture: 6 min

The Goop Lab, c'est la nouvelle télé-réalité Netflix produite par Gwyneth Paltrow. L'émission s'inscrit dans la lignée de l'entreprise de l'actrice, Goop, connue pour promouvoir des méthodes de bien-être comme les bains de vapeur pour vagins, les diètes au lait de chèvre ou le earthing –soit marcher pieds nus sur la terre pour soigner sa dépression.

Bref, une approche ~hautement scientifique~, que l'on retrouve dans cette émission où tout le monde semble obnubilé par la quête de la perfection. L'actrice l'annonce dès les première minutes: «Pour moi, tout mène à une chose: l'optimisation de soi. On n'a qu'une vie. Comment peut-on en profiter au maximum?»

Cette approche productiviste de l'existence infuse chaque seconde du programme. Il faut rajeunir, éliminer toutes nos névroses, oublier nos démons, avoir de meilleurs orgasmes et même apprendre à communiquer avec les morts (si, si) pour atteindre son potentiel optimal.

Pour ce faire, toutes les méthodes sont bonnes –même les plus folles. The Goop Lab s'évertue ainsi pendant six épisodes à faire passer des techniques de bien-être souvent farfelues, et avec une base scientifique pour le moins opaque, pour des solutions miracles.

Certaines, comme la méditation ou l'exposition au froid, sont en réalité des approches de médecine alternative ancestrales re-marketées pour les 1%. D'autres, comme la communication avec les esprits, relèvent de l'attraction de fête foraine (qu'on y croit ou non). D'autres encore, comme les injections de sang dans la peau du visage ou les bains prolongés dans la glace, sont juste dangereuses.

En plus d'être moralement bancale, la série est assez mal conçue, puisqu'elle consiste 65% du temps à filmer des gens qui pleurent en leggings.

Le principe

Dans chaque épisode, des employé·es de Goop se portent volontaires pour expérimenter une technique new age de bien-être. Le groupe se compose généralement de personnes qui veulent «apprendre à mieux respirer» ou «avoir moins mal au genou», avec au milieu quelqu'un qui a subi le trauma le plus sévère de l'histoire de la psychologie (genre: «mon père s'est suicidé», «je n'ai jamais été à l'aise avec ma sexualité» ou «je souffre d'angoisses chroniques depuis mon accouchement»).

Chaque expérience est encadrée par un·e spécialiste dans son domaine et commentée par Gwyneth Paltrow et Elise Loehnen, la directrice des contenus de Goop, toujours prête à confirmer l'opinion de sa patronne.

Les règles

  • Toujours s'allonger en étoile



  • Porter des vêtements super coordonnés (de préférence dans des tons pastel)



  • Pleurer fréquemment et abondamment



  • Faire une crise de panique pendant les exercices qui sont censés réduire le stress
  • Être mince, jeune et riche

Les techniques testées

  • Manger de la soupe en sachet pendant plusieurs jours, une méthode qu'on appelle dans certains endroits «la précarité» ou «la vie de pigiste»
  • Dessiner l'aura de ses collègues avec des crayons de couleur pour communiquer avec les morts
  • Faire un bad trip
  • Subir des formes de torture que l'on retrouve plus généralement dans des films d'horreur, notamment un exorcisme:



  • Pratiquer le «yoga sur la glace», une activité qu'affectionnent particulièrement les démons de l'enfer dans la série The Good Place.

Ceci n'est pas une image issue de The Goop Lab.

Les épisodes

Dans le premier épisode, des salarié·es de Goop décident de confronter leurs pires démons en prenant des champignons hallucinogènes en Jamaïque. Un épisode tellement stressant qu'il nous a fait réaliser que nos propres pires démons, c'était de regarder cet épisode.

Ce qu'on en retient: le seul truc pire que confronter ses démons en prenant des champis en Jamaïque, c'est sans doute de confronter ses démons en prenant des champis en Jamaïque devant une équipe de télévision. Ou bien confronter ses démons en prenant des champis en Jamaïque devant une équipe de télévision, alors qu'une meuf allongée à 15 centimètres de nous est en train de se moucher bruyamment et de pleurer à cause de son père mort. Ou bien confronter ses démons en prenant des champis en Jamaïque devant une équipe de télévision, alors qu'une meuf allongée à 15 centimètres de nous est en train de se moucher bruyamment et de pleurer à cause de son père mort, AVEC DES COLLÈGUES DE BUREAU.

Sympa, le séminaire de team building.

Le deuxième épisode, lui, nous présente Wim Hof, un mec à qui on a complètement envie de confier notre santé mentale et physique:

Son astuce pour guérir l'anxiété et la dépression? Faire du yoga le cul dans la neige et répéter ad nauseam la chorégraphie de The OA:

L'expérience est une véritable révélation pour ses participant·es, qui se disent énergisé·es après avoir plongé dans de l'eau froide –ça se voit que ces gens ne sont jamais passés en dernier à la douche pendant une colo de ski.

La méthode est présentée comme miraculeuse dans l'épisode, et un homme prétend même avoir recouvré ses fonctions motrices grâce à cette technique. Sauf que plot twist:

Source

Il se trouve que plusieurs personnes pratiquant la méthode de Wim Hof sont décédées.

L'épisode 3 montre principalement des femmes qui apprennent à mieux connaître leurs organes génitaux et leur plaisir. Honnêtement, c'est le plus instructif et le moins bullshit du lot, même si on a du mal à croire que Gwyneth Paltrow, qui a bâti un empire autour du bien-être féminin, ne connaisse pas la différence entre une vulve et un vagin.

Le volet suivant est consacré à la pire maladie de toutes, selon Goop: la vieillesse. Pour combattre ce fléau, toutes les méthodes sont bonnes, y compris s'injecter son propre sang dans le visage (ça s'appelle le vampire facial et ce n'est pas une blague) ou se faire poser des fils qui tendent la peau de l'intérieur.

C'est dans cet épisode que la phrase suivante est prononcée: «Ça réduit de moitié le cancer et les maladies cardiovasculaires, mais d'un autre côté, ça rend anorexique.» À vous de choisir.

C'est aussi dans cet épisode que l'on atteint une conclusion révélatoire: pour ralentir votre vieillissement, «ne fumez pas, faites du sport, dormez». Vous l'avez lu ici en premier.

Dans le chapitre suivant, on rencontre un homme qui prétend manipuler l'énergie de ses client·es. En gros, c'est un magnétiseur, mais sa méthode est présentée comme révolutionnaire et ses séances coûtent plus de 2.500 dollars –mais ça, on ne nous le dit pas dans la série.

Le plus gros problème avec ce type, c'est qu'il a surtout l'air de passer la moitié de son temps à caresser le cul de ses client.es.

La série se termine en beauté avec l'intervention d'une médium qui ressemble à Tori Spelling et se prend pour un Windows 95.

Ses tentatives de lecture sont très spécifiques: «Est-ce qu'il y a quelque chose avec un âne… avec Shrek… ou un voyage au Mexique…?» Ceci est le meilleur moment de l'épisode, puisque la meuf en face d'elle (la véritable héroïne de la série) n'arrête pas de lui répondre «...non».

À un moment, la médium dit être entrée en contact avec la mère décédée d'une employée:

On ne saura jamais si sa mère lui a également dit: «Fais ta lessive.»

Cet épisode est sans doute le plus divertissant, ne serait-ce que pour son nombre de twists. Ce qui nous fait penser que la série aurait mieux fait d'abandonner toute prétention scientifique et d'assumer des méthodes impossibles à prouver.

Ce qu'on a appris

  • Pour être en bonne santé, il faut faire du sport, bien manger et ne pas fumer.
  • «Ce qui arrive après la mort, ça touche tout le monde.»
  • Si vous n'entendez pas les morts, c'est que vous êtes trop bloqué·e sur votre lobe frontal.
  • Si vous avez une maladie grave, le plus important, c'est de vouloir s'en sortir. Pas les médicaments.
  • Surtout, on a découvert qu'elle a beau être la créatrice de Goop, Gwyneth Paltrow est la personne la moins goop du monde. Elle passe toute la série à rigoler et à se moquer des techniques testées par ses employé·es. Bref, cette meuf est une arnaqueuse de haut niveau, et elle a peut-être des tendances sadiques: on adore.


En vrac

  • Gwyneth Paltrow n'a de toute évidence jamais eu la tourista dans un bus sans toilettes en Turquie, sinon elle saurait qu'il y a des moments où l'esprit n'a aucun pouvoir sur le corps.
  • Si on voulait voir des gens ultra privilégiés se droguer pour oublier leur daddy issues, on irait à Burning Man.
  • Quand tu regrettes tes choix de carrière:



  • On vous confirme que les tours de table où chacun se présente sont aussi chiants à la télé qu'en séminaire RH.
  • «Tu vas préparer ton corps à affronter le froid et devenir un guerrier pacifique»: nous devant notre miroir tous les matins de janvier.
  • «L'âme ne connaît pas la peur»: encore un qui n'a pas vu Hérédité.
  • Nous quand on fait mijoter nos foies de volaille:



  • «La façon dont les gens me perçoivent, c'est traumatisant en soi», Gwyneth Paltrow.
  • Elise Loehnen, qui travaille chez Goop depuis des années et a sans doute testé toutes leurs méthodes révolutionnaires, n'arrête pas de dire qu'elle est «tout le temps anxieuse». Du coup, on se demande à quoi ça sert, Goop, en fait.

    L'ensemble des images de cet article sont des captures d'écran.

Avec le changement climatique, un tiers des plantes et espèces pourrait disparaître d'ici 50 ans

Une seule espèce responsable: l'espèce humaine.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur UA News

Pour essayer d'estimer les pertes futures de biodiversité dues au changement climatique, il est nécessaire de comprendre quels aspects de celui-ci bouleversent le mode de vie des espèces et comment peuvent-elles espérer survivre.

En combinant les informations de centaines d'études sur les déplacements des animaux, les extinctions récentes, les relevés et projections climatiques, deux chercheurs de l'Université d'Arizona ont publié une nouvelle étude alarmante sur l'avenir de la biodiversité. Ils estiment qu'une espèce de plantes et d'animaux sur trois pourrait être menacée d'extinction d'ici à 2070.

538 espèces dans 581 milieux naturels ont été étudiées. À chaque fois, les scientifiques disposaient de relevés effectués à dix années d'écart. Ainsi, ils ont constaté que 44% d'entre elles avaient déjà disparu dans l’un de leurs milieux naturels habituels.

Grâce aux données climatiques relevées dans les milieux en question, les chercheurs peuvent estimer l’étendue des capacités d’adaptation des espèces: jusqu’où peuvent-elles supporter le changement? À quelle vitesse peuvent-elles s’échapper quand les températures augmentent?

Pics de température = danger

Ce sont principalement les jours estivaux les plus chauds qui sont à blâmer. Les températures moyennes annuelles sont moins efficaces pour comprendre l'extinction d'une espèce selon les deux chercheurs.

Autre découverte, la plupart des espèces ne se disperse pas suffisamment rapidement pour survivre si l’on se base sur leurs déplacements passés. Environ 50% des espèces s’éteignaient dans un milieu donné si les températures maximales augmentaient de 0,5°C, 95% si elles augmentaient de 2,9°C.

Un seul espoir pour les chercheurs: si nous respectons les accords de Paris, seules deux espèces sur dix seront victimes d’extinction d’ici à 2070 mais si le rythme actuel de réchauffement augmente on pourrait bien provoquer l’extinction de la moitié des espèces et plantes.

Faire ce que l'on aime ne rend pas le travail plus facile (au contraire)

Quand quelqu'un se plaint de ses conditions de travail, ne lui dites pas: «Tu as de la chance d'être payé·e pour faire ce que tu aimes.»

Temps de lecture: 6 min

«Ne te plains pas, tu fais ce que tu aimes!» Si vous faites partie de celles et ceux qui vivent de leur passion, il est probable que vous ayez déjà entendu cette phrase. Une formule d'apparence anodine mais révélatrice d'un a priori très courant.

Et si tout n'était pas si rose au pays des métiers-passion?

Sois passionné et tais-toi

Suffirait-il de vivre de sa vocation pour être épanoui·e? Empêcher quelqu'un de confier un mal-être professionnel sous prétexte qu'il ou elle est passionné·e ne serait-il pas contre-productif, voire néfaste?

Lorsqu'on a l'opportunité de faire de sa passion un métier, il n'est pas rare de s'attirer les foudres de son entourage si l'on ose se plaindre. C'est le cas de Paul, 32 ans, qui qualifie son travail de programmateur de films de «meilleur métier au monde». «On utilise le prétexte de la passion pour sous-entendre qu'il y a beaucoup de personnes prêtes à prendre ton poste, et te faire te sentir coupable de demander une meilleure rémunération, ou de meilleures conditions de travail», raconte-t-il.

«Il faut être exceptionnellement bon, efficace et compter un nombre immense d'aptitudes.»
Paul, programmateur de films

Dans son microcosme, où les bruits de couloir et les tabous autour du salaire sont monnaie courante, Paul sait qu'il vaut mieux qu'il se contente de ce qu'il a. Et encaisser les commentaires de personnes extérieures à son milieu du type: «Ah t'es chanceux d'être payé pour regarder des films.» Les gens «ne comprennent pas le volume du travail réel que j'exerce», soupire-t-il.

Dans le livre Le travail passionné: l'engagement artistique, politique ou sportif, la professeure en sociologie Marie Buscatto explique que le travail artistique, loin de l'image idéalisée de l'artiste inspiré·e mû·e par sa seule vocation, est fait de discipline, d'efforts, de douleurs, de contraintes individuelles et collectives. «Si la passion guide bien l'implication dans le travail artistique, elle ne doit pas masquer les apprentissages et les difficultés que traversent la plupart des artistes étudié·es.»

Les dérives de la passion

Adorer son emploi est une chose, être à l'abri de toute frustration en est une autre. Selon une enquête de février 2019 menée par les cabinets en ressources humaines BPI Group et de sondage BVA auprès de 1.006 individus, 68% des salarié·es français·es s'estiment satisfait·es de leur équilibre entre vies privée et professionnelle, et 66% le sont des relations avec leur hiérarchie directe et de leur qualité de vie au travail. Pourtant, quasiment deux tiers se disent susceptibles d'être touché·es par le burn-out, ou en ont déjà vécu un.

Pour sa part, Paul fait référence à un phénomène qu'il appelle «le fameux attrait du milieu du cinéma avec un grand C», où «l'exploitation est permise car on donne à l'autel du grand art». Dans son domaine très compétitif, être compétent ne suffit pas. «Il faut être exceptionnellement bon, efficace et compter un nombre immense d'aptitudes: vente de soi, confiance, bonne plume, bon goût, gestion du stress et disponibilité 365 jours par année.»

«Quand je dis “je ne suis pas ou mal payée pour ce que je fais”, on me répond “mais toi c'est ta passion”.»
Cathie, accompagnatrice d'équipes artistiques en Aquitaine

Ne plus quantifier son implication au travail est pourtant un mauvais plan. Les résultats d'une recherche scientifique publiée en 2019 dans la revue Journal of Personal and Social Psychology –que Slate avait déjà évoqués– montrent que la passion au travail légitimerait le fait d'effectuer des heures supplémentaires non rémunérées, voire d'être exploité·e.

«Chaque métier est difficile mais quand je dis “je ne suis pas ou mal payée pour ce que je fais”, on me répond “mais toi c'est ta passion”.» Cathie, accompagnatrice d'équipes artistiques en Aquitaine, est souvent payée au résultat. Un statut d'intermittente qui place la jeune femme dans un rapport constant au chômage. «[Les remarques] viennent de gens qui n'ont pas touché du doigt la complexité du métier: essayer de diffuser du spectacle vivant quand la concurrence est de plus en plus dure et qu'il y a de moins en moins d'argent pour la culture. Ce sont des gens qui ont plutôt eu des salaires réguliers et un métier somme toute facile», dit-elle.

Les coulisses du privilège

La chance revient comme un leitmotiv dans la bouche des passionné·es, chez qui cette impression d'être privilégié·e se développe parfois comme une seconde peau. C'est ce que note Marc Loriol, après des enquêtes pour son livre Le travail passionné: l'engagement artistique, sportif ou politique, menées auprès de diplomates et dans le secteur des musiques actuelles. «Dans ce dernier [secteur], on retrouve souvent le parcours de bénévoles, qui ont fait un certain nombre de sacrifices sans forcément l'avoir vécu comme tel: s'investir beaucoup avec peu de retour. D'où le sentiment de privilège quand ils obtiennent un travail qui leur plaît en étant payés.»

Le sentiment de faire quelque chose d'important participe lui-aussi à ce statut ressenti de privilégié·e. Pourtant, cette sensation d'être utile n'est pas sans contrecoup pour Cathie: «On m'a déjà fait comprendre que ma profession était un choix plutôt qu'une contrainte.» Un constat qui selon elle va de pair avec le milieu artistique, où le produit final n'est pas palpable. «Dès qu'on touche à l'immatériel, on est dans la passion. On suppose que la culture n'est pas essentielle, qu'on pourrait s'en passer.»

«On valorise beaucoup les passionnés obsessifs. On leur rend un non service car il y a un déséquilibre.»
Jacques Forest, professeur en psychologie

Le profil de travailleur ou travailleuse impliqué·e, parfois exploité·e, c'est celui d'un·e passionné·e obsessionnel·le, souvent propice au burn-out, met en garde Jacques Forest, professeur en psychologie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il distingue la passion obsessive de la passion harmonieuse, permettant un équilibre entre les différentes sphères d'une vie. Une approche dualiste de la passion théorisée par Robert J. Vallerand dans Psychologie de la passion. Tandis que les harmonieux et harmonieuses se déconnectent du travail –un détachement psychologique que Jacques Forest nomme les recovery experiences les obsessifs et obsessives pratiquent la rumination, et pensent continuellement au travail.

«On valorise beaucoup les passionnés obsessifs qui ne comptent pas leurs heures. On leur rend un non service car il y a un déséquilibre», explique Jacques Forest. «On devrait récompenser les passionnés harmonieux, équilibrés, parfois moins flamboyants mais qui partent à une heure raisonnable.»

La perception sociale influence donc le rapport que chacun entretient avec sa passion. Selon Marc Loriol, cette distinction entre passion harmonieuse et obsessive a ses limites si on la rabat sur l'individu. «Il n'y a pas de rapport harmonieux ou pathologique à la passion, mais plutôt des formes de régulation de cette passion qui fonctionnent ou sont absentes. Ce ne sont pas les individus qui changent mais plutôt l'histoire du collectif, l'organisation, les rapports entre les individus et la hiérarchie.»

Ce qui nous ramène à l'essence même du mot «passion», ambivalent et problématique,«car il peut donner le sentiment à des personnes qu'elles sont en train de réaliser les accomplissements dont elles ont toujours rêvé, alors que si ceux-ci ne sont pas portés tout au long de la carrière par un étayage social et un accompagnement collectif, elles risquent de ne pas réussir à atteindre leur idéal, en souffrir ou abandonner.»

Un fossé à combler

Sébastien, 30 ans, fondateur d'une distillerie à Montréal, est conscient de l'importance du soutien moral quand on exerce un métier-passion. «Ma principale confidente est ma conjointe, qui me pousse à l'action et me demande si j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour changer la situation. Je suis chanceux», détaille l'entrepreneur.

Pour Marc Loriol, certain·es conjoint·es reconnaissent l'intérêt de faire des sacrifices. «D'autres, surtout des hommes qui gagnent bien leurs vies, ont tendance à considérer que leurs femmes pratiquent une activité d'occupation plus qu'une vocation professionnelle. Ces femmes arrêtent souvent plus tôt leur activité. Certes, elles évitent une éventuelle désillusion, mais une frustration se crée.»

«Les proches peuvent soutenir la motivation tout en permettant d'avoir une sécurité matérielle.»
Marc Loriol, co-auteur du livre Le travail passionné

Marc Loriol relève cette déconnexion entre les conjoint·es des passionné·es et la réalité, en se basant notamment sur une soutenance de thèse sur le parcours des artistes plasticiennes, pour laquelle il a été membre du jury.

Le conjoint qui aide le plus permet de relativiser les difficultés en garantissant quoi qu'il arrive un certain niveau de vie. Son portrait? Souvent celui d'un homme travaillant en dehors du monde de l'art, qui gagne bien sa vie et permet à sa femme de continuer à exercer son activité sans qu'elle n'ait à gagner sa vie avec. Il peut aussi travailler dans le monde de l'art, et ainsi comprendre pourquoi telle exposition n'a pas été prise. «Le rôle des proches est compliqué, mais il peut être de soutenir la motivation tout en permettant d'avoir une sécurité matérielle ou psychologique par rapport aux difficultés ou risques d'échec de la carrière.»

Parler sans tabou de la précarité financière et des réalités de son métier-passion est un premier pas vers plus de transparence. Il permet aussi aux plus jeunes de se faire une réelle idée de tel ou tel travail, de façon plus pragmatique et moins romancée.

La CGT cherche à se repolitiser (et ce n'est pas une bonne idée)

By: Telos

Après avoir encaissé échec sur échec, le syndicat se pose à nouveau la question de la politisation. Paradoxal: une majorité de Français·es se méfie de tout ce qui touche à la politique.

Temps de lecture: 6 min

Au tournant des années 1970-80, on commençait à s'interroger sur l'efficacité des modes d'action traditionnels et contestataires de l'action syndicale (grèves, manifestations, etc.) face aux mutations du capitalisme, à la montée du chômage et à la crise du syndicalisme.

C'est l'époque où, dans l'entreprise, s'affirme un syndicalisme de proposition revendiquant toujours plus de négociations collectives, dans l'esprit de ce qui existait déjà en Europe du Nord. La CGT, avec un certain retard, s'était elle aussi engagée dans cette voie. Mais le mouvement social lancé en décembre 2019 pourrait marquer une inflexion.

Une mobilisation fragile

Une partie des médias privilégie le caractère spectaculaire des mobilisations sociales, voire les violences qui parfois les accompagnent, au détriment d'autres aspects qui constituent pourtant les rapports les plus fréquents qu'ont les salarié·es avec l'action revendicative.

En effet, le monde du travail d'aujourd'hui n'est pas caractérisé par une forte propension au conflit, comme cela a pu être le cas dans les années 1960 ou 70. Et les attentes des salarié·es à propos des qualités de leurs représentant·es ne favorisent nullement la culture contestataire. C'est ce qu'attestent, dans la période récente, certaines grandes enquêtes annuelles menées par le Cevipof.

Parmi ces qualités, l'honnêteté attendue de la part des élu·es se situait au tout premier rang (47% en 2019, idem en 2018), soit plus de 20 points de plus que la combativité (25%) que devançait également «une bonne connaissance des dossiers», c'est-à-dire des qualités d'expertise (31%).

Or, les attentes des salarié·es quant à leurs représentant·es ne sont pas sans effets sur les mobilisations collectives et le mouvement d'opposition actuel à la réforme des retraites par points. Sur le terrain des grèves ou celui des manifestations, ce dernier ne fut jamais à la hauteur des mobilisations antérieures, qui se sont répétées de 1995 à 2018 et qui s'opposaient aussi à des projets de réformes voulues par l'État (retraites, régimes spéciaux, CPE, loi El Khomri, Code du travail).

On est loin du «syndicalisme de masse» qui constituait dans le passé l'un des repères essentiels des syndicats.

En 2019-2020, les grèves se sont déroulées pour l'essentiel dans le secteur des transports publics (RATP, SNCF) et le mouvement de mobilisation a très rapidement chuté, qu'il s'agisse du nombre de grévistes ou de celui des participant·es aux manifestations, organisées sur plusieurs semaines par le front des syndicats protestataires: le 5 décembre 2019, celles-ci réunissaient au niveau national 806.000 personnes; le 6 février 2020, 121.000.

C'est bien sûr dans ce contexte que se situe une pratique de plus en plus courante, les blocages, qui ont entravé ou paralysent encore de façon ponctuelle ou durable certaines activités (ports, distribution d'électricité, traitements des déchets, sites pétroliers, etc.). La plupart du temps, ces actions très déterminées mais toujours minoritaires témoignent surtout de la faiblesse du mouvement d'ensemble, et de l'incapacité des syndicats contestataires à mobiliser hors de secteurs limités et spécifiques. Les blocages comme substituts à des grèves et à des manifestations de moins en moins importantes? Peut-être, mais reste que l'on est loin ici du «syndicalisme de masse» qui constituait dans le passé l'un des repères essentiels, voire programmatique, des syndicats et notamment de la CGT.

Dans les faits, il est de plus en plus probable qu'au vu de ses carences, le mouvement actuel débouche sur un échec. Un échec qui succèderait, dans une période ramassée, à ceux qui ont conclu les mobilisations de 2016 contre la loi El Khomri, 2017 contre les ordonnances Macron ou 2018 contre la transformation du statut de la SNCF. Quatre échecs en quatre ans, c'est beaucoup, beaucoup trop.

Les syndicats, toujours efficaces?

Ces divers échecs ont donné lieu dans les années récentes à des débats de fond à propos de l'efficacité de l'action syndicale. Dans ce cadre, ce sont les débats qui animent la CGT qui attirent aujourd'hui le plus l'attention, pour deux raisons: la première est la position centrale et hégémonique de la centrale de Montreuil dans les mouvements de protestation depuis 2016. La seconde est qu'au cours des dix dernières années, son influence lors des élections professionnelles est en net recul, y compris dans ses bastions traditionnels, et elle n'est plus l'organisation syndicale la plus représentative comme elle l'était de la Libération à 2018.

C'est dans ce contexte que le débat au sein de la CGT a pu prendre un tour singulier. La question du politique y est revenue de façon vivace, notamment depuis le printemps 2019 marqué par le congrès de la centrale et par les lendemains du conflit des cheminots et de son échec.

Il ne s'agit plus d'affirmer seulement que le syndicalisme fait de la politique lorsqu'il conteste un projet du gouvernement comme le font parfois certains dirigeant·es de syndicats, dont Philippe Martinez. Mais d'affirmer des positions tranchées et radicales qui mettent en cause la stratégie adoptée par l'organisation voici près de vingt ans, sous l'impulsion de Louis Viannet, stratégie qui donna lieu à un double mouvement: la rupture des liens que la CGT entretenait historiquement avec le politique et le PCF; une démarche prônant un «syndicalisme rassemblé» qui impliquait qu'au-delà des divergences entre les lignes et les orientations des confédérations, pouvaient exister des convergences sur la défense immédiate des intérêts des salarié·es ou sur des enjeux revendicatifs communément partagés.

Empruntant parfois un discours très daté, Laurent Brun avait déjà évoqué une autre nécessité: celle de renforcer les liens entre la CGT et le PCF.

Au congrès de Dijon, où les tendances les plus radicales représentaient près de 35% des syndicats, le ton était donné. Pour des organisations importantes comme les fédérations de la chimie ou du commerce, et des unions départementales comme celles des Bouches-du-Rhône, du Nord et du Val-de-Marne, il fallait désormais et plus que jamais combattre toute forme de réformisme, tant à l'extérieur de la CGT qu'en son sein[1].

Empruntant parfois un discours très daté, ponctué de références à Lénine ou de termes combatifs voire guerriers, Laurent Brun, qui dirige la fédération des cheminots et dont l'ambition est de succéder à Philippe Martinez, avait déjà évoqué une autre nécessité: celle de renforcer les liens entre la CGT et le PCF. Lors du congrès du PCF à l'automne 2018, il insista en tant que «communiste» sur le rôle que devait jouer à nouveau son parti quant aux réflexions menées au sujet «des stratégies, des tactiques et des modes d'organisation qui permettent de mieux lutter». Retour de la «courroie de transmission» comme l'observe Michel Noblecourt?

Quelle que soit la réponse à cette question, un paradoxe demeure. Alors que l'essentiel des débats dans la CGT vise à élargir son implantation dans les entreprises, la tendance à la (re)politisation de la centrale pourrait encore renforcer l'un des facteurs qui expliquent le très faible niveau de syndicalisation en France. En effet, pour près d'un·e salarié·e sur deux (47%), ce niveau est dû au fait que les syndicats apparaissent comme trop politisés; loin derrière, on trouve la crainte des représailles patronales (27%), le déclin de l'engagement collectif dans les sociétés contemporaines (20%), ou le coût de la cotisation qui peut parfois sembler élevé (10%).

Banal et triste constat

Sur un plan plus global (ou plus politique), la forte défiance qui affecte les partis au sein de l'opinion semble toucher les syndicats, que celle-ci identifie souvent au «politique» et à ses institutions. En l'occurrence, la confiance qu'ils recueillent auprès des salarié·es ou des Français·es en général se situe à des niveaux très bas, et elle n'a cessé d'évoluer à la baisse dans les dix dernières années, comme le montre le Baromètre de la confiance politique du Cevipof: en janvier 2010, 36% des interrogé·es disaient avoir confiance dans les syndicats (contre 61% qui s'en méfiaient); en janvier 2019, ils et elles ne sont plus que 27% à avoir un avis analogue (69% étant d'un avis contraire).

Les chiffres sont éloquents et le constat que l'on peut faire ici est tristement banal. Les efforts pour (re)politiser l'action syndicale vont à l'encontre des buts recherchés et d'une efficacité syndicale retrouvée. Drôle de façon de faire que de vouloir emprunter une voie que les salarié·es ne veulent plus prendre, alors que l'on souhaite s'en rapprocher.


1 — Certaines organisations de la CGT adhèrent toujours à titre individuel à la Fédération syndicale mondiale (FSM) créée en 1945 et qui fut largement contrôlée par les syndicats soviétiques et l'URSS. Après la chute du bloc soviétique, la FSM s'est maintenue et rassemble toujours les syndicats «sur une base de classe et de masse, contre l'impérialisme et pour l'abolition de l'exploitation capitaliste». Elle regroupe aujourd'hui les syndicats de ce qu'il reste des pays communistes –Corée du Nord, Cuba, Vietnam– et des syndicats de pays du Sud. Retourner à l'article

Nouvelles accusations contre R. Kelly

Le chanteur est accusé, entre autres, de dizaines d'agressions sexuelles et de pornographie infantile.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur Pitchfork

Le 13 février, une nouvelle accusation est venue renforcer le dossier du procès fédéral contre R. Kelly, chanteur à l’origine de la chanson «I believe I can fly».

Dans le dossier d'accusation, la victime présumée est identifiée comme «mineure n°6». Elle aurait rencontré R. Kelly en 1997 ou 1998 quand elle avait 14 ou 15 ans et subi des rapports sexuels avec lui pendant plusieurs années. Dans le même temps, le témoignage d'une victime supposée de 17 ans au moment des faits, a été retiré du dossier.

Autre changement dans ce nouvel acte d'accusation, le parquet requiert maintenant la confiscation de «tous les droits, titres et intérêts sur les actions et tous les autres intérêts de propriété dans [la société de production de R. Kelly] Bass Productions, Ltd», en attendant l'éventuelle condamnation de Kelly.

Après des années de soupçon et de non-dits sur les agissements du chanteur de R&B, un documentaire, Surviving R. Kelly, visionné par des millions de personnes, a permis de porter les accusations à l’attention des autorités. Un an plus tard, le chanteur fait face à de multiples charges criminelles.

Le cas R. Kelly

En 2008, il avait été acquitté pour pornographie infantile et détournement de mineures après avoir filmé un rapport sexuel avec une fille de 13 ans. En 2017, avec le mouvement #MeToo, les accusations à son encontre ont de nouveau fait surface et donné lieu à un mouvement intitulé «#MuteRKelly» encourageant au boycott de l’ensemble de son œuvre.

En 2018, R. Kelly se permettait encore de dire: «Il y a un million de fils de p*** qui me détestent et 40 millions qui m’adorent». Mais en janvier 2019, le documentaire Surviving R. Kelly permet à des dizaines de victimes, fans, choristes, chanteuses, danseuses, gardes du corps, assistantes de témoigner à visage découvert pendant six épisodes d'une heure. En janvier 2020, une suite est diffusée, les mêmes femmes témoignent cette fois-ci des pressions et menaces qu’elles subissent depuis la diffusion du documentaire.

Le premier documentaire a aidé les autorités à construire un dossier solide contre le chanteur. En 2019, il est lâché par son équipe puis arrêté et accusé d'une dizaine d'agressions sexuelles et détournements de mineures. Il est relâché après avoir payé sa caution. Quelques semaines plus tard, il perd pied dans une interview avec Gayle King où il pleure, frappe du poing et clame son innocence.

En juillet, il est de nouveau accusé pour obstruction à la justice après avoir payé la famille d’une des victimes en échange de son silence. Son procès devient par la suite fédéral et de nouvelles charges y sont ajoutées. Il devrait s'ouvrir le 27 avril 2020. Il entend toujours plaider non-coupable pour toutes les charges qui pèsent contre lui.

Vive effervescence dans la bonne restauration parisienne

De chouettes adresses à garder sous le coude.

Temps de lecture: 8 min

Marc Veyrat, promu chef conseil de La Fontaine Gaillon, en face de Drouant, et Michel Rostang, enfant de Sassenage près de Grenoble, deux étoiles depuis des lustres dans le XVIIe arrondissement de Paris riche de bonnes adresses, a cédé sa Maison célébrissime à son chef Nicolas Beaumann, son bras droit depuis quinze ans.

À La Fontaine Gaillon, le chef Marc Veyrat | © Benedetta Chiala

La cinglante crise qui a affecté les meilleures tables de la capitale, moins 30 à 40% de recettes, s'éloigne grâce aux déjeuners d'affaires et aux travaillés du palais à l'affût des bons plans et des nouveaux étoilés 2020. Les bonnes adresses ont le vent en poupe.

La Fontaine Gaillon

Après le nez de Gérard Depardieu, souvent en cuisine, voici le chapeau de Marc Veyrat bien présent dans les salles à manger du lundi au mercredi –animations et dialogues garantis. Oui, ce restaurant historique profite des plats signatures du savoyard toujours perturbé par le déclassement peu justifié de la Maison des Bois au Col de la Croix Fry (74230). Il faut s'y rendre pour un festin inoubliable. Le grand chef a été maintenu à deux étoiles et non pas trois.

À La Fontaine Gaillon, la cassolette de homard à l'ancienne, lamelles de roquefort | © Maxime Ledieu

La carte très variée de La Fontaine, admirable terrasse en pierres sur la place, est mitonnée avec talent par le chef Nicolas Forni, 26 ans, formé par Arnaud Lallement, Frédéric Anton et Jean-François Rouquette, sept étoiles en tout. Le récital combine des préparations classiques, l'escalope de foie gras poêlée parfumée à la myrrhe odorante (27 euros), la cassolette de homard à l'ancienne, lamelles de roquefort (27 euros), la truite saumonée au beurre blanc parfumé au sapin (26 euros), le filet de bœuf Rossini, jus à l'ancienne truffé (48 euros), et des spécialités de Veyrat: le tartare de sandre au lait de coco et citron vert (22 euros), la bouillabaisse du lac et de la mer (rarissime), croûtons et rouille (38 euros) et les légumes oubliés à la truffe en bocal (35 euros), une offre séduisante à Paris.

À La Fontaine Gaillon, le tartare de sandre | © Maxime Ledieu

On termine par la profiterole glacée au chocolat (14 euros), le baba à la Chartreuse, fruits exotiques (16 euros) et le sablé aux pommes, sorbet à la cannelle (14 euros). Cet ensemble devrait relancer La Fontaine avant le printemps parisien.

À La Fontaine Gaillon, le baba à la Chartreuse, fruits exotiques | © Maxime Ledieu

1 rue de la Michodière 75002 Paris. Tél.: 01 88 33 93 00. Ouvert du lundi au vendredi à midi et du lundi au samedi le soir. Menu au déjeuner à 45 euros, au dîner à 80 euros. Voiturier.

Agapé

Cette table lumineuse, tout près de Villiers, est pilotée par un maître-restaurateur Laurent Lapaire, talentueux dénicheur de chefs créateurs, pas tous japonais, auteurs d'assiettes modernes, colorées et de goûts justes.

Au restaurant Agapé, langoustines Demoiselle du Guilvinec | © Karine Sicard Bouvatier

Le déroulé des plats est signé de Benoît Dumas, disciple de Jérôme Banctel, ancien chef d'Alain Senderens chez Lucas à La Madeleine –et il accomplit des prodiges. Le tartare de noix de veau sélectionné par le boucher star Hugo Desnoyer reste un plat savoureux, escorté de langoustines et de caviar Petrossian (65 euros), la tartelette truffée à l'artichaut, foie gras et cochon est mouillée d'un sabayon de Vin de Voile (57 euros) et la ventrèche de thon rouge agrémentée de poire fumée et burrata (52 euros) ainsi que les cavatelli (pâtes) à la truffe noire et marmelade de champignons (95 euros) et le filet de chevreuil de chasse de Sologne (rare) est enrichi de carottes, de cerfeuil et de jus de betteraves au raifort (84 euros).

Au restaurant Agapé, Saint-Jacques et poutargue de caviar | © Karine Sicard Bouvatier

Tout cela est saisissant de parfums et de goûts. À côté du comté de Bernard Antony (21 euros), voici le chocolat Grand Cru Guanaja aux baies de Tasmanie (26 euros) et la délicate pastilla au lait, fleur d'oranger et miel, une merveille (20 euros).

L'Agapé en progrès constants atteint le niveau deux étoiles, d'autant que les vins du sommelier Gabriel sont bien choisis: délicieux Saumur blanc au verre (18 euros).

À coup sûr, une table d'excellence pour les meilleurs arpenteurs de restaurants de Paris et d'ailleurs.

51 rue Jouffroy d'Abbans 75017 Paris. Tél.: 01 42 27 20 18. Menu Déjeuner Hivernal à 54 euros, Agapé en cinq étapes à 119 euros, Carte Blanche Anniversaire dix ans à 155 euros. Fermé samedi et dimanche. Voiturier.

Le Saint-Germain au Lutetia

Le grand hôtel 1900 cher à César et Pierre Bergé a confié à Benjamin Brial, le premier chef de ces lieux de beauté architecturale, le lancement d'un restaurant chic sous la verrière colorée imaginée par Fabrice Hyber –il avait ouvert la table du patio et il a gardé de sérieuses spécialités: le thon en tartare, avocat en vinaigrette ponzu (32 euros), le foie gras vendéen en gelée au poivre et mûres (32 euros) et l'avocat en tranches, pickles de citron (16 euros).

Quatre poissons: le cabillaud rôti au céleri boule truffé (38 euros), les Saint-Jacques snackées et le risotto de petit épeautre à la bisque et chou-rave (42 euros), le bar nacré au chou-fleur, ail noir et beurre blanc au champagne, belle recette (48 euros) et la sole meunière au beurre d'algues pommes purée, très classique (65 euros).

Au restaurant Saint-Germain, le bar nacré, chou-fleur, ail noir et beurre blanc au champagne | © Hôtel Lutetia

Côté viandes, la volaille jaune rôtie, potimarron grillé (38 euros), l'agneau de 36 heures confit, câpres et citron, salsifis au jus (42 euros), le filet de bœuf charolais grillé, duxelle de champignons, sauce au poivre, frites si l'on veut (55 euros) et le bœuf et truffe noire façon mini-burgers, coulis truffé, une innovation très mode (46 euros).

Au restaurant Saint-Germain, l'agneau de 36 heures confit et effiloché, salsifis au jus, câpres et citron | © Hôtel Lutetia

Desserts appétissants: le chocolat fondant et glace sarrasin (18 euros), la pomme façon Tatin et son sorbet (18 euros) et la poire à la mousse de vanille et glace champignon (18 euros).

Au restaurant Saint-Germain, la poire, mousse vanille de Madagascar et glace champignon du chef pâtissier pâtissier Nicolas Guercio | © Hôtel Lutetia

Tout cela, ces réjouissances bien tournées améliorent l'offre « restauration» du Lutetia, ce qui pourrait valoir une première étoile au chef Brial et à son second Maxime Leloup, attachés aux saveurs d'Asie. Cette cuisine doit plaire et forger une nouvelle clientèle dans ce palace du groupe SET établi à Londres et à Amsterdam.

45 boulevard Raspail 75006 Paris. Tél.: 01 49 54 46 00. Menu au déjeuner, un plat à 32 euros, deux plats à 45 et 49 euros et 89 euros tous les jours à midi et au dîner. Champagne Taittinger 2008 à 24 euros le verre, Ruinart à 39 euros, mojito de saison à 26 euros, bières et cidres de 12 à 14 euros. Brasserie et bouillabaisse marseillaise sur l'avenue. Pas de fermeture. Voiturier.

Maison Rostang

En cédant à Nicolas Beaumann son premier restaurant double étoilé, ouvert en 1978 à la place du légendaire Denis, Michel Rostang, fils de Jo, chef regretté titulaire de trois étoiles près d'Antibes, a tenu à préserver un répertoire de haute cuisine d'hier: le foie de canard poché dans un bouillon corsé à l'anguille fumée (58 euros), le homard bleu entier, la queue en salade (98 euros), la splendide quenelle de brochet soufflée à la crème de homard, chef-d'œuvre (68 euros), la canette Miéral au sang pour deux personnes (88 euros), le suprême de canard sauvage en écailles de cèpes au chou vert et foie gras (82 euros), le cœur de carré de veau à la florentine, artichauts et jus infusé (82 euros) et la tarte au chocolat amer et sa sauce au café et sorbet chocolat (29 euros). Dieu quelle science des goûts d'hier et d'aujourd'hui!

À la Maison Rostang, le pigeon à l'étouffée rôti | © Vaures Santamaria

Ici, dans ce cadre bourgeois, deux salles à manger d'une sobre élégance, les grands plats racontent l'histoire glorieuse de la mémoire culinaire du pays de Brillat-Savarin, de Fernand Point et de Paul Bocuse pour les préparations en deux services. Élève de Yannick Alléno au Meurice, le longiligne Nicolas Beaumann, chef associé de la maison depuis 2014, est l'héritier parfait pour faire vivre cette maison de bouche fréquentée par la meilleure clientèle de mangeurs savants et attentifs aux cuissons et garnitures : on est là pour se régaler.

À la Maison Rostang, le carré de cochon de lait croustillant | © Vaures Santamaria

Aidé d'une excellente brigade de salle, Nicolas Beaumann entend enrichir la carte et faire évoluer le corpus des recettes selon les saisons et ses envies –notez le cigare croustillant fait de tabac de Havane, un dessert unique (29 euros). La deuxième vie de la Maison Rostang (dix cuisiniers inventifs) a commencé avec brio et compétence. À midi, un admirable menu à un tarif humain. Carte des vins d'exception, trouvailles du sommelier Baptiste, dénicheur d'un délicieux Vacqueyras blanc au verre (15 euros).

20 rue Rennequin 75017 Paris. Tél.: 01 47 63 40 77. Menu au déjeuner à 90 euros, Transmission en 6 ou 8 temps à 195 et 235 euros. Fermé samedi midi, dimanche et lundi midi. Voiturier expert.

Accents

À deux pas de la Bourse, au rez-de-chaussée d'un immeuble moderne, une salle à manger façon loft, tables en bois, cave apparente, c'est là qu'officie un jeune chef Romain Mahi, un as du pâté en croûte au foie gras, il est l'employé de la Japonaise Ayumi Sugiyama, pâtissière de talent et gérante de ce spot basique, étoilé par le guide rouge en 2018.

Au restaurant Accents, le risotto au céleri, hareng et pomme | © Accents

Formé par l'excellent Thierry Marx au Mandarin Oriental, ce cuisinier très classique concocte des plats séduisants: une délicate soupe à l'oignon, une tourte au foie gras, un risotto de céleri au hareng, un saumon au barbecue à la cécina (jambon) de bœuf, un rouget aux poireaux, un cabillaud sauvage aux choux et des noisettes de chevreuil au porto, girolles et châtaignes. Un récital d'une étonnante créativité raisonnée et savante: on est sous le charme, même si les portions sont minimalistes.

Au restaurant Accents, le saumon, céciné de bœuf maturé | © Accents

À coup sûr, un espoir pour la restauration française. Gâteries japonaises au dessert: la purée de navet, sorbet yuzu, émulsion gingembre, nougatine. On rêve d'un Opéra façon Ayumi, la reine du sucre!

24 rue Feydeau 75002 Paris. Tél.: 01 40 39 92 88. Menus au déjeuner à 39 euros (en 3 temps), à 52 euros (en 4 temps), au dîner à 62 euros (en 5 temps) et 73 euros (en 6 temps). Menu Truffes au dîner (115 euros). Fermé dimanche et lundi.

Conti

Ce fut l'un des premiers restaurants étrangers de Paris, un italien créé par Alfred Conti en 1946 en plein XVIe arrondissement.

Originaire d'Ombrie, ce restaurateur porteur de la tradition de la pasta, du risotto, du jambon de Parme a lancé dans la capitale les spaghetti bolognaise à la viande de bœuf et côtes cuites quatre heures (22 euros), le plat star d'aujourd'hui mitonné par le bon chef Laurent Bourdin, successeur de Michel Ranvier passé par Troisgros qui a été l'étonnant interprète des secrets culinaires de la mamma. Ce cuisinier, ancien de l'Orient-Express, a imposé Conti et son décor rouge théâtre dans la galaxie des tables étrangères à Paris dans les années 1970-2000.

Au déjeuner d'affaires et au dîner d'intimité, Conti a été un must avant que le Carpaccio du Royal Monceau du chef Angelo Paracucchi révélé par le Gault & Millau devienne le premier étoilé du Michelin. Jean Gabin, Marlène Dietrich, Michel Audiard étaient des habitués, ils jouaient aux cartes après le café.

Au restaurant Conti, la burrata pugliese, choux verts et bresaola, betterave parfumée à la truffe blanche | © Alban Couturier

En 2020, le Conti connaît une jolie renaissance à travers les antipasti, la burrata pugliese à la bresaola (viande) et betterave parfumée à la truffe blanche (26 euros), les noix de Saint-Jacques en carpaccio à la poutargue (28 euros) et l'éventail des pâtes fraîches du chef actuel: les liguine au homard, gingembre et noisettes, un plat phare (32 euros), les raviolis de potiron et crème d'artichauts, jus au Parme (25 euros), les penne aux gambas à la carbonara, oignons (27 euros) et le fameux risotto Carnaroli nero, calamars sautés (27 euros) et l'osso bucco à la milanaise, frites de polenta (32 euros).

Au restaurant Conti, les linguine au homard dans son jus au gingembre et noisettes | © Alban Couturier

Oui, un remarquable éventail abondant, créatif et de tradition évoluée. Desserts très italiens, rares en France: le délicieux sabayon aux deux Marsalas (15 euros), le semifreddo aux marrons, biscuit et cerises (16 euros), le plantureux tiramisù (15 euros) et la panna cotta au chocolat blanc (14 euros).

Au restaurant Conti, semifreddo aux marrons | © Alban Couturier

À coup sûr une ambassade italienne de vérités culinaires de la Botte embellies par de singulières trouvailles et des accompagnements choisis. Pas loin de l'étoile si rare dans les restaurants italiens de France. Service amical et ambiance parisienne.

72 rue Lauriston. Tél.: 01 47 27 74 67. Menu Conti à 39 euros. Carte de 75 à 100 euros. Fermé samedi midi. Voiturier.

Before yesterdayBridge> Slate

Pollution de l'air: les enfants de demain risquent d'être moins bons en sport

Une étude britannique lie pollution de l'air et retard de croissance des poumons.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur The Guardian

Selon un nouveau rapport publié par l'association Breath GB, les performances des sportifs et sportives britanniques pourraient être altérées par la pollution de l'air.

Sur les 94 lieux d’entrainement où ont été effectués des relevés de niveau de pollution de l'air: vingt-six étaient au-dessus de la limite préconisée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et cinquante-deux s'en approchaient fortement. Parmi ces lieux, on trouve notamment Ridgeway Rovers où David Beckham et Harry Kane avaient l’habitude de s'entraîner.

En s'entraînant dans de telles conditions, les enfants et athlètes de demain s'exposent à un retard de croissance de leurs poumons ce qui limiterait, à terme, leurs performances sportives. Exposées à la pollution, les capacités respiratoires des enfants peuvent être réduites de plus de 10% et le risque de souffrir de maladies cardiaques augmenter.

Il est encore temps

Mark Bergin, professeur d’éducation physique interrogé par le Guardian est témoin des observations des spécialistes: «Il y a des choses qu’on peut déjà observer: on a vu augmenter drastiquement le nombre d’enfants qui ont des inhalateurs ces dix dernières années.»

En 2015, une étude américaine avait montré qu'avec la dimunution de la pollution de l'air, les capacités respiratoires des enfants augmentent. À Los Angeles où de nombreuses mesures ont été mises en place pour réduire la pollution, les poumons des enfants d’aujourd’hui sont en meilleure santé que ceux d’il y a vingt ans.

Une équipe de scientifiques vient de lancer une nouvelle recherche sur la vie extraterrestre

Elle espère répondre à l'une des questions les plus fascinantes au monde.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur The Independent

Sommes-nous seuls dans cet univers? Depuis le visionnage de E.T, cette question vous hante. Afin de tenter d’y répondre, une équipe de scientifiques de l’institut SETI –pour «search for extraterrestrial intelligence», «à la recherche d’intelligence extraterrestres»– a mis en place un nouveau projet utilisant les technologies les plus récentes afin de scruter le ciel dans l’espoir de récolter des données qui indiqueraient la présence d’autres formes d’intelligences.

Les chercheurs et chercheuses ont également prévu de rendre publiques leurs données de recherche espérant ainsi encourager les amateurs et amatrices à scruter les cieux.

Mais que faut-il chercher dans l'univers? Des «technosignatures» c'est-à-dire des indices chimiques comme une certaine concentration d’oxygène, des petites quantités de méthane ou des indications de reliefs non-naturels: tout ce qui pourrait être le signe d'une forme de vie, intelligente ou non.

Les scientifiques du SETI veulent greffer un outil de détection au télescope à très grande portée (VLA) situé au Mexique, afin de créer un système automatisé de récolte de données, sans détourner le télescope de ses observations habituelles.

En plus de l’observation, l’équipe scientifique développe des modèles numériques pour simuler des environnements extraterrestres qui pourront aider les futures recherches. Ainsi elle cherche à déterminer quelles technosignatures sont synonymes de vie.

En 2015, l’institut SETI avait déjà lancé une grande campagne de recherche mais axée sur l'écoute de signaux extraterrestres. Deux millions de giga de données ont, pour le moment, été récoltées. L'institut les a rendues publiques et invitent les citoyen·nes à s’en emparer.

Augmentation du niveau des eaux, et si on endiguait la mer du Nord?

En réponse à l'augmentation du niveau de la mer, des scientifiques proposent de construire deux gigantesques barrages, l’un reliant la Norvège à l’Écosse et l’autre la France à l’Angleterre. Une manière pour eux d'alerter sur les conséquences du changement climatique.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur New York Times

Deux barrages en mer du Nord, les plus grands jamais construits au monde, c'est ce que proposent deux scientifiques. L’un s’étendrait sur près de 500 km des côtes de l’Écosse à la Norvège. L’autre, d’un peu plus de 150 km, relierait le nord de la France au sud-est de l’Angleterre. Cela permettrait selon les scientifiques de protéger des dizaines de millions d’Européens des conséquences de l’augmentation du niveau de la mer.

Aux grands maux les grands remèdes. «Le concept de construction du barrage met en évidence l'étendue des efforts de protection qui seront nécessaires si les efforts d'atténuation des émissions de CO2 ne parviennent pas à limiter l'élévation du niveau de la mer», précisent les scientifiques à l’origine de cette proposition dans le journal américain de météorologie.

Sans réduction des émissions de CO2, le niveau de la mer pourrait augmenter d’un mètre d’ici à 2100 forçant ainsi des millions de personnes à quitter leurs habitations. Certaines villes côtières comme San Francisco en ressentent déjà les conséquences.

Sjoerd Groeskamp, co-auteur du rapport et océanographe à l’institut de recherche néerlandais sur la mer, le résume ainsi au New York Times: «Voilà un plan, mais un plan dont nous ne voulons pas. Mais, si on finit par en avoir besoin, alors c’est techniquement et financièrement possible.» L'océanographe préférerait que cette idée agisse comme un rappel de l'urgence d'agir auprès des dirigeant·es européen·nes.

Pour combien?

La construction des barrages est estimée entre 250 et 550 milliards de dollars, un coût qui devra être partagé, selon les auteurs, entre la douzaine de pays européens concernée. Les barrages seraient aussi les plus longs jamais réalisés. Actuellement, le record est détenu par la Corée du Sud, avec un très long mur marin de 33 km.

Pour endiguer la mer du Nord, il faudrait déployer des moyens pharaoniques. Ainsi les océanographes estiment que la construction nécessiterait 51 milliards de tonnes de sable soit l’équivalent du total utilisé chaque année dans les projets de construction à travers le monde.

Ce projet n'est pas sans conséquences désatreuses pour les fonds marins et leurs habitants. À force d’isoler la mer, il est probable qu’elle se transforme en eau douce, la rendant invivable pour les espèces qui la peuple actuellement. Les conséquences économiques sur la pêche seraient alors, elles aussi, dramatiques.

Dès 2050, quelques 150 millions de personnes pourraient se retrouver submergées par le niveau des eaux, engloutissant des villes entières selon le plus récent rapport de Climate Central.

Mamie Smith, première blueswoman noire si vite oubliée

En 1920, Mamie Smith enregistre «Crazy Blues». Ce morceau plein de douleur va devenir le premier succès d'un·e artiste afro-américaine, et casser de nombreuses barrières.

Temps de lecture: 5 min

Il y a un siècle, on vendait déjà des dizaines de millions d'œuvres musicales aux États-Unis comme en Europe, mais on ne pensait pas qu'une femme noire puisse enregistrer un disque. Et puis, étonnamment, la donne a changé en quelques mois.

Évidemment, la porte ne s'est pas ouverte toute seule. Il aura fallu un personnage capable d'affronter le préjudice: Perry Bradford. Originaire d'Alabama, ce musicien et compositeur afro-américain s'est fait connaître dans les minstrel shows, ces spectacles comiques, musicaux et surtout racistes, puis dans le vaudeville, avec la volonté de mettre en avant des artistes noirs de façon authentique.


En février 1920, Bradford se rend à New York, aux bureaux de Okeh Records, avec des chansons qu'il a écrite pour une certaine Mamie Smith –révélée dans le spectacle de vaudeville Maid in Harlem– et un argumentaire limpide: «Il y a quatorze millions de Noirs dans ce grand pays et ils achèteront des disques s'ils sont enregistrés par l'un d'entre eux, parce que ce sont les seuls gens qui peuvent chanter et interpréter correctement des morceaux de jazz qui viennent juste de sortir.»

Dans son ouvrage Cowboys and Indies, Gareth Murphy rappelle qu'Okeh Records, fondé par l'Allemand Otto Heinemann, faisait entrer des disques européens, en yiddish, allemand ou suédois sur le marché américain, à destination des communautés immigrées. Quitte à viser un marché de niche. «La population noire n'était-elle pas potentiellement la plus fructueuse aux États-Unis? Et si oui, pourquoi considérer la musique noire différement des autres styles vendus par Okeh?»

Le label a vite compris qu'il faisait face à une solide barrière raciale, étant probablement victime de lettres de menaces: «Enregistrer des filles de couleur entraînerait un boycott des disques et phonographes d'Okeh», note Giles Oakley dans The Devil's Music. Peu importe. Bradford convainc le responsable Fred Hager de donner sa chance à cette chanteuse de 36 ans. Le 14 février, il lui fait enregistrer «That Thing Called Love».


De sa voix de contralto, elle chante que l'amour «vous fera pleurer et crier», une ballade romantique assez classique mais qui rencontre le succès. Aucun boycott à déplorer, et Mamie Smith et Perry Bradford sont rappelés quelques mois plus tard pour une nouvelle session.

Si la première fois la chanteuse était entourée de musiciens blancs, elle est cette fois accompagnée de jazzmen noirs, pour un morceau bien plus singulier: «Crazy Blues».


L'ensemble musical des Jazz Hounds (piano, cuivres et violon) offre une enveloppe bien fleurie à Mamie, qui peut pousser sa voix. C'est énergique, enjoué, ça repose sur des accords majeurs, ça a l'air léger, mais c'est trompeur.

Un malheur personnel, un contexte sans pitié

En effet, le propos écrit par Bradford est bien plus sombre: «Je ne peux pas dormir la nuit/Je ne peux pas manger/Car l'homme que j'aime/ne me traite pas bien/Il me fait me sentir si triste/Je ne sais pas quoi faire/Parfois je m'assois et je soupire/Et je commence à pleurer/Car mon meilleur ami/m'a fait ses adieux […] Maintenant j'ai le blues à devenir folle/Depuis que mon bébé est parti/Je n'ai pas de temps à perdre/Je dois le trouver aujourd'hui.»

Elle continue de l'aimer même s'il la quittée, continue de le chercher quitte à en perdre la tête. Mais on peut y voir aussi une seconde lecture: son mari ne l'a pas quittée, il a peut-être été tué.

«Crazy blues» se termine en effet sur une idée improbable mais pas dénuée de sens: désespérée, incapable de supporter le temps qui passe, la jeune femme pense à «[se] trouver un flingue/tirer sur un flic». Une forme de violence cathartique contre le symbole de l'autorité, qui pourrait sortir d'un morceau de gangsta rap, et qui résume bien le climat de peur dans lequel vivent les Afro-Américain·es dans les années 1910. Depuis l'élection de Woodrow Wilson, leurs droits civiques sont limités, la ségrégation se renforce et les violences raciales s'accumulent.

Le retour des soldats de la Première Guerre mondiale entraîne ainsi le Red Summer de 1919: des dizaines d'attaques de suprémacistes blancs à travers les États-Unis causant la mort d'un millier de personnes.

«Le fait que la chanteuse soit noire donnait au disque une importance symbolique.»
Giles Oakley, auteur de The Devil's Music

L'interprétation musicale est donc un contre-pied, une puissance rassurante alors que tout s'écroule. Difficile de faire un blues plus authentique, qui d'ailleurs, cent ans après, n'a rien perdu de sa force. «Crazy Blues» incarne la complexité de ce que devait être la vie d'un·e Afro-Américain·e à cette époque, une immense douleur et un espoir de s'affirmer.

C'est un tube instantané: 75.000 copies sont vendues le premier mois, et l'argument de Perry Bradford se confirme. «Le fait que la chanteuse soit noire donnait au disque une importance symbolique», résume Giles Oakley. «En l'espace d'un an, des centaines de milliers de copies ont été vendues dans tout le pays. Les porteurs de wagons-lits ont officieusement boosté les ventes du disque en les achetant puis revendant dans les zones rurales», précise Kelly Brown Douglas dans l'ouvrage Black Bodies and the Black Church. Plusieurs artistes, comme Alberta Hunter, ont d'ailleurs témoigné qu'on ne pouvait passer dans une quartier noir sans entendre «Crazy Blues».

À partir de là explose le marché des race records, des disques mettant en avant des artistes de blues, principalement des femmes noires, mais aussi de gospel et de jazz, à l'instar de Louis Armstrong. Toujours selon Kelly Brown Douglas, les labels ont «envoyé des éclaireurs dans le Sud» pour trouver des chanteuses. On estime qu'en dix ans, cinq millions de disques de blues se sont vendus, alors même qu'on ne comptait que quinze millions d'Afro-Américain·es dans le pays.

Malheureusement, le phénomène a aussi vite montré l'exploitation des artistes et la volonté des labels de jouer sur des stéréotypes raciaux pour mieux vendre. Du moins, jusqu'à ce que la Grande Dépression brise le marché dans les années 1930. Et avec la démocratisation de la radio, on a remis à l'écart la musique noire.

La première des grandes chanteuses blues

Après son succès éclair, Mamie Smith a été vite dépassée –elle a d'ailleurs quitté la scène en 1931. Près de dix ans après, elle est apparue dans quelques films, puis est décédée à Harlem en 1946, probablement sans le moindre sou. Et le comble, c'est qu'on a perdu sa trace jusqu'en 2013. Enterrée anonymement à Staten Island, elle a enfin eu droit à une pierre tombale commémorative en 2014.

Pourtant, son influence va bien plus loin qu'une simple interprétation de morceau. Sans Mamie Smith, «la reine du blues», il n'y aurait pas eu Bessie Smith, Ma Rainey, ou Ethel Waters, des femmes aux carrières bien plus prolifiques ou emblématiques.


Steven Jezo-Vannier l'exprime clairement dans l'excellent Respect:le rock au féminin: «Modèle de réussite, [elle] est aussi un modèle d'engagement féminin, elle encourage les femmes à s'affirmer dans les charts comme dans la vie quotidienne. La plupart des chanteuses qui la suivront reprendront et déclineront cette thématique, ancrant la blueswoman fière et rebelle dans l'imaginaire mythologique du blues.»

Avec des morceaux oubliés comme «You've Got to See Mama Ev'ry Night» et «Mistreatin' Daddy Blues», «elle s'oppose à la culture superficielle du divertissement, ouvrant la voix de l'engagement aux artistes féminines. [...] D'une certaine façon, la protest song au féminin naît en même temps que les femmes jaillissent dans les charts, comme si l'affirmation des femmes en tant qu'artistes passait par l'affirmation de la féminité.»


Et si les chanteuses de blues des années 1920 sont le socle de la reconnaissance de la musique noire, et de l'artiste féminine dans l'industrie du disque, la descendance de Mamie est presque incalculable.

Les enfants américains s'inspirent de Trump pour harceler à l'école

Le Washington Post a décompté plus de 300 cas où le discours du président a été utilisé par des harceleurs à l'école.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur Washington Post

Depuis l'élection de Donald Trump en novembre 2016, des journalistes du Washington Post ont analysé 28.000 articles de la presse locale afin de recenser tous les cas de harcèlement scolaire au cours desquels les harceleurs et harceleuses s'étaient inspiré de l'idéologie du président américain. Plus de trois cent fois, des élèves ou membres du personnel scolaire ont utilisé les mots du président pour s'en prendre à d'autres élèves. Dans les trois quarts des incidents, les élèves visés étaient hispaniques, noirs et musulmans.

Depuis novembre 2016, chaque semaine, presque deux incidents de ce genre ont été mentionnés dans les médias. Mais comme la plupart des cas de harcèlement soclaire ne sont pas couverts par la presse, le nombre est probablement beaucoup plus élevé.

Parmi les exemples cités, il y a deux élèves de maternelle qui ont dit à un garçon latino que Trump le renverrait au Mexique, des lycéens du Maine qui ont lancé «interdisez les musulmans» à une élève portant le foulard (une référence au décret migratoire antimusulman instauré par Trump) ou encore un garçon de 13 ans dans le New Jersey qui a frappé un élève d'origine hispanique (ainsi que sa mère) après lui avoir dit de retourner «de l'autre côté du mur».

Les journalistes ont interviewé une lycéenne d'origine mexicaine dans l'Idaho qui a dû changer de lycée parce qu'elle était harcelée: «C'est bien pire depuis que Trump a été élu. Ils entendent [ces mots]. Ils pensent que ça ne pose pas problème. Le président le dit ...alors pourquoi pas eux ?»

Contactée par le Washington Post, la porte-parole de la Maison-Blanche a rétorqué que l'administration Trump était engagée dans la lutte contre le harcèlement scolaire et cité l'initiative de la première dame Melania Trump, «Be Best», un programme régulièrement tourné en dérision tant le comportement de son mari - connu pour ses insultes - ne correspond pas à un idéal de respect mutuel.

Selon un sondage effectué en 2016 auprès de milliers de professeur·es par une association antiraciste, 476 élèves ont dit «construisez le mur», en référence au slogan de Trump, et plus de six cent ont parlé d'expulsion pour intimider des camarades à l'école.

Orthorexiques cherchent traitement désespérément

Mal connue, l'obsession du «manger sain» n'est pas répertoriée parmi les maladies mentales. Faute de diagnostic, la souffrance des patient·es n'est pas toujours identifiée.

Temps de lecture: 6 min

Le régime de Louise est irréprochable. Dans la cuisine de son petit studio angevin, gâteaux, pizzas ou sauces grasses n'ont pas droit de cité. Pour cette trentenaire, la malbouffe, c'est «malsain», voire «impur»: depuis l'enfance, elle a éliminé radicalement les aliments trop sucrés, trop salés et trop gras de ses repas. Ses amies jalousent son mode de vie «healthy», qui correspond pile-poil à ce que vantent les influenceurs bien-être ou sportifs sur les réseaux sociaux. Pourtant, derrière cette exemplarité, la jeune femme souffre de ce qu'elle qualifie de «vraie névrose». Elle est atteinte d'orthorexie –du grec «ortho» (droit) et «orexis» (appétit), un phénomène qui ressemble à s'y méprendre à un trouble du comportement alimentaire (TCA).

«Crise d'angoisse» au moindre écart, «peur panique» à l'idée de se rendre à un repas entre ami·es où on ne contrôle pas le menu, heures «perdues» chaque jour à préparer le planning de ses repas de la semaine: c'est l'envers du décor d'une lubie qui, si elle peut paraître saine et admirable à une époque où le bio est roi, bouffe –littéralement– la vie de ses adeptes.

Une émergence récente

Le mot «orthorexie» a fait son entrée dans le Larousse en 2012. Il se définit comme un «trouble qui pousse une personne à s'attacher de manière obsessionnelle à la qualité des aliments qu'elle absorbe». Après des années sans pouvoir mettre de mots sur ce qu'elle vivait, Louise a pris conscience de l'aspect névrotique de son rapport à la nourriture en croisant des témoignages sur internet. Elle est notamment tombée sur le questionnaire de «dépistage» de l'orthorexie mis au point par l'Américain Steven Bratman, premier médecin à conceptualiser le phénomène en 1996. Louise coche toutes les cases du test.

New self-test for #orthorexia https://t.co/Y8ObfWePLn

— Steven Bratman MD (@StevenBratman) May 13, 2017

Bien que plusieurs études existent à ce propos et que la presse se soit emparée du sujet ces dernières années –le 20 heures de France 2 y consacrait déjà un dossier entier dans son édition du 14 janvier 2014–, l'orthorexie ne bénéficie pas d'une reconnaissance officielle. À ce jour, seuls trois troubles du comportement alimentaire sont répertoriés par la bible classificatrice des maladies mentales –le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), édité par l'Association américaine de psychiatrie. Il s'agit de l'anorexie, de la boulimie vomitive et de l'hyperphagie –une forme de boulimie non-vomitive. La dernière version du Manuel date de février 2013 et n'évoque toujours pas l'orthorexie décrite par le docteur Bratman. Sans reconnaissance officielle, aucun critère de diagnostic ne fait foi –et aucun traitement, ni prise en charge spécifique, ne peuvent être proposées par le corps médical. Difficile de savoir aussi combien de personnes sont concernées.

«On est vraiment dans le flou sur la solution à adopter.»
Régis Hankard, chef de l'unité mobile de nutrition du CHU de Tours

Le sujet est pourtant peu à peu sorti de l'ombre durant la dernière décennie. Le nombre de recherches du terme «orthorexie» dans le moteur de Google a explosé durant les premiers mois de 2014 (+100% au mois de mars). Les médecins aussi commencent à s'interroger. Le chef de l'unité mobile de nutrition du CHU de Tours, Régis Hankard, s'y est intéressé au fur et à mesure qu'il constatait «de plus en plus de cas d'“obsession du manger sain” chez des patients non atteints d'anorexie, de boulimie ou d'hyperphagie».

Le sujet est complexe par sa nature même. Où placer le curseur entre souci de sa santé et peur panique d'empoisonner son corps? L'orthorexie n'est-elle pas seulement la lubie de quelques maniaques un peu trop consciencieux? «Il serait paradoxal de proposer systématiquement un traitement médical à quelqu'un qui se préoccupe de son alimentation», constate Régis Hankard. Mais face à une personne dont le pouls s'emballe et qui fond en larmes après avoir ingéré une crème glacée, force est de constater qu'un problème existe. «On est vraiment dans le flou sur la solution à adopter», concède le médecin. Une confusion qui pénalise, parfois durement, les patient·es.

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Une absence de traitement

Dans un carton séparé de sa bibliothèque, comme des archives dont elle voudra un jour se débarrasser, Louise possède une dizaine de livres sur la nutrition. Mais depuis qu'elle a cerné le caractère maniaque de son rapport à la nourriture, elle s'est aussi armée d'ouvrages sur les TCA. Résolue à en découdre avec ce qu'elle appelle «sa maladie», elle a consulté son premier psychologue en 2018. Honteuse, elle n'a pas osé lui parler de sa monomanie des légumes cuits sans matière grasse. En l'absence de signes physiques évidents –Louise n'a pas excessivement maigri du fait de l'orthorexie–, lui ne l'a pas devinée. «Les médecins ne s'inquiètent que si ton corps est complètement décharné», souffle-t-elle, amère.

Déçue de la médecine traditionnelle, elle a choisi l'alternative et enchaîne les visites chez les praticien·nes. Sophrologues, naturopathes, professionnel·les de l'hypnose et du reiki, kinésthésistes… elle bute sur le dernier nom, qu'elle ne sait même plus prononcer correctement. «J'ai vu une quarantaine de charlatans», grimace-t-elle. Sans succès.

«La demande de prise en charge pour orthorexie n'est pas suffisamment élevée.»
Un psychiatre d'Amiens

En septembre 2019, elle prend la décision de se faire hospitaliser six semaines dans une clinique d'Amiens spécialisée dans le traitement des TCA. Mais elle se rend vite compte que la prise en charge proposée n'est pas adaptée à son cas. Repas ultra caloriques, pesées bi-hebdomadaires et interdiction d'accéder aux toilettes deux heures après chaque repas font partie du lot: des mesures inutiles pour Louise, qui ne s'affame pas plus qu'elle ne se fait vomir. Elle veut surtout se débarrasser de son rapport obsessionnel à l'alimentation et «recréer un équilibre mental et des réflexes sains». Du côté de la clinique amiénoise, un psychiatre nous explique que «la demande de prise en charge pour orthorexie n'est pas suffisamment élevée» pour adapter les soins au cas particulier de Louise.

Aucun consensus sur une définition

Interrogé au sujet de la mise en place éventuelle d'un plan de soins spécifique en France, le ministère de la Santé n'a pas donné suite à nos questions. À la Haute Autorité de santé (HAS), organe publique indépendant chargé d'émettre des recommandations de politiques de santé et de bonnes pratiques cliniques, on nous explique que l'évaluation du traitement des orthorexiques «n'est pas à l'agenda pour cette année». Le manque de littérature scientifique disponible et l'absence de consensus sur la définition médicale de l'orthorexie font partie des raisons évoquées.

Le psychiatre spécialiste des addictions alimentaires Paul Brunault, du CHU de Tours, confirme cette complexité. «On ne sait pas encore dire si l'orthorexie est un TCA à part entière, au même titre que l'anorexie et la boulimie, ou s'il s'agit plutôt d'une autre dimension de ces pathologies déjà connues, qui viendrait en fait s'y superposer.» Par exemple, chez Louise, l'orthorexie s'additionne à de régulières crises d'hyperphagie, ces impressionnantes pulsions qui l'amènent à dévorer tout ce qu'il y a de mangeable dans son environnement, sans pouvoir se contrôler et jusqu'à s'en rendre malade. C'est ce qui lui est arrivé au réveillon. Conséquence de plusieurs mois de restriction ultra rigide, la crise a duré des jours, avant que Louise ne repasse à un régime extrêmement codifié. Paul Brunault décrit le processus: «On rentre facilement dans un cercle vicieux d'alternance entre périodes d'orthorexie et d'hyperphagie», comme c'est le cas pour Louise.

«Faute de trouver de réponse adaptée à mon problème, il me faut à chaque fois essayer d'autres praticiens.»
Louise, orthorexique

Paradoxalement, «l'orthorexie peut aussi constituer la phase précédant l'anorexie». C'est alors une façon de se restreindre petit à petit, jusqu'à tomber dans la maladie chronique. C'est ce qui est arrivé à Valérie. Une orthorexie de longue haleine –«subie depuis [son] adolescence», avoue-t-elle– a mené cette quinquagénaire à s'enliser dans l'anorexie. Elle a finalement dû se faire hospitaliser dans une clinique lyonnaise, il y a trois mois. Son poids avait atteint un niveau trop bas. Même constat pour la petite Léa* qui, âgée de seulement 10 ans, est suivie par cette même institution. «Au départ, elle ne voulait plus manger que du riz, raconte sa mère. Puis, plus que du riz complet, plus que du riz complet bio…» À force de restrictions et de focalisation sur quelques rares aliments que l'orthorexique considère comme «sains», la perte de poids a suivi de manière inexorable. L'orthorexie est-elle une vraie maladie ou simplement une dimension constituante des TCA en général? La question reste à ce jour irrésolue.

Deux mois après son hospitalisation, qu'elle considère «non concluante», Louise s'apprête à aller consulter un psychiatre. Mais elle est fatiguée d'avance: «C'est toujours la même chose. Comme je ne trouve jamais de réponse adaptée à mon problème, il faut à chaque fois essayer d'autres praticiens.» Et renouer un lien de confiance, réexpliquer sa situation à des médecins qui, parfois, ne connaissent même pas vraiment l'orthorexie. «Ça prend du temps –sans parler du côté financier», lâche celle qui a «perdu le compte» de ses visites médicales.

Accoudée sur les remparts du château d'Angers, Louise inspire un grand coup, les yeux rivés sur l'horizon. Et continue sa quête du remède miracle.

* Le prénom a été changé.

Pourquoi le loto rend-il accro?

By: Quora

Les systèmes aléatoires rendent fou.

Temps de lecture: 2 min

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Pourquoi les gagnants au loto ou aux jeux de hasard dilapident-ils leur argent?»

La réponse de Sébastien Chaumont, docteur en mathématiques appliquées et probabilités à l'université Nancy I-Henri Poincaré:

En tant que mathématicien, je ne peux moi aussi que m'étonner devant des gens qui gaspillent leur argent en face de cette ridicule probabilité de gain. Ces personnes achètent du rêve, etc. Oui c'est vrai, c'est clair.

Mais j'avoue que la meilleure explication m'avait été donnée par un biologiste-comportementaliste, il y a longtemps.

Il faisait le parallèle avec un dispositif expérimental qu'on appelle la boîte de Skinner.

Boîte de Skinner. | Bd008 via Wikimedia

C'est très simple, on met une souris dans une boîte dont elle ne peut pas s'échapper. Il n'y a qu'un seul objet dans la boîte. Un bouton, ou levier, et un dispositif qui fournit de la nourriture lorsqu'on appuie dessus. On s'arrange pour que l'occupant de la boîte ne puisse pas voir ou entendre ce qui se passe à l'extérieur. Ce dispositif sert à étudier le comportement. Il y a des variantes, mais je fais au plus simple.

Un dispositif qui rend dépendant

Ce qui est formidable, c'est que ce comportement étudié est transposable à l'homme. Vous agiriez comme la souris si vous étiez à sa place.

Avec ce dispositif, on observe une chose très simple (mettez vous à la place de cette pauvre souris –d'ailleurs je vais dire «vous» plutôt que «la souris», c'est plus rigolo):

  • Si le dispositif fonctionne normalement (à chaque fois qu'on appuie sur le bouton, une boulette de nourriture tombe dans la boîte où vous êtes enfermé), alors vous allez appuyer plusieurs fois, le temps de comprendre comment ça marche. Puis vous allez simplement appuyer quand vous aurez faim. Point.
  • Si à un moment on débranche le dispositif et qu'on ne le rebranche jamais (vous aurez beau appuyer sur le bouton, ça ne marche plus, rien ne se passe), qu'allez-vous faire? Ben, vous allez paniquer et compulsivement appuyer sur le bouton. Des dizaines de fois, des centaines peut-être. Et, au bout d'un moment, vous allez arrêter. Vous êtes convaincu que ça ne sert plus à rien. De temps en temps, de plus en plus rarement, vous allez appuyer une fois, au cas où. Et vous allez juste vous laisser mourir, pleurant sur cette source de nourriture définitivement épuisée.
  • Qu'allez vous faire si maintenant on débranche aléatoirement le dispositif de manière totalement imprévisible (par exemple, trois fois dix minutes par jour, à chaque fois à un moment différent de la journée –il faut juste que ça ne soit pas souvent)? Une fois que vous aurez compris comment ça marche, vous allez appuyer sans cesse sur le bouton. Quand il fonctionne, et quand il ne fonctionne pas. Sans limite, sans avoir faim et sans considération de ce dont vous avez besoin sur le moment –pour profiter des moments impossibles à prévoir, où vous pouvez obtenir de la nourriture. Et pour éviter d'avoir faim et de ne plus avoir de nourriture à un moment où le dispositif ne fonctionne plus. C'est terriblement logique. Cela correspond à la peur du manque provoquée par le hasard.

Conclusion: en face d'un système dont le résultat est aléatoire (imprévisible), on «devient fou», dans le sens où l'on adopte des comportements irrationnels, dans la mesure où l'on croit que c'est la seule façon d'obtenir ce qui est important pour nous.

  • Offrez sans limite: les gens ne prendront que ce dont ils ont besoin.
  • Ne donnez rien: personne ne viendra vous voir
  • Donnez un peu, aléatoirement: les gens seront accro.

Les malheurs du vapotage font le bonheur du marché du tabac

L’avenir est bel et bien dans la cigarette, selon Wall Street.

Temps de lecture: 2 min — Repéré sur Vice USA

Après les récents scandales sanitaires dans l'industrie des cigarettes électroniques, notamment aux États-Unis, la place financière de Wall Street conseille à ses client·es de réinvestir dans la cigarette classique rapporte le média Vice USA.

Et pas dans n'importe quel groupe: dans Altria, un des plus grands producteurs de cigarettes au monde.

Altria, changement de stratégie

L'évolution de la stratégie du producteur de cigarettes Altria symbolise parfaitement ce revirement de situation. Attiré dans un premier temps par l'envolés des cigarettes électroniques, Altria a investi 12,8 milliards de dollars dans le géant du vapotage Juul en 2018.

L'objectif d'Altria était de miser sur plusieurs chevaux à la fois pour s'assurer un finish gagnant. Si vapoter était vraiment l'avenir, son investissement dans Juul lui assurerait d'être parmi les bénéficiaires; si c'était un échec, nombre d'adeptes du vapotage reviendraient sûrement à la cigarette classique –comme des Marlboro, fabriquées aux États-Unis par Altria.

Depuis cet investissement, Juul a été sous le feu des critiques après une vague de maladies pulmonaires dues à un mauvais usage de leurs cigarettes.

Plusieurs États américains ont pris des mesures pour restreindre leur utilisation, comme le Massachusetts qui les a complètement interdites, tandis que le gouvernement Trump a annoncé l'interdiction de la plupart des cartouches aromatisées de cigarettes électroniques. Ces mesures ont renforcé le scepticisme des Américain·es quant à leur l'innocuité.

Altria a encaissé les coups –le groupe a dû débourser plusieurs milliards d'euros pour payer les litiges juridiques–, puis a progressivement pris ses distances avec la société Juul, leur laissant désormais le soin de s'occuper seuls de la gestion marketing et la distribution des produits.

Désormais, l'avenir serait dans le tabac pour Adam Spielman, directeur général de Citigroup à Londres, interrogé par Vice USA: «Nous pensons que la baisse de la cigarette électronique signifie que les perspectives sont maintenant meilleures [pour le marché du tabac]».

Avec cette crise du vapotage, les analystes prévoient que les stocks d'Altria pourraient augmenter de 22%.

Répercussions sur le marché français

La crise que traverse l'industrie de la cigarette électronique aux États-Unis est parvenue jusqu'en France. Dans l'Hexagone, la filière a connu une chute d'activité de 25% à 30% en septembre 2019 a indiqué à France TV Info l'entreprise Kumulus Vape, l'un des principaux acteurs du secteur.

Et on serait moins nombreux à franchir le cap de la cigarette électronique. Selon Libération, les professionnels font état d'une baisse de 10% des nouvelles personnes qui se mettent à en faire usage pour la rentrée 2019, période habituellement dynamique.

Le marché semble se stabiliser après une phase d'emballement, et beaucoup scrutent avec attention les futures études scientifiques sur les conséquences sur la santé de ce type de cigarettes, qui restent à ce jour peu connues, notamment les effets sur le long terme.

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